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Paul Stubbs, traduit par Blandine Longre Première publication: 22 avril 2020

par Blandine Longre


Lost Tale from the Apocrypha

After Man Carrying a Child, 1956, Francis Bacon

‘Being by Calvary’s turbulence unsatisfied,
The uncontrollable mystery on the bestial floor.’

W. B. Yeats

— A child who, kidnapped at birth, is then
carried off in secret to a rib-ruined town

(to invoke and make fly the unbiblical,
the talon-blunted amputees in paradise)

whilst in Bethlehem, in haste, a few hours
after, the miscarriage of Mary is confirmed.

*

The Birth of the Third Reich

after Triptych, 1976, Francis Bacon

for Blandine

‘Primordial, eternal man, the primal monist, catches fire in the glow of his ultimate image, an image under the golden helmet.’

Gottfried Benn

1

On the day when, in man, anthropology
it died, and the Aryan race (atavistically)

it failed to hold its ancestral breath forever…

— So either the germ-free, or the politician,
but the last, on Earth, to survive it : the

loosening in the heart of
the bloodclot of Christ ;

while the furies, in chaotic order, screamed.

2

An encroachment of primordial doppelgängers
challenging the torso of the still unresurrected

Christ to become their race ;

as from the chest of the petrified protruded now
only the abandoned and incongruous cages

of our (still) too far-away
worlds…

this, and the siphoning off of the gold of the
Holy Grail, and the cross-splinter in the heart

of the atheist that made him turn, if only
theologically, in
God’s direction.

3

One profile, a million selves, as the geology
of all cosmological continents began now to graze

the shin-bones
of this beast...

(false gods, in order to be heard, re-stringing
the tendons in a priest’s palms for prayer)

as the rhapsodic and the helmeted tugged
down violently upon the
ripcord of each celestial lung ;

(resuming the collective and biological break-
down of the flesh and bone of all moral things)

— Until when in the future, and the rebirth again
of the galaxies, and a hologram of man is
projected back onto the

surface of every known and un-
known planet in the universe…

*

Since the Death of Yeats

after Landscape near Malabata, Tangier, 1963, Francis Bacon

—You have been wandering
off course, untraced and Arkless,
somewhere in Africa,
feigning Being, in the ebb-tide
between predestination and time…
and with only the sun’s struck cymbal
crashing inside of your brain
now as a guide...
you, you move on, day after day,
imagining

already ahead of you
(in anticipation of your arrival)
the telescopes and binoculars
poised and set up in Bethlehem, from every
window-ledge, bell tower, church...
you now amid these malarial swamps
(stopwatched by eternity)
and whirlpooled by a forever circling
orang-utang,
hyena, bird ;

—for there is nothing here
now to console you, time itself
is reversed by your diasporic path,
even
villages close up are, to you,
already far-off, burnt-out and smoking…
man grows ill just to think
of you
—And because you are too old
and

too young to exist in any
one single era,
any living creature that meets the clock-lapsed
circle of your eye
will (today ?) instantaneously die, decay,
become extinct…
nothing can survive your survival ;
or wear it,
your
face a preternatural
mask.

— Yet some days when bored, inactive and
in search
of a language, any language,
you attempt to speak him, Yeats !
but swallow only your own tongue,
choke nearly to death on his umbilical ;
you who on Earth seem more
Tyrannosaurus Rex than beast ; (despite
in rib-years being
something still of

a biblical
anomaly) but knowing
now that
your flesh will remain un-
wrinkled by the eternities
in Yeats’s mind...
—you, you have now no other
choice but to plough on,
for amid the theomachy of religious
battles, wars, conflicts etc.

you have seen off the ubermensch,
the ancient and Roman gods,
have gangplanked the saved
out of heaven ;
you who with one single stare
have bulldozed whole civilizations
to the ground.
—But to deceive God again
in yet another new century ?

well, you will need first
to seek out a suitable alibi ;
before, in haste,
(but without embitterment)
you kidnap and entrap a priest,
ventriloquizing
his jawbone
back to lies…
— So, as on every other day
then
(but for the last time)
you, you retrieve it :
the still smoking cone of a gyre,
and place it (a shell) up to your own
ear to
hear (as always) only the
soul-summoning cry of Christ,
the flame-cocked gun of
war
—until then when finally

alone at night in the desert
and
clawing up at the moon :
where abandoned now by
your creator,
and feeling still ‘incomplete’
you, you give up on him, Yeats, drag
back your head and laugh,
regurgitate finally
his phlegm-sodden drafts...

Récit perdu des Apocryphes

D’après Homme portant un enfant, 1956, Francis Bacon

« Insatisfait de la turbulence du Calvaire,

L’incontrôlable mystère sur le sol bestial. »

W. B. Yeats

– Un enfant qui, enlevé dès la naissance, est ensuite
emporté en secret vers une cité ruinée par la côte

(pour invoquer et donner leur envol aux non-bibliques
amputés, aux griffes émoussés, qui sont au paradis)

cependant qu’à Bethléem, en hâte, quelques heures
plus tard, la fausse couche de Marie est confirmée.

*

La Naissance du IIIe Reich

D’après Triptyque, 1976, de Francis Bacon

« L’homme primordial, éternel, le monstre primitif, prend feu dans le rayonnement de son image ultime, une image sous le casque doré. »

Gottfried Benn

1

Le jour où, en l’homme, l’anthropologie
elle mourut, et que la race aryenne (par atavisme)

elle ne put retenir son souffle ancestral pour l’éternité…

(les arbres de l’Éden s’écorcent
à présent pour ne révéler que de l’os humain inutilisé)

– ainsi, soit le purifié, soit un politicien,
le dernier en tout cas, sur Terre, à lui survivre : à la

distension du caillot de sang
dans le cœur du Christ ;

tandis que les furies, en ordre chaotique, hurlaient.

2

Une usurpation de doppelgängers primordiaux
défiant le torse du Christ attendant d’être

ressuscité pour qu’advînt leur race

cependant que du sein des pétrifiés ne saillaient désormais
que ceux qui étaient précipités dans le tombeau et les cages incongrues

de nos mondes (encore) trop
lointains…

cela, et le siphonage de l’or du
Saint Graal, et l’écharde cruciforme dans le cœur

de l’athéiste laquelle l’obligea à pivoter, ne serait-ce que
théologiquement, en
direction de Dieu.

3

Un profil, un million d’êtres, tandis que la géologie
de tous les continents cosmologiques se mit alors à écorcher

les tibias
de cette bête…

(de faux dieux, afin d’être entendus, resserrant
les tendons des paumes du prêtre au moment de la prière)

cependant que le rhapsodique et le casqué rabattaient
violemment la cordelette
de chaque poumon céleste ;

(reprenant là où ils l’avaient laissé l’effondrement collectif et
biologique de la chair et de l’os de toute chose morale)

– Jusqu’à des temps futurs, temps de la renaissance renouvelée
des galaxies, quand un hologramme humain sera
projeté une fois de plus sur

la surface de toute planète connue et in-
connue de l’univers…

*

Depuis la mort de Yeats

D’après Paysage près de Malabata, Tanger, 1963

– Tu n’as cessé d’errer,
désorientée, introuvée et privée d’Arche,
quelque part en Afrique,
feignant l’Être, dans le reflux
situé entre la prédestination et le temps
avec pour seul guide les coups de cymbale
du soleil qui retentissent
dans ton cerveau…
toi, tu avances, jour après jour,
imaginant

déjà loin devant
(en prévision de ton arrivée)
les télescopes et les jumelles
installés à Bethléem, en équilibre sur chaque
rebord de fenêtre, clocher, église…
toi à présent au milieu de ces marécages paludéens
(chronométrée par l’éternité)
et prise dans le tourbillon perpétuel d’un
orang-outan,
d’une hyène, d’un oiseau ;

– car il n’y a désormais plus rien
ici pour te consoler, le temps lui-même
est inversé par ton sentier diasporique,
même
les villages, vus de près, sont pour toi
déjà lointains, calcinés et fumants…
il suffit à l’homme de te penser pour tomber
malade
– et puisque tu es trop âgée
et
trop jeune pour exister en
une époque unique,

toute créature vivante qui croisera l’orbite, cadran
périmé, de ton œil
périra (aujourd’hui ?) sur-le-champ, se putréfiera,
s’éteindra…
rien ne peut survivre à ta survie ;
ni le revêtir,
ton
visage, masque
surnaturel.

– Pourtant certains jours, lorsque tu t’ennuies, oisive et
en quête
d’un langage, quel qu’il soit,
tu tentes de lui parler, à Yeats !
mais n’avales que ta langue
t’étouffes sur son cordon ombilical et manques en mourir ;
toi qui sur Terre semble plus
Tyrannosaurus rex que bête ; (même
en années-côtes tu
restes une sorte

d’anomalie
biblique) mais sachant
dorénavant que
les éternités conserveront
ta chair déridée
dans l’esprit de Yeats…
– toi, tu n’as à présent
d’autre choix que de t’obstiner, laborieuse,
car parmi la théomachie des batailles,
des guerres, des conflits religieux, etc.

tu as chassé l’übermensch,
les dieux anciens et romains,
tu as repoussé les sauvés
hors du paradis ;
toi qui d’un seul regard
as rasé au bulldozer des civilisations
entières.
– Mais pour encore une fois duper Dieu
dans un siècle autre, neuf ?

eh bien, il te faudra d’abord
trouver un alibi crédible ;
auparavant, à la hâte
(mais sans amertume)
tu enlèves et pièges un prêtre,
ventriloques
sa mâchoire
pour la faire mentir de nouveau…
– Aussi, et comme tu t’y prenais alors un jour sur
deux

(mais pour la dernière fois)
toi, tu le récupères :
le cône encore fumant d’un tourbillon,
et le places (un coquillage) contre la tienne,
d’oreille, pour
n’y entendre (comme toujours) que le
cri du Christ invoquant l’âme,
le canon guerrier armé d’une
flamme
– jusqu’à l’instant final où,

seule, de nuit, dans le désert,
et
donnant des coups de griffe vers la lune :
là où, abandonnée désormais par
ton créateur
et te sentant encore « inachevée »,
toi, tu renonces à lui, Yeats, rejettes
la tête en arrière et, riant,
régurgites enfin
ses brouillons trempés de glaire…

*

Paul Stubbs, poète britannique né en 1969 à Norwich, est l’auteur de cinq recueils – The Theological Museum (Flambard Press, 2005), The Icon Maker (Arc, 2008), The End of the Trial of Man (Arc, 2015), Ex Nihilo et Flesh, (Black Herald Press, 2010, 2013). À son actif, également, un recueil d’essais poétiques, The Return to Silence (2016). Son prochain recueil, The Lost Songs of Gravity (Les Chants perdus de la pesanteur), s’inspire en partie des écrits de Simone Weil et d’autres penseurs et philosophes. Poèmes et essais ont paru dans diverses revues et anthologies en Grande-Bretagne et en France, dont The Poetry Review, The Wolf, The Shop, The Bitter Oleander, Les Carnets d’Eucharis, Poésie / première et Nunc.
https://poetpstubbs.wixsite.com/paulstubbs

Lost Tale from the Apocrypha / Récit perdu des Apocryphes
The Birth of the Third Reich / La Naissance du IIIe Reich
Since the Death of Yeats / Depuis la mort de Yeats

Poèmes extraits du recueil Ceux de l’outre-monde (The End of the Trial of Man, 2015), inédit en français.
Traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) par Blandine Longre.

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