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Notes de lecture de Michèle Duclos Première publication: 22 avril 2020

par Michèle Duclos


Emmanuel Hiriart, nés d’un tombeau vide, préface de Jacques Ancet. Lyon : éd. Jacques André, coll. POESIE XXI, 2020.

Les lecteurs habitués aux petites églises montagneuses et à la végétation riante du Pays basque chers au poète seront surpris et peut-être désarçonnés de le retrouver dans une région du monde inhabituelle, sans la nommer mais identifiable aux nombreux toponymes naturels et urbains qui introduisent ses poèmes, et aussi au titre même du recueil qui suggère un pèlerinage en terre chrétienne. Mais un pèlerinage très discret surtout intérieur, comme un carnet de voyage où, mis à part les noms bibliques, le poète dépeint une terre de roc et d’eau et suggère une histoire récente de violence : « Au bord de la route les Samaritains s’attroupent autour d’un véhicule accidenté… » Décalage entre des lieux prestigieux pour la mémoire mais aujourd’hui villages gentiment somnolents : ainsi Nazareth : « Du pain, de l’eau. Quelques travaux à conduire, sans urgence particulière, pour rendre le temps plus habitable. Rien ici qui puisse intéresse l’Histoire ». Dans une atmosphère très différente on pourrait évoquer la déception voire l’indignation de Chateaubriand près de deux siècles plus tôt à la découverte de Jérusalem à l’abandon. Aucun rappel de ce genre par Hiriart au style très sobre, très proche du quotidien, même si l’oléastre tient lieu d’olivier. L’humour remplace l’indignation ou le rejet : avec un rappel discret de Baudelaire ou ailleurs de Valéry : « Ici les murs les soldats et les miradors se répondent en une ténébreuse et profonde unité » alors que, pour contraste, « Sous la rumeur des hommes, une fraicheur déconcertante vient iriser le silence »

Hiriart a-t-il découvert à Gethsémani la paix faite d’amour, et d’espérance qu’évoquent les derniers poèmes du livre ? Son livre est très riche d’une vie intérieure intellectuelle et spirituelle, qui se révèle lentement et invite à une lecture de chevet.

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Jacques Rancourt, La Vie au Sol, préf. Christian Noorbergen. Paris : Transignum, 2019.


Le titre et surtout les premières images, en particulier celle de la page titre, évoquent immédiatement les études et le livre du philosophe François Dagognet Des détritus, des déchets, de l’abject, une philosophie écologique, sans toutefois la connotation de dégoût liée aux déchets humains car les ombres projetées, les traces de pattes d’oiseaux, les écorces de pin ou de bouleau et les feuilles automnales très colorées que nous piétinons avec indifférence sont ici source de mystère et de beauté. Quel regard et surtout quelle intelligence à l’affut que celle qui nous fait découvrir avec émerveillement les herbes qui poussent entre les rayons d’une grille d’arbre ou font éclater le béton ! La couverture elle-même magnifie et rend fascinant de couleurs mystérieuses (lumière et ombre) un élément végétal considéré par les adultes comme inutile tant en soi que pour le fruit non comestible qu’il contient (bon tout au plus pour servir de jeu aux enfants) et qui plus est, ici piétiné, aplati. Un terme peut qualifier souvent cette attention porté sur le modeste vécu immédiat : la présence.

Tous les haïkus respectent l’exigence d’un lien plus ou moins visible avec la nature ou le cosmos. Ainsi le tout premier « Cieux quarks ou boson/ ailleurs est partout chez lui / Encore hier soir » suggéré par une image définitivement moderne. Nombre d’entre eux s’inscrivent plus précisément dans un moment de l’année avec ses connotations saisonnières : « tant de calme au sol / je marche et les feuilles tombent/ éternellement » ; d’autres paraitront mystérieux, parfois dans leur contradiction d’avec la vérité immédiate : ainsi l’image de quatre baies rouges sur leur tige grise sur fond de neige ou de givre : « grand soleil du ciel / tout ce bleu autour de toi/ parle-nous de nous ».On peut y découvrir aussi toute une réflexion sur la joie existentielle des êtres simples et fragiles que nous sommes. Certains haïkus sont parfois hermétiques à première lecture et demandent du lecteur un effort de réflexion et surtout de concentration à la manière des koans, ces phrases ou définitions énigmatiques que le méditant bouddhiste doit mâchonner jusqu’à ce qu’éclate une vérité cachée inattendue (comme aussi dans l’image surréaliste) derrière une immédiateté trop facile – ce qui n’enlève rien, au contraire, à leur pertinence.

En outre, techniquement, le livre est très beau.

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Nestor Ulloa, Les miroirs de Carlos, poèmes, tr. Jacques Rancourt. Paris : La Traductière, 2018.


Poète hondurien originaire d’Ojos de Agua, Comayagua.Diplômé de l’Université de Salamanque en littérature espagnole et hispano-américaine, Néstor Ulloa vit au Honduras. Il est professeur de littérature au Département des lettres de l’Université autonome du Honduras.
Le poète exprime dans un style simple mais imagé et souvent métaphorique à travers son éponyme Carlos son ascèse tourmentée d’écrivain et d’homme partagé entre le doute et l’espoir dans un monde où « personne n’écoute plus que le klaxon des voitures » :
« Ne crois pas, Carlos,/ que les lumières du toit soient toujours des lumières » « Mais ne crois pas, Carlos,/ que les lumières du toit soient toujours de simples trous . // Parfois ce sont aussi des étoiles. » « La tâche de l’homme » est d’édifier /une muraille avec les pointes de papier, / Pour enfermer le monstre ».

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Martine Morillon Carreau, Écoute la mer, petite oreille, poèmes. Saint-Chéron : Unicité, 2019.

Illustrés par le coquillage que jadis les enfants étaient invités à porter à leur oreille pour y entendre le bruit de la mer, ces poèmes sont présentés d’entrée comme des « Poèmes pour les enfants et tous ceux qui, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie – savent le rester et transmettre ! » Ce mince volume plein de charme propose surtout de charmantes comptines pour distraire l’enfant ou l’aider à s’endormir, bercé par la régularité répétée des sons. Mais aussi des anecdotes de leur entendement plein d’innocence, si différent de celui des adultes, leurs jeux de mots involontaires, ainsi celui où l’Ile d’Yeu devient celle de Dieu ; et « une Etoile d’araignée, maman ! ». Mais l’adulte grand maman découvre aussi : « Les petits s’étonnent/ des châteaux de sable enfouis/ avec la marée ». Aussi peut-être, discrètement, avec un rappel des menaces qui pèsent sur notre condition d’adultes : « Les rennes à la traîne/ Réchauffement climatique/ Étrennes en retard ».

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