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Bucarest – Interlude pour Paoloncel, Paul Celan à Bucarest, par Jan H. Mysjkin Première publication: 24 septembre 2020

par Jan H. Mysjkin


Fin avril 1945, Paul Antschel fuit sa ville natale Cernăuţi pour Bucarest, avec quelques livres, un tas de manuscrits et une poignée d’argent comme seul bagage. C’était passer de la « Petite-Vienne » au « Petit-Paris », comme ces deux villes étaient surnommées pendant l’entre-deux-guerres. Cernăuţi était la capitale de la Bucovine, une région attribuée à la Roumanie, quand la double monarchie austro-hongroise s’était désintégrée à la fin de la Première Guerre mondiale. Paul Antschel y est né le 23 novembre 1920. À cette époque, la moitié des cent mille habitants étaient des Juifs, et on y parlait un méli-mélo de langues, telles que le haut allemand, le yiddish, l’ukrainien, le roumain et le souabe, pour ne pas mentionner les dialectes. Paul Antschel fut élevé à la maison en allemand, et formé à l’école en roumain. En juin 1940, dans le cadre du pacte Molotov-Ribbentrop, les troupes russes violaient l’intégrité de la Roumanie neutre et occupaient le nord de la Bucovine. Peu après, la Roumanie entrait en guerre aux côtés des puissances de l’Axe, qui n’ont pas manqué d’organiser l’extermination de la communauté juive de Cernăuţi, dont les parents du poète. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la région fut définitivement annexée à l’Union Soviétique. Les Soviétiques accusant les Juifs (germanophones) de collaboration avec les Allemands, Paul Antschel, pourtant marxiste convaincu, choisit le chemin de l’exil.

Arrivant dans la ville de Bucarest qui reprenait son souffle après la guerre, le réfugié de vingt-quatre ans trouva assez vite un emploi comme lecteur dans la maison d’édition Cartea Rusa (Le Livre Russe), où il fit des comptes rendus sur les manuscrits et traduisit des textes du russe en roumain. Aussi, les premiers livres publiés de Paul Antschel furent des traductions, notamment : Les paysans, un récit de Tchekhov, La question russe, une pièce de théâtre de Simonov, et Un héros de notre temps, un roman de Lermontov. Il signait ces travaux des pseudonymes de Paul Aurel, A. Pavel et Paul Ancel, mais n’en était pourtant pas à ses premiers essais : en Bucovine, il avait déjà traduit en roumain des textes de Karl Marx pour un magazine d’étudiants, et il avait été lié en tant que traducteur à un journal ukrainien.

Par son travail dans la maison d’édition, Paul Antschel entra automatiquement en contact avec le monde littéraire roumain. Le fleuron de la rédaction de Cartea Rusa était Alexandru Philippide (1900-1979), un poète éminent et traducteur érudit, qui faisait de la réunion hebdomadaire un vrai festin intellectuel. À l’automne 1946, la rédaction fut renforcée par Petre Solomon (1923-1991), un poète du même âge, qui deviendra un ami pour la vie. C’est grâce à Solomon que les poèmes roumains de Celan sont parvenus jusqu’à nous, malheureusement pas tous, et pas toujours dans leur état complet. De plus, en tant que témoin oculaire privilégié, Solomon a fixé les années de Celan à Bucarest dans son étude Paul Celan. Dimensiunea românească (Paul Celan. La dimension roumaine, 1987) [1].

Solomon y décrit les années immédiatement après la guerre comme une époque relativement heureuse, y compris pour Antschel, dont les parents avaient péri dans les camps de travail nazis. Le portrait qu’il trace de son ancien collègue nous montre « un jeune homme ingénieux et jovial, aux cheveux châtains et aux yeux brun clair, élégant dans ses mouvements et distingué dans son attitude ». Ses blessures de guerre semblaient guéries, du moins ne parlait-il devant ses collègues et ses amis ni de la mort de ses parents ni du traumatisme qui y était associé. Le travail à la maison d’édition était bien rémunéré, de manière que les deux jeunes hommes pouvaient participer pleinement à la vie culturelle de la capitale roumaine. En plus, Solomon décrit son ami comme un « noctambule », s’occupant jusqu’au petit matin à écrire des poèmes, à se balader avec une dulcinée ou à discuter avec des amis.

Les fêtes ne manquaient pas non plus, notamment dans l’appartement de Nina Cassian (1924-2014), tout aussi rompue à la peinture qu’à la musique et à la poésie. « Paul se sentait très à l’aise entre les murs couverts de tableaux de cet appartement confortable, où un massif piano « Bechstein » occupait la place d’honneur, » raconte Solomon. « Nina y présidait nos ‘soirées musicales et littéraires’, qui n’avaient rien à envier à certains cercles autrefois célèbres à Bucarest. On y jouait souvent à des jeux surréalistes comme ‘questions et réponses’ ou ‘joachim’, la variante bucarestoise du ‘cadavre exquis’ que Breton et ses amis ont porté à la perfection dans les années après la Première Guerre mondiale. L’appartement résonnait de chansons, de nature aussi bien innocente que grivoise. Paul prêtait également sa voix grave et tremblante à ces soirées musicales, chantant tantôt en chœur, tantôt seul. Son répertoire riche et varié se composait de chants révolutionnaires de la guerre civile en Espagne, et de chansons allemandes du Moyen Âge, d’une étrange beauté. »

Un habitué de ces rencontres dans le salon de Nina Cassian était le futur romancier Marin Preda (1922-1980), de la même génération que Celan et Solomon. Quand, trois décennies plus tard, il voulut inclure dans son roman Delirul (La folie, 1975) [2] une scène dans laquelle les personnages se livraient au « Jeu des questions et réponses », il alla se rafraîchir la mémoire chez Solomon. Les questions et réponses que Celan et Solomon avaient notées à l’époque, ont été insérées presque toutes telles quelles dans le roman de Preda. Je cite pour la couleur locale le passage en question  :

« À quoi est-ce qu’on joue maintenant ? » demanda Luchi. « À Joachim ou à Questions et réponses  ? »
« D’abord
Joachim, » cria Adrian.
« Ah non, pour nous dégourdir, plutôt
Questions et réponses, » dit le Dr. Spurcaciu, qui, à la stupéfaction de Ştefan, tout à coup voulait s’amuser.
« Qui pose les questions ? », demanda Luchi.
« Moi, » dit Sebi, en inclinant presque imperceptiblement la tête du côté duquel il n’entendait rien.
« Ah non, » s’écria sa petite amie, « c’est moi qui pose les questions. »
Bon, tout le monde était d’accord.
« Attendez, connaissez-vous tous le jeu ? », dit Luchi. « Ştefan, tu comprendras vite, les questions sont spontanées et les réponses également. Interdit de réfléchir. Vas-y, Cora. »
« Qu’est-ce que la solitude du poète ? » demanda-t-elle d’une voix dont la sincérité non feinte soudainement plut à Ştefan.
« Un numéro de cirque qui n’est pas au programme, » cria le Dr. Spurcaciu du tac au tac.
Voyons… Il se payait la tête des poètes… Un numéro de cirque… Hm !
« Qu’est-ce qu’une larme ? » reprit la jeune fille aussitôt.
« Une balance en attente des poids, » dit Adrian après un moment d’hésitation générale.
C’est-à-dire ? Les larmes n’ont pas de sens, si elles ne sont pas pesées ? Ou sont-elles seulement le fond de la douleur, ne recevant du poids que par leurs sens ?
« Qu’est-ce que l’ivresse ? » reprit la jeune fille.
Silence. Voilà qu’ils butent sur une chose aussi banale.
« Une feuille blanche parmi d’autres colorées, » dit enfin Sebi.
« Trop symbolique » cria quelqu’un, « faible… »
« Ah non, très bien… L’ivresse est l’oubli, comme une feuille blanche, excellent… »
« Qu’est-ce que l’oubli ? » demanda la poétesse, comme elle venait d’entendre ce mot.
« Une pomme pas mûre dans laquelle s’est plantée une lance, » dit Lazarovici, et les exclamations fusèrent : formidable… d’où sors-tu aussi vite une réponse aussi suggestive ?
« Qu’est-ce que le retour ? » reprit la poétesse avec sa sincérité passionnée.
« Presque rien, » dit Niki, « mais ce pourrait être un flocon de neige. »
Bravo ! Joli ! Le retour est un hiver qui arrive ! Bravo, Niki !
« Qu’est-ce que la dernière soirée avant le départ ? »
Ştefan fit un bond. Il aurait voulu répondre à cette question, mais rien ne lui venait à l’esprit. Il avait compris le jeu : il fallait une métaphore cryptée, mais en même temps aussi vraie qu’expressive.
« Qu’est-ce qu’un nouvel an ? » continua la poétesse, renonçant à la réponse d’avant.
« Une histoire d’amour qui s’achève. »
Faible, même si la comparaison entre un an et la femme aimée n’était pas si mauvaise…
« Qu’est-ce qu’une tristesse ? »
« Un chemin qui s’engrave avant d’atteindre la rive, » dit le Dr. Spurcaciu, suscitant des cris d’admiration.
Comment lui est venue cette pensée ? Docteur, vous vous rendez suspect, après avoir charcuté les gens à l’hôpital, soit vous lisez de la poésie hermétique, soit…
« Qu’est-ce qu’un réveillon ? »
Ştefan, qui reposait le verre qu’il venait de vider, se surprit à répondre : « Un verre de vin dans lequel on a versé du poison. »
Hm ! Pourquoi du poison ? Parce que ! En tous cas, c’était très spontané…
« Qu’est-ce que la femme aimée ? » demanda tout à coup Cora Petraşincu, d’une voix altérée.
Nous y voilà ! Hé oui, c’était quoi la femme aimée ? Les moments passaient et la question risquait de rester sans réponse.
« C’est la dernière question, » annonça la poétesse. « Vous pouvez penser à d’autres réponses… »
Évidemment, personne ne pouvait trouver une réponse entièrement juste ; d’ailleurs, cela n’aurait pas été drôle, il fallait toujours un lien avec un jeu de mot, qui en fait n’exprimait rien.
« Un mouchoir qui s’agite encore, » dit quelqu’un.
« Le triste réveil après une nuit sans constellations, » dit un autre. Et ainsi de suite.
Tous se déclarèrent satisfaits, arrêtèrent le jeu et passèrent au suivant.
(Traduit du roumain par Jan H. Mysjkin.)

Un autre contact important était Margul Alfred-Sperber (1898-1967). Né en Bucovine, lorsque la région faisait partie de la couronne d’Autriche, il avait servi dans l’armée austro-hongroise lors de la Première Guerre mondiale. Après une vie de bohème à Paris et à New York, il était retourné dans son pays natal, où il s’était fait un nom en tant que poète et homme de lettres. À Vienne, il avait fréquenté les expressionnistes, à Prague, il avait connu Franz Kafka, il entretenait une correspondance avec T.S. Eliot. Responsable de la page littéraire du Czernowitzer Morgenblatt, il avait offert à plusieurs auteurs débutants la possibilité de publier. Bien que Margul-Sperber se fût établi à Bucarest en 1940, il restait un point de repère pour la jeune génération germanophone en Bucovine ; ainsi pour Paul Antschel, qui avait fait précéder sa venue à Bucarest par un manuscrit de poèmes à l’adresse de Margul-Sperber. Il fut émerveillé par le matériel proposé, au point d’user de toute son influence pour faire publier le poète inconnu. Antschel, Cassian et Solomon étaient des habitués de la maison de Margul-Sperber, accueillant chaque dimanche amis et poètes dans son salon. C’est au cours d’une de ces visites que fut choisi un nom d’auteur, qui ne risque pas de disparaître si rapidement de l’encyclopédie de la littérature mondiale. Je cite le récit qu’en fait Solomon : « En ‘mijotant’ avec Margul-Sperber son avenir poétique, Paul trouvait que son nom de famille, Antschel – un nom absolument banal en Bucovine – n’avait pas assez de pouvoir magique. La discussion enflammée autour de cette question fut tranchée par l’épouse de Sperber, Ietty, qui suggéra le pseudonyme de ‘Celan’, anagramme de son nom écrit selon l’orthographe roumaine, ‘Ancel’, dont il avait déjà signé quelques traductions et articles ». Le pseudonyme plaisait bien au jeune homme car il rappelait Tommaso da Celano, le poète franciscain italien du XIIIe siècle.

En fait, ce nom est le résultat d’un jeu de mots et de sons qui, à cette époque, était monnaie courante à Bucarest. Plus tard, Celan a désigné ces années en français comme « la belle saison des calembours ». On les rencontrait partout : dans les journaux, sur les enseignes, dans les conversations. Selon le témoignage de Solomon, Celan était une véritable fontaine de bons mots et d’aphorismes, dont il a transcrit un certain nombre dans un carnet. Ces notes sont toutes en roumain, avec parfois des harmoniques français. En voici un exemple : « În poezie nu se aşteaptă tonul cînd se telefonează » (en poésie, on n’attend pas la tonalité pour téléphoner). La déformation de noms propres faisait partie du jeu de sons ; Margareta était transformé en Gargareta ; son amitié avec Petre était caractérisée comme un « solo de Petronom, cu acompaniament de Paoloncel » (solo pour Petronome, avec accompagnement de Paoloncelle) ; quand Aderca, un collègue à la maison d’édition, était demandé au téléphone, il criait « Alafon la Telederca ». L’anagramme de « Ancel » en « Celan » s’inscrit parfaitement dans cette atmosphère ludique. Cependant, ces jeux de mots ne me semblent pas tous aussi bon enfant, par exemple quand il se définit comme « Paul Celan : persona gratata », où l’on n’entend pas seulement la « persona (non) grata » du latin, mais surtout la « persoană graţiată » (personne graciée) du roumain.

Après les privations de la guerre, le jeu fervent avec les mots et les sons exprimait une joie retrouvée de la vie. Ce jeu était aussi caractéristique du surréalisme, dont la variante roumaine a précisément connu son apogée à Bucarest entre 1945 et 1947. Grâce aux contacts avec les écrivains et les peintres exilés à Paris, tels Tristan Tzara ou Victor Brauner, les Roumains furent bien au courant du surréalisme pendant l’entre-deux-guerres. Cependant, un véritable groupe surréaliste n’apparaît qu’en 1939, quand les jeunes poètes Gherasim Luca (1913-1994) et Gellu Naum (1915-2001) rentrent de Paris, où ils ont fait leur apprentissage auprès d’André Breton et de Benjamin Péret. Hélas, la prise du pouvoir par le fascisme brisa leur élan, même avant qu’ils aient bel et bien pu prendre leur vol. À la Libération, rien ne peut plus les retenir. Le groupe surréaliste, élargi de Virgil Teodorecsu, Paul Păun et Dolfi Trost, publie livre sur livre, lance manifeste sur manifeste, organise exposition sur exposition. Paul Celan, qui avait pris connaissance du mouvement, lors de son séjour en France pendant ses études de médecine en 1938, est entraîné par l’euphorie surréaliste après une visite à l’Expoziţie Suprarealistă, en automne 1946.
Celan n’a jamais été membre d’un groupe surréaliste, mais il aimait se joindre à eux à l’occasion de lectures et de fêtes, tout en restant un peu à l’écart, parce qu’il était le seul poète germanophone dans un environnement roumain. Les traductions en allemand qu’il a faites de deux poèmes de Naum du recueil Culoarul somnului (Le corridor du sommeil, 1944), ainsi que d’un poème de Teodorescu du recueil Blănurile oceanelor (Les fourrures des océans, 1945) pour l’anthologie Surrealistische Publikationen (Publications surréalistes, 1950) [3] prouvent bien son appréciation pour le travail du groupe. Il se sentait plus particulièrement attiré par le cercle autour de Gherasim Luca ; cependant, une relation plus étroite n’est venue que plus tard, quand ils se sont retrouvés comme exilés à Paris. L’intérêt de Celan pour le surréalisme ne se limitait pas au côté ludique, comme le « jeu des questions et réponses » ou le « joachim » déjà mentionnés, qui se jouaient toujours en roumain. Il était tout autant fasciné par les techniques par lesquelles l’inconscient et le rêve sont révélés et enregistrés. Il n’est donc pas vraiment surprenant que Celan se soit livré à l’écriture automatique et à la dictée du rêve en roumain, et non pas en allemand.
L’enthousiasme avec lequel ses poèmes en allemand ont été reçus par ses amis roumains, fut sans doute une incitation de plus. Petre Solomon en avait traduit un, et le jeune critique Ovid S. Crohmălniceanu (1921-2000) – encore un féru des soirées chez Nina Cassian – l’avait apporté à la revue Contemporanul (Le contemporain). Et c’est là que, le 2 mai 1947, parut pour la première fois un poème sous le nom de Paul Celan, à savoir « Tangoul morţii » (Le tango de la mort), qui deviendra célèbre sous le titre « Todesfuge » (traduit en français sous les titres « Fugue de mort » ou « Fugue de la mort »). Le commerce quotidien avec le roumain en tant que rédacteur et traducteur, l’accueil favorable de ses traductions et de ses poèmes dans le monde littéraire de Bucarest, les encouragements de ses amis, l’activité frénétique du surréalisme, tout cela a certainement contribué au passage de Celan à l’usage créateur du roumain. De ces années bucarestoises nous sont parvenus seize poèmes en roumain : huit poèmes en vers et huit poèmes en prose.
La littérature roumaine avait déjà laissé des traces dans l’œuvre en allemand de Paul Celan, par exemple la « doină », chanson populaire élégiaque, dans laquelle on s’adresse à la nature en tant que témoin d’une souffrance personnelle. Cette forme est reprise par Celan dans le poème « Espenbaum » (Tremble) de 1945, par exemple, pour dire la mort de sa mère. En outre, Celan était un grand admirateur de l’œuvre du poète roumain Tudor Arghezi (1880-1967), à tel point qu’il avait été question qu’il traduirait ses poèmes complets en allemand. Dans les années 1946-1947, Celan fait un pas de plus ; il n’intègre pas seulement des éléments roumains en allemand, il se met à écrire directement en roumain. Selon la thèse de Solomon, ce pas a été décisif dans l’évolution de Celan : « En allemand, il se sentait prisonnier de certains clichés prosodiques et stylistiques, dont il voulait se débarrasser. Un coup d’œil sur les poèmes de la période de Cernăuţi suffit pour remarquer que certains leitmotive et symboles d’origine livresque contrarient le résultat, bien que chargés de l’expérience personnelle du poète. Beaucoup de poèmes du début sont rigoureusement comptés et rimés. Je pense que Paul Celan a trouvé son propre rythme à Bucarest – peut-être l’aurait-il aussi trouvé ailleurs, mais le fait est qu’il l’a trouvé et expérimenté ici, aussi bien en roumain qu’en allemand. Une des explications possibles pour cela me semble être le contact vivant du poète avec les pratiques surréalistes. »
Contrairement à l’allemand, le roumain était aussi une langue « non-contaminée ». Plus d’une fois, on a demandé à Celan comment il pouvait écrire dans la langue de ceux qui avaient assassiné ses parents, à quoi il répondait : « Nur in der Muttersprache kann man die eigene Wahrheit aussagen, in der Fremdsprache lügt der Dichter » (on ne peut exprimer sa propre vérité que dans sa langue maternelle, dans une langue étrangère, le poète ment). Dans sa généralité, ce jugement est erroné – il suffit de penser à ses compatriotes Emil (devenu Émile) Cioran, B. Fundoianu (devenu Benjamin Fondane), Eugen Ionescu (devenu Eugène Ionesco), Panait Istrati, Gherasim Luca ou Tristan Tzara, qui ont tous acquis une renommée mondiale en tant qu’écrivains français. Aussi, ses propres poèmes en roumain ne le cèdent-ils en rien aux poèmes en allemand de la même période, réunis plus tard dans le recueil Der Sand aus den Urnen (Le sable des urnes, 1948). Aussi bien du point de vue prosodique que thématique, il est intéressant de les mettre l’un à côté de l’autre. L’exemple le plus frappant est le « Poème pour l’ombre de Mariana » [4] et son homologue allemand, « Marianne ». Le nom de Mariana apparaît du reste aussi dans un poème en prose inachevé que voici :

« ON POURRAIT CROIRE que tout ce qui a été dit sur l’acacia-croix suffit pour t’interdire des vacances. Tu as vidé le miroir des origines de la lumière, tu as chanté plaisamment l’acrostiche du voyageur immaculé au nom des arômes, triste et clairvoyant comme l’oignon en fleur, tu as soupiré devant les foulards secoués dans les jardins, tu as appelé Mariana, tu l’as appelée avec une couleur, disséminée en même temps que les encres de la vie, mais tu as oublié qu’une chambre n’est pas un arbre, que son feuillage se mange avec la cuillère du souvenir et que les portes sur le midi n’ont pas de verrous. Tu aurais pu passer leur seuil avant le ruissellement de l’aube submergé par des élans embaumés, toi aussi, tu aurais pu ruisseler des murs avec les lacs, sautiller avec les boules de neige oubliées dans les yeux des buissons anthropophages, dire pour la énième – et dernière – fois le mot qui pend à l’icône transparente de ta gorge infatigable : « rouille ». Mais rouillé était aussi le désert dans lequel tu t’es aventuré avec ta sandale contaminée par la poésie de ton adolescence de papier, rouillé le papier adolescent par lequel tu es arrivé jusqu’au seuil. De ce fait, tu as renoncé. Tu as décidé de monter dans l’acacia, sans te livrer aux efforts douteux d’un astrologue. Les étoiles… Combien de fois n’as-tu pas voulu te rappeler leur éclipse fulgurante dans le miel étalé sur la table aux poisons… C’était un de ces exercices qui t’ont poussé à quitter la ville. Tu l’as quittée en plein jour, au vu de tout le monde, une valise bourrée dans le cerveau, un crayon étendu au-dessus de l’alliage de cire et du premier quartier de la lune. Quelle joie de répandre les verres remplis de murmures sur la dalle hexagonale de l’amour. Personne ne te voyait. Tu es allé errer seul parmi les rues, gardées par de grands parapluies, les parachutes des gnomes retournés dans la terre. Il y avait un bruit dans l’air, un bruit de monnaie célibataire, venue te voir partir. Tu t’es arrêté un instant pour la regarder : ta veste était ouverte, comment aurais-tu pu satisfaire autrement la curiosité dentelée de ta poitrine ? On t’a parlé de tanières et de merles. Têtu et attiré par les extrémités allogènes des promenades, tu croyais le moment venu de les trouver, en dépit des héritages paralysés. Là aussi, tu t’es trompé.
N’as-tu pas vu que tes pas t’emmenaient vers des déboires duvetés ? Que la vaste chambre des possibilités, menacée par des busards aux boucles d’oreilles, ne correspond plus au drapeau planté dans l’étang avec des gens déguisés dans ses bateaux à moteur ? N’as-tu pas compris, voyageur, qu’on t’a imposé le rideau lépreux des tentes ensanglantées ? Ah, il n’y avait personne dans la tente ? Sur l’écusson à l’entrée s’est installé le corbeau du rival ? Le corbeau du rival à la chevelure de thé, jaunie dans la lumière de l’heure sans oiseaux ? On t’a demandé un acte de courage monosyllabique ? Un tour dans le paysage saccagé des aiguillons proches du pavot ? Oui, il n’est pas facile de se trouver une place, là où l’on garde un sable choyé par des mains de charbon. Il n’est pas facile de porter avec soi les vases orphelins des orbites en deuil. Il n’est pas facile…
Mais dis, toi qui savais faire flotter ces atrocités brillantes, le lustre obsédant des haltes pleines à craquer de petits poissons dentés de nouvelles sans feuilles, toi, messager des abscisses, fleuries par le sel lacrymal – réponds :
Qui s’est noyé le premier ? Qui a descendu les marches les cheveux défaits et endurci les ondulations inégales de la postérité ? Qui a fui la poitrine de sa bien-aimée sur un cheval volé aux voisins ? Qui a contourné son manteau et a… »
(Traduit du roumain par Jan H. Mysjkin, de même que tous les poèmes en prose traduits dans cet article.)

Il est remarquable que les poèmes roumains témoignent d’une liberté dans les rapports avec la langue, qu’il n’avait pas montrée auparavant en allemand, mais qu’il a bien gardée par la suite dans sa langue maternelle ; seul « Tristesse » reste dans le même carcan incommode des poèmes apportés de Cernăuţi.
Surtout les poèmes en prose prennent une place particulière dans l’œuvre de Celan, et n’ont pas d’équivalents en allemand, à l’exception de Gespräch im Gebirg (Conversation à la montagne, 1959). Pour la chronologie, il est intéressant de noter que Paul Celan a « déposé » son pseudonyme pour la première fois dans le poème « PARTISAN DE L’ABSOLUTISME ÉROTIQUE... », daté du 11 mars 1947 :

PARTISAN DE L’ABSOLUTISME ÉROTIQUE, mégalomane réticent même parmi les scaphandriers, et de plus messager du halo de Paul Celan, je n’évoque les traits pétrifiants du dirigeable naufragé que tous les dix ans (ou plus), et je ne patine qu’à une heure très tardive sur un lac, que garde de tous côtés la gigantesque forêt des membres acéphales de la Conspiration Poétique Universelle. Il est facile de comprendre qu’ici on ne pénètre pas avec les flèches du feu visible. À la lisière du monde, un vaste rideau d’améthyste dissimule l’existence de cette végétation anthropomorphe, au-delà de laquelle j’essaie sélénitement une danse qui me laisserait pantois. Jusqu’à présent, je n’y suis pas arrivé, et de mes yeux tirés vers mes tempes, je me regarde de profil, en attendant le printemps. (Traduit du roumain par Jan H. Mysjkin.)

Libéré des restrictions prosodiques et le modèle des surréalistes sous les yeux, Celan se permet dans cette prose lyrique une plus large prolifération d’images et une désarticulation syntaxique plus audacieuse que dans tout autre texte de la même période, comme on peut s’en convaincre dans un poème comme « SANS RAMPE » :

SANS RAMPE, l’escalier immense, où le drapeau aérien de la rencontre avec toi-même monte et descend, reste la seule coordonnée sûre des mouvements qui me tentent encore. Sans rampe, mais je l’accepte malgré tout, et même le préfère pour mes rares promenades entre Cancer et Capricorne, quand, en froid avec la saison, j’inonde la maison avec la dentelle noire de ma joie de n’aimer personne. Tout aussi rare, mais sous un ciel intérieur mis en garde par un bâton, roue en flammes, je descends sur le bord des marches jusqu’en bas, où les cheveux d’une femme que j’ai tuée m’attendent pour m’étrangler. J’évite le danger avec une habileté qui ne passera pas à mes héritiers. Ensuite, je reviens sur mes pas et, arrivé à la marche d’où je suis parti, je répète la performance à une vitesse de plus en plus grande, raillant de manière spectaculaire la chevelure sur la dernière marche. Maintenant – et seulement maintenant ! – je deviens visible à ceux qui me haïssent depuis longtemps et attendent avec ardeur le dénouement. Mais, inaccoutumés à ce genre de choses, ils me prennent pour la rampe de fer de l’escalier, et sans se douter du danger, ils le descendent jusqu’en bas, où ils ouvrent inconsciemment la porte par laquelle entrera l’Illustre Défunte. (Traduit du roumain par Jan H. Mysjkin.)

C’est dans le poème « PEUT-ÊTRE QU’UN JOUR » qu’il utilise cette belle expression de « l’adolescence d’un adieu », qui sera reprise plus tard dans un chapitre du livre de Petre Solomon :

PEUT-ÊTRE QU’UN JOUR, quand la réhabilitation des solstices sera devenue officielle, dictée par l’atrocité avec laquelle les hommes lutteront avec les arbres des grands boulevards bleus, peut-être que ce jour-là vous vous suiciderez tous les quatre en même temps, en tatouant l’heure de votre mort sur la peau feuillée de vos fronts de danseurs espagnols, en tatouant cette heure avec les flèches encore timides, mais néanmoins empoisonnées, de l’adolescence d’un adieu.
Peut-être serai-je dans les environs, peut-être m’annoncerez-vous le grand événement et pourrai-je être présent quand vos yeux parleront au monde de l’immortelle beauté des tigres somnambules, vos yeux, descendus dans les pièces lointaines de la serre, où volontairement vous vous êtes exilés à vie afin de contempler l’éternelle immobilité des palmiers boréaux. Peut-être trouverai-je alors le courage de vous contredire au moment même où, après tant d’attentes infructueuses, nous aurons trouvé une langue commune. Il dépend de vous que, de ma main flabellée, je suscite la brise légèrement salée du requiem pour les victimes de la première répétition de la Fin. Et il dépend encore de vous que je laisse descendre mon mouchoir dans vos bouches dévastées par le feu des fausses prophéties, afin de le brandir dans la rue au-dessus des têtes concrescentes de la foule, à l’heure où elles se rassemblent autour du seul puits de la ville pour se regarder, tour à tour, dans l’ultime goutte d’eau au fond ; afin de le brandir sans cesse et en silence avec des gestes interdisant toute autre message.
Il dépend de vous. Comprenez-moi.
(Traduit du roumain par Jan H. Mysjkin.)

Non seulement le surréalisme l’a poussé en roumain vers une hardiesse sans précédent au niveau de la langue, mais il est également parvenu, au niveau thématique, à exprimer des expériences qu’il n’avait jamais verbalisées précédemment en allemand, et sur lesquelles il ne retournera plus dans l’avenir. Je pense particulièrement au poème « COMME LE LENDEMAIN... », le seul dans lequel Celan ait jamais écrit sur les déportations nazies à Cernăuţi, et où on le voit embrasser sa mère incestueusement avant de la quitter :

COMME LE LENDEMAIN les déportations devaient commencer, Raphaël est venu la nuit, vêtu d’un vaste désespoir en soie noire avec capuchon, ses ardents regards se croisaient sur mon front, le vin se mettait à couler à flots sur mon visage, s’étalant sur le sol, les gens le sirotaient dans leur sommeil. – Viens, me dit Raphaël, en couvrant mes trop luisantes épaules d’un désespoir semblable à celui qu’il portait lui-même. Je me penchai vers ma mère, l’embrassai incestueusement, puis quittai la maison. Un immense essaim de grands papillons noirs, venus des tropiques, m’empêchait d’avancer. Raphaël me traîna derrière lui et nous descendîmes vers la voie ferrée. Je sentais les rails sous mes pieds, j’entendais le sifflet d’une locomotive, tout près, mon cœur se serrait. Le train passait au-dessus de nos têtes.
J’ouvris les yeux. Devant moi, sur une étendue immense, se trouvait un candélabre géant à mille branches. – Est-ce de l’or ? demandais-je à Raphaël en chuchotant. – De l’or. Tu grimperas sur l’une de ses branches, de manière que lorsque je l’aurai élevé dans l’air, tu puisses l’accrocher au ciel. Avant l’aube, les gens pourront se sauver en s’envolant vers là-haut. Je leur montrerai le chemin et tu les accueilleras. Je grimpai sur l’une des branches, Raphaël passait de l’une à l’autre, les touchant l’une après l’autre, le candélabre se mit à s’élever. Une feuille tomba sur mon front, à l’endroit même où mon ami l’avait touché de son regard, une feuille d’érable. Je regarde autour de moi : ceci ne peut pas être le ciel. Les heures passent et je n’ai rien trouvé. Je sais : en bas, les gens se sont rassemblés, Raphaël les a touchés de ses doigts minces, eux aussi se sont élevés et moi, je ne me suis toujours pas arrêté.
Où est le ciel ? Où ?
(Traduit du roumain par Jan H. Mysjkin.)

Dans le poème suivant, « UNE FOIS DE PLUS J’AI SUSPENDU », probablement en liaison avec ce même thème, il apparaît, portant le « gant de la mélancolie », dans un voyage maritime où on ne lui permet pas d’accoster :

UNE FOIS DE PLUS, J’AI SUSPENDU de grands parapluies blancs dans l’air nocturne. Je sais que la route du nouveau Colomb ne passe pas par ici, mon archipel ne sera pas découvert. J’ai accroché une main à chacune des ramifications infinies des racines aériennes qui, inconnues des voyageurs des hauts, s’embrasseront dans la solitude, et les mains les serreront de plus en plus crispées, et jamais elles n’enlèveront le gant de la mélancolie. Je sais tout cela, comme je sais que je ne peux pas faire confiance à la marée, dont l’écume venue d’en bas baigne les rives dentelées de ces îles, auxquelles j’aspire, de l’impérieux Sommeil. Sous mes pieds nus le sable prend feu, je me lève sur leur pointe et je me hausse vers là-bas. Je ne m’attends pas à être reçu, cela aussi je le sais, mais où m’arrêter, sinon là-haut ? On ne me laisse pas entrer. Un héraut que je ne connais pas m’attend en pleine mer avec un message m’interdisant d’accoster. J’offre mes mains ensanglantées par les épines flottantes du ciel, en échange d’un moment de repos, dans l’espoir que de là, de la rive soyeuse de la première séparation avec moi-même, je pourrai hisser un autre jeu de voiles rondes et enflées, et continuer le voyage. J’offre mes mains, afin de veiller à ce que l’équilibre de cette flore posthume reste hors de danger. Une fois de plus, je suis renvoyé. Rien à faire, il faut reprendre le voyage, mais mes forces s’affaiblissent et je ferme les yeux à la recherche d’un homme avec une barque.

Un autre poème en prose de cette série, « IL Y AVAIT DES NUITS », évoque la guerre, une défaite, des armées ennemies, et aussi le thème des urnes qu’il remplit ici de son sang, préfigurant le « sable des urnes » de son premier recueil poétique :

IL Y AVAIT DES NUITS où tes yeux, que j’avais entourés de grands cernes orange, me semblaient attiser leurs cendres. Ces nuits-là, plus rarement tombait la pluie. J’ouvrais les fenêtres et je grimpais, nu, sur le rebord de la fenêtre pour regarder le monde. Les arbres de la forêt s’avançaient vers moi, un par un, soumis, une armée vaincue venant déposer les armes. Je restais immobile et le ciel amenait le drapeau sous lequel il avait envoyé ses troupes au combat. Du coin de l’œil, toi aussi, tu regardais comment je me tenais là, ineffablement beau dans ma nudité ensanglantée : j’étais la seule constellation que la pluie n’avait pas éteinte, j’étais la Grande Croix du Sud. Oui, ces nuits-là, il était difficile de s’ouvrir les veines, lorsque les flammes m’enveloppaient, la citadelle des urnes était mienne, je la remplissais de mon sang après avoir congédié les troupes ennemies, leur offrant villes et ports pour récompense, et la panthère argentée déchirait les aurores qui me guettaient. J’étais Pétrone et, une fois de plus, je versais mon sang parmi les roses. Pour chaque pétale maculé tu éteignais un flambeau.
Te souviens-tu ? J’étais Pétrone et je ne t’aimais pas.

Dans un autre de ces poèmes, « ENFIN, EN FACE DES MIROIRS », qui semble avoir été écrit devant la maison abandonnée d’où est partie sa mère, appelée ici sa bien-aimée, il évoque, toujours dans des images colorées et étranges, l’atmosphère pesante qui règne sur cette époque.

ENFIN, EN FACE DES MIROIRS couvrant les murs extérieurs de la maison où tu as abandonné pour toujours ta bien-aimée aux cheveux défaits, l’instant est venu d’arborer au sommet de l’acacia fleuri avant la saison ton drapeau noir. La fanfare du régiment d’aveugles, le seul qui te soit resté fidèle, claironne, tu mets ton masque, tu attaches ta dentelle noire aux manches de ton costume de cendre, tu montes dans l’arbre, les plis du drapeau t’enserrent, le vol commence. Non, personne n’a su voltiger comme toi autour de cette maison. La nuit est tombée, tu flottes sur le dos, les miroirs de la maison s’inclinent sans cesse pour recueillir ton ombre, les étoiles tombent et déchirent ton masque, tes yeux s’écoulent vers ton cœur, où le sycomore fait flamber ses feuilles, les étoiles y descendent aussi, toutes jusqu’à la dernière, un oiseau plus petit, la mort, gravite autour de toi et ta bouche en rêve dit ton nom. (Traduit du roumain par Jan H. Mijskin)

Au milieu de 1947, la situation politique en Roumanie devenait de plus en plus menaçante par l’imminence de la prise du pouvoir par les communistes. Avec les surréalistes juifs Luca, Păun et Trost, Celan préparait une fuite commune du pays. Finalement, à l’usurpation du pouvoir par les staliniens, Paul Celan s’enfuit seul début décembre 1947, et en toute hâte, du Petit-Paris vers la Grande-Vienne. Il n’avait pas de carte d’identité ; son bagage se limitait à un sac à dos avec quelques manuscrits ; le peu d’argent qu’il avait passa dans les poches d’un contrebandier, qui lui fit traverser clandestinement la frontière avec la Hongrie. Vienne, la ville de ses rêves de jeunesse, se révéla être un cauchemar, si bien que six mois plus tard Celan poursuivit sa fuite vers le Grand-Paris (où il devait fuir dans la mort, le 20 avril 1970).
Quel aurait été le destin littéraire de Paul Celan, s’il n’avait pas dû fuir Bucarest ? Toutes les traductions de ses années bucarestoises ont le roumain comme langue cible. Si l’on se base sur le matériel réuni dans Das Frühwerk (1989), la production poétique est de 26 poèmes en allemand et 16 poèmes en roumain, un rapport de trois sur deux. Il n’y a pas de raison a priori de croire que ce rapport aurait été différent s’il était resté en Roumanie. Toutefois, en dehors des frontières roumaines, il n’y avait plus aucune raison de continuer la pratique créatrice de la langue roumaine. J’ai déjà mentionné Cioran, Ionesco et Luca qui ont abandonné le roumain pour entamer une carrière brillante en français. Ils n’auraient pas pu survivre en tant qu’écrivains, s’ils avaient continué à pratiquer le roumain : d’une part, les possibilités de publication dans le pays d’origine étaient coupées, d’autre part, la diaspora roumaine n’offrait aucune base viable. Se reconvertir à la langue de la terre d’accueil était la seule stratégie de survie possible. Cependant, la situation de Celan n’est pas tout à fait comparable à celle de ses compatriotes cités : Celan a commencé comme poète germanophone, puis est retourné à la langue allemande comme unique langue d’expression poétique après l’interlude bilingue à Bucarest. En conséquence, les poèmes de Celan en roumain ont pris à tort le caractère d’une sortie dans une autre langue. À l’intérieur des lettres roumaines, les poèmes de Celan font au plus haut niveau partie de l’avant-garde de l’époque. À l’intérieur de son œuvre, ils affinent et complètent l’image qu’on peut s’en faire en tant que lecteur et chercheur – car Celan reste Celan, aussi en roumain.

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[1Traduit en français par Daniel Pujol sous le titre Paul Celan, L’adolescence d’un adieu. Castelnau-le-Lez : Climats, 1990. Ici, je propose mes propres traductions des citations de Petre Solomon.

[2Marin Preda, Delirul. Bucarest : Editura Cartea românească,1975.

[3Edgar Jené et Max Hölzer (réd.), Surrealistische Publikationen, Klagenfurt : Josef Haid, 1950.

[4Voir Paul Celan, ‘Poèmes roumains’, traduit du roumain par Jan H. Mysjkin, in : Nouvelle Revue Française, n° 578, juin 2006.


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