Retour au format internet
Note de lecture de J.-C. Coiffard Première publication: 22 septembre 2019

par Jean-Claude Coiffard


Bernard Grasset, Pascal et Rouault (Penser, écrire, créer). Nice : Ovadia, Chemins de pensée, 2016.

Fenêtre sur l’infini

Bernard Grasset, familier de l’auteur des Pensées, et grand amateur d’art pictural, prend plaisir dans ses derniers écrits, Pascal et Rouault, à faire dialoguer l’apologiste du christianisme selon Port-Royal avec le créateur du Miserere, dont certains noirs annoncent déjà ceux de Soulages, habité du tragique de la Passion. Peintre et penseur sont brûlés par la foi. L’auteur fait preuve d’une grande connaissance de son sujet, en établissant un parallèle entre Blaise Pascal dont les Pensées, « elles seules, ont peut-être fait plus pour le Christ, en ce pays de France, que les quarante volumes des œuvres complètes de Bossuet » [1] et Georges Rouault, « l’un des plus hauts témoins du drame de notre temps, de l’abandon de Dieu, et chez qui la fureur et la tendresse, l’éloquence et la pitié s’inscrivent dans une matière extraordinaire, comme en fusion » [2].

Pascal et Rouault, unis dans la même condition humaine et exprimant l’angoisse qui en découle, l’un par l’écriture et l’autre par la peinture, voilà ce à quoi nous intéresse Bernard Grasset, tout au long d’un discours qui aurait pu être ardu, mais qu’il s’emploie à rendre vivant, éclairé par de nombreuses illustrations tirées de l’œuvre du peintre.
On passera des éléments biographiques concernant Pascal et Rouault – l’un fils de juriste, commissaire pour l’impôt en Normandie, l’autre d’un artisan ébéniste amoureux du travail bien fait – à des réflexions sur le Mal, la souffrance, la mort, ainsi que sur le tragique de notre condition, sa somme de solitude et son poids de péché originel. Avec, pour les deux, l’éternelle quête du sacré, ancrée au cœur des hommes.
À notre époque imprégnée de relativisme, on lira avec une grande attention le chapitre Ecriture et poésie. Pascal et Rouault, « tous deux se montrent sensibles à la simplicité, la vivacité, l’expressivité du style biblique », nous dit l’auteur. C’est un Dieu sensible au cœur que tous les deux vont nous annoncer, nous peindre et nous dépeindre, l’un par le verbe, l’autre par la forme et par la couleur. Pascal écrit sous l’éclairage et le feu de sa foi, démontrant ce qu’il y a de faiblesse humaine face au jeu de l’imaginaire. Rouault triture la boue obscure de sa peinture, afin de la porter à « son paroxysme de caractère, de tragique sombre et burlesque, de tristesse et d’horreur » [3]. Ils se rejoindront dans l’expression de la souffrance du doute, comme dans la foi à la toute-puissance d’un Dieu qui, crucifié, élève par la croix, l’homme au-dessus de lui-même. Ils nous présenteront l’image sanglante d’un supplicié et son agonie, jusqu’à la fin du monde, dressant le décor du Golgotha sur la scène de l’univers.
Georges Rouault, comme Blaise Pascal, écrit et il écrit beaucoup, lettres, articles, souvenirs et poèmes. Il écrit avec, sur sa table de chevet, les Pensées de Pascal, initié à leur monde par son Maître, Gustave Moreau. Avec l’auteur des Provinciales, il sera un grand lecteur de la Bible. « Sa lecture demeure existentielle. Le style de la beauté brûlante à l’œuvre dans la Bible le touche. » Bernard Grasset nous les livre, tous deux, en miroir, avec la même passion pour l’Écriture. La sœur de Pascal, Gilberte, soulignait, de manière hyperbolique, qu’« il la savait toute par cœur ». Voici donc deux hommes d’intériorité dont tous les points de convergence nous sont brillamment découverts et commentés dans un livre qui nous donne une lecture érudite et passionnante de l’œuvre brûlante de deux êtres de flammes et de feu, de chair et de sang – livre écrit sous l’éclairage de la foi et de la passion de son auteur.

Imprimer


[1F. Mauriac, Mémoires intérieurs. Paris : Le Livre de Poche, 1966.

[2J. Guichard-Meili, Regarder la peinture. Paris : Seuil, 1960.

[3E. Faure, Histoire de l’art moderne. Paris : Le Livre de Poche, 1965.


Le texte demeure propriété de l'auteur .© temporel.fr
http://temporel.fr | contact@temporel.fr