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Notes de lecture de Michèle Duclos Première publication: 24 septembre 2020

par Michèle Duclos


August Wilson, Gem of the Ocean, tr. V. Bada et C Pagnoulle. Besançon : Les Solitaires Intempestifs, 2020.

L’action se passé en 1904 et la scène d’un bout à l’autre se déroule dans la maison de Tante Ester, présentée comme « conseillère spirituelle, pilier de la communauté (noire) de Pittsburgh en Pennsylvanie. Aussi, pour réaliste et symboliquement contemporaine que soit l’action au départ (un ouvrier noir, Citoyen Barlow, un jeune ouvrier noir qui a fui le Sud et fait l’expérience de l’exploitation capitaliste), le moment clé de la pièce est une scène de transe où Citoyen fait l’expérience de la traversée négrière et se retrouve l’âme « lavée » et prêt à reprendre le bâton de la génération précédente.

August Wilson est un auteur dramatique africain-américain. Dix pièces illustrent chacune une décennie du 20e siècle. Gem of the Ocean (c’est le nom d’un navire négrier) est la première par ordre chronologique et l’avant-dernière qu’il ait écrite.

Kamau Brathwaite, RêvHaïti. Tr. C.Pagnoulle. Montréal : Mémoire d’Encrier, 2013.

Les mots se dansent eux-mêmes et se balancent et se renvoient sinon la balle du moins le —/ment de fin de ligne. Ils jouent aussi aux noirs et aux blancs et aux créoles noir et blanc pour les REFUGIES HAITIENS « dans un pays étrange » de &, de « & si & » et de «  », en bateau dans « cette ombilique nacelle de mon arche ». Hommage en passant au « blanc moignon achab » — souprenant (sic) non ? la mer s’en « atterre » (resic) en un « effarant pay/grage » (reresic) - « quelque chose d’étournant » ? Joyce semble à portée de jeu. Mais c’est une affaire de vie et de mort et d’oppression comme en témoignent ces mots tels des pavés lourds et denses, très noirs, très épais, Black Staline, macoute, et l’évocation lancinante de la traversée négrière « Gorée, Gorée / Gorée Gorée Gorée » en contrepoint de la tentative triplement vouée à l’échec de ces réfugiés entassés sur le rafiot « Salvages », qui sombre en route vers la « COTE SUPREME » des ÉTATS-UNIS. Triplement car si elle n’avait coulé, l’embarcation aurait été interceptée par la corvette / crevette garde-côtes US, et si elle avait pu échapper à sa vigilance, qu’espérer du juge le plus suprémaciste vers qui ils se tournent ?

Kamau Brathwaite, décédé début février de cette année alors qu’il allait avoir 90 ans, originaire de la Barbade, est un historien, penseur, poète qui a développé une écriture unique, inimitable, enracinée dans le parler des îles caraïbes (Nation Voice), s’inscrivant dans une typographie qu’il a créée au fil de ses œuvres ou plutôt, disait-il, qui lui a été dictée : son Sycorax Video Style.

David Jones, Entre parenthèses, tr. Christine Pagnoulle et Annette Gérard. Reims : éd. éPUre, 2019.

« une œuvre de génie », écrivait en 1937 le poète et éditeur T.S. Eliot qui était à l’origine de sa publication .Une œuvre « é-norme » en tout cas, non seulement par le mélange de poésie et de prose encore plus riche de poésie par sa langue mais aussi par la nature du matériau et de son traitement qui rappelle les « cut ups » de certains « Beats » et, même sans les créations purement langagières de Finnegans Wake, le bousculement de la syntaxe et de la logique grammaticale par Joyce finalement décidé à recréer notre civilisation par le langage ; aussi par la nature même du matériau enfin, car si le point de départ est une expérience autobiographique – une demi-année de la vie de Jones comme simple soldat au front en France de décembre 1915 à juillet 1916, avant précise-t-il dans sa préface, que « le cours des choses » devienne « mécanique, impitoyable, bien plus sinistre », le récit prend une ampleur imaginative tout autre : dans son long texte poétique en sept parties « entre violences soudaines et périodes calmes » il s’agira certes d’attaques et de contre-attaques de « cette putain de guerre » , plus encore de longues marches parfois désordonnées et inutiles, dans la gadoue sous le poids du barda et la pluie, mais aussi de « la complicité quotidienne de petits groupes de camarades, dans un contexte où Roland pouvait retrouver son Olivier » - à cette évocation littéraire déjà nous entrons dans la légende et le mythe – ou plutôt une multiplicité d’allusions au passé qu’explicite une armada de notes données par le poète lui-même et éventuellement complétées par les traductrice. Et pour raconter cette expérience indicible Jones, l’artiste, le peintre – il l’écrit dans sa préface – essaie de « créer une forme en mots, en utilisant comme matériau un ensemble d’images, de sons, de peurs, d’espoirs, d’appréhensions, d’odeurs, d’éléments extérieurs et intérieurs, le paysage et tout l’attirail de cette époque singulière, et de ces hommes pris individuellement. » Et il s’agit d’une véritable épopée culturelle, certes délibérément très morcelée, qui par-delà les légendes, les héros et la mythologie celte galloise où se retrouvent la liturgie catholique, les deux Testaments, la mythologie et de l’histoire grecques, d’Hérodote à Homère, et surtout tout le merveilleux médiéval autour du Waste Land, puis de Shakespeare et Henri V et Agincourt… jusqu’à notre contemporanéité avec Winston Churchill et peut-être l’Orient en passant, avec Poona.
Tout en regrettant que cette œuvre ne soit pas proposée aussi dans sa langue d’origine, dont seuls de courts extraits sont donnés dans leur préface par les traductrices afin d’en éclairer les difficultés et l’originalité, on ne peut que saluer l’exploit de leur traduction réussie d’un texte aussi riche dans sa diversité.

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