Retour au format internet
Notes de lecture de Nelly Carnet Première publication: 22 septembre 2019

par Nelly Carnet


Richard Jefferies, L’Histoire de mon coeur. Paris : Editions Arfuyen, 2019.

Dans sa préface, « Une quête éperdue de la vie de l’âme », Marie-France de Palacio nous présente Richard Jefferies comme « un inconnu en France ». Il est tombé dans l’oubli après avoir traversé la seconde moitié du XIXème siècle et la première moitié du XXème. L’autobiographie spirituelle « L’Histoire de mon cœur », traduite et éditée aujourd’hui par les soins des éditions Arfuyen, était une référence importante pour certains écrivains de l’époque. On retrouve une certaine résonance avec Thoreau pour la pensée et l’encrage sur la terre ferme dont le présent ouvrage se fait l’écho, soulignant « le rapport complexe entre la nature et la culture établie par l’homme, entre la nature et le temps ».

C’est dans le retrait au sein de la nature et avec une liberté toute assumée loin de la vie agitée de Londres que la pensée de ce fils de paysan prend forme. Son écriture est fluide. Le « soliloque d’un solitaire » dévoile une certaine hargne à l’encontre d’un capitalisme aliénant qui ne sert les intérêts que de quelques uns. Homme du paradoxe, il « revendique la beauté mortifère » de la chasse en tant que « défouloir à la haine ». Nous pouvons demeurer étonnés par ce désir qui envahit l’écrivain de détruire les choses du passé tels les papyrus ou les tablettes assyriennes en terracotta par exemple sous prétexte qu’il les considère inutiles. Il a le don de sélectionner les cultures.

Pour celui qui recherche la vie de l’âme, l’espace naturel et sauvage permet de faire corps tant avec son environnement qu’avec lui-même. L’arbre, le ciel, la lumière fusionnent et révèlent l’âme du regardant. Jefferies appelle « prière » cette fusion entre l’être et les éléments. L’Ici et le maintenant conduisent sa pensée sur l’existence et l’émerveillement. C’est ainsi que le mot « âme » peut être réinvesti sur la base d’une recherche de l’harmonie avec le corps. « Je frottais des épis de blé dans mes mains, je pris une motte de terre et l’émiettai entre mes doigts – quelle joie de la toucher ! –, j’élevai ma main de sorte que je pusse voir la lueur du soleil briller sur la surface légèrement humide de la peau. La terre et le soleil étaient pour moi comme ma chair et mon sang, et le souffle de la vie de la mer. » Jefferies donne sa définition de l’âme : « Par les mots "âme" ou "psyché", j’entends la conscience intérieure et ses aspirations, Par le mot "prière", je ne veux pas parler de la demande adressée à une divinité pour obtenir satisfaction, mais d’une intense" émotion d’âme, " "d’une aspiration intense ". Etre humain à part entière suppose de se mettre à la disposition des multiples ressentis exigeant ouverture, temps et concentration afin d’atteindre la pleine conscience de tous les affects positifs ; mouvements internes qui peuvent aussi servir une éthique de l’Etre dans le monde.

Jacques Ancet, Image et récit de l’arbre des saisons. Montpellier : Editions Publinet, 2019.

Un arbre planté devant une maison devient le sujet même de l’écriture qui épouse son être-là et toutes les modifications de ce « personnage » fidèle au regard qui lui accorde son temps, celui de la lenteur tant de l’écriture que celui de la vie de l’arbre. Une année, entre avril 1992 et avril 1993 suffisait pour percevoir la vie légère et profonde d’un arbre au rythme des quatre saisons organisée en quatre mouvements puisque cela allait de soi.

Grâce au regard d’un seul homme, un arbre se met à vivre autrement. Son image perçue s’accompagne de mots qui l’humanisent.

En lettres italiques, des passages alternent régulièrement avec le récit de l’arbre, ceux qui parlent dans une langue impersonnelle de celui qui regarde. Arbre et homme finissent peut-être par se ressembler. « Entre l’homme et l’arbre existent des affinités que le regard d’abord ne remarque pas. Quelque chose comme un amour du silence et une obstination discrète mais inébranlable. »
La dernière phrase de chaque passage pour l’un comme pour l’autre fait l’économie de la ponctuation du point. La vie de chacun des deux attend sa poursuite. La fenêtre est comme un objectif qui relie et sépare à la fois les deux protagonistes. Le lecteur finit par accompagner deux observés, l’homme et l’arbre, conduits par une main qui écrit. Fenêtre et regard sont deux moyens de passage car tous les deux cadrent. Le regard est une fenêtre à lui seul qui traverse la paroi transparente menant au paysage de l’extérieur. Cette écriture procède du huis clos. Tout se retrouve en état d’observation dans cette écriture réceptacle qui devient un nouvel objectif du réel transfiguré. Soucieux du moindre détail, elle est analytique dans le sens où elle essaie que rien ne lui échappe bien que cela demeure un leurre. Au fil des pages, l’arbre est de plus en plus anthropomorphisé, l’auteur lui accordant même la parole : « Oui, semble-t-il dire, oui au jour et à sa splendeur, oui au soir, oui à la clarté du ciel, oui à la terre obscure où germent les couleurs. »
L’arbre veille sa propre écriture. Le regard circule dans un va-et-vient constant entre le dehors et le dedans, le mouvement et l’immobilité, la pensée, l’écriture dont le décor mélancolique demeure inchangé avec sa table, ses livres, ses crayons…
Dès sa première parution aux éditions André Dimanche, ce livre semblait quasi anachronique par la lenteur qu’il impliquait. Aujourd’hui, il l’est encore plus par son porte à faux à l’époque dirigée par les particules de brouhaha virtuel venant de partout et principalement de l’Internet. Or, prendre le temps de regarder et de mettre en mots les modifications infimes d’un arbre plus grand et plus robuste qu’un être humain peut permettre que cet arbre devienne un ami sûr de l’homme, fidèle, reposant, sécurisant.

Imprimer



Le texte demeure propriété de l'auteur .© temporel.fr
http://temporel.fr | contact@temporel.fr