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Defoe par Jean Migenne. II Première publication: 22 septembre 2019

par Jean Migrenne


III. La carrière littéraire, éclectique et stakhanoviste.

Les débuts.

Elle est, au départ, intimement liée à la situation politique et consiste en œuvres brèves (pamphlets, essais, traités) ponctuelles mais aussi à répétition : interdit de toute activité commerciale, Defoe se lance dans le journalisme où il fait preuve de pionnier. Après le pilori, en 1704, il fonde un hebdomadaire : The Weekly Review, devenu The Review, qui très vite passera à trois numéros par semaine et durera jusqu’en 1713. Il s’en sert pour soutenir l’homme politique qui lui-même l’emploiera, Robert Harley, ministre des finances (tory modéré) de la reine Anne. Il fondera parallèlement, dirigera ou rédigera partiellement une quinzaine d’autres titres. C’est aussi le début de ses missions, notamment en Écosse dans le cadre de sondages et prises de contact officielles en vue de la conclusion de l’Acte d’Union. Il exploitera cette expérience dix ans plus tard en publiant ce que l’on appelle en anglais un travelogue (journal de voyage et description anecdotique des lieux et mœurs) Tour Through the Whole Island of Great Britain (trois volumes, 1724-1726).

Le journalisme :

Citons WIKIPEDIA® : Après 1720 on comptait 12 journaux, périodiques, publiés à Londres et 24 en province.

Le premier journaliste à atteindre un statut national fut Daniel Defoe. Il est le précurseur : le flambeau sera repris par Addison et Steele avec leurs célébrissimes Tatler et Spectator (1709/1711).

De 1716 à 1720 Defoe publiera un mensuel Le Mercure Politique. (Political Mercury).

Par la suite ou en même temps (thèse aujourd’hui controversée), il nourrira (sous d’autres noms ou anonymement) la rubrique des faits divers d’autres publications en tenant la chronique du grand banditisme et du quotidien des prisons. Mais si l’on a tant attribué à Defoe avant-hier, la tendance d’hier était de le dépouiller drastiquement. In medio stat virtus.

Citons, pour mémoire quelques dates :

Strasbourg 1605, par Johann Carolus, première publication périodique.

Amsterdam 1620, première publication en anglais (pour contourner la censure draconienne) et notons qu’à cette époque la mention Amsterdam sur la couverture était souvent un leurre destiné à tromper les censeurs.

Londres 1622, The Weekly News de Nathaniel Butler.

Paris 1631, La Gazette de Renaudot.

Premiers quotidiens : Defoe 1719, The Daily Post. Le Journal de Paris, 1777. Le Times, d’abord sous un autre titre, en 1778.

Les journaux, à l’époque de Defoe, sont aussi des boîtes à ragots, échos et critique de la société politico-mondaine. Rappelons que la presse était sous la menace permanente de sanctions pour délit d’opinion, impliquant prison, fermeture et même davantage. Il faut avoir l’échine souple et écrire dans le sens du vent si l’on veut survivre. Sans parler d’un Defoe caméléon, il faut quand même lui reconnaître suffisamment de souplesse. Ce qui ne l’empêcha pas de retrouver la paille humide du cachot (1714) alors que son journal (The Review) était devenu pratiquement l’organe du parti qui venait de perdre le pouvoir et tirait à 5000 exemplaires. (Fin du règne d’Anne, avènement des Hanovre : Georges I).

Defoe se servira de cette expérience pour bâtir ses romans autour de personnages tels que Moll Flanders et Roxana, ainsi que ses biographies plus ou moins romancées et moralisatrices de grands ou petits bandits et autres militaires, pirates ou aventuriers. Comme il avait tâté de la prison et fait dans le commerce terrestre et maritime, il avait connaissance, de première main, des autres, ou plus basses, couches de la société. Sa connaissance des choses de la mer s’exprimera à plein, mais pas seulement, dans Robinson Crusoé.

Defoe écrit des articles sur tous les sujets : faits divers, religion, commerce, mœurs, explorations africaine, américaines ou asiatiques, navigation, rien ne lui est étranger.

Écrire à foison rapporte mais ne nourrit pas toujours son homme. Defoe spécule. Et nous allons ouvrir ici une importante parenthèse. Nous avons mentionné les activités d’armateur et d’assureur de Defoe. L’ouverture du commerce colonial a été l’un des facteurs qui ont présidé à la naissance du capitalisme moderne. Londres avait créé des ‘compagnies’ permettant l’investissement et le développement du commerce avec l’Orient : par voie de terre : la Compagnie de la Moscovie, déjà du temps de la reine Élisabeth, puis, dans le sillage des Hollandais, une Compagnie pour les Indes occidentales (américaines) et une autre pour les Indes orientales (asiatiques). Il en alla de même et de pair en France. À la même époque la banque et l’assurance passent de la main de prêteurs et courtiers particuliers (à Londres, la guilde des orfèvres) à celle de consortiums ou d’organismes liés au gouvernement. On devient actionnaire, on se fait trader.

Quelques dates :

1661. Première émission de papier monnaie sous forme de billets de banque en Suède. Auparavant, les billets à ordre (traites) étaient sous garantie du renom du tireur ou du banquier privé qui les contresignait et avait ses propres comptoirs à l’étranger. (Le Marchand de Venise).

1691. Au café Jonathan, Lombard Street, dans la cité de Londres, est fondé ce qui va s’appeler le Café Lloyd (Lloyd’s Coffee House). Cette compagnie d’assurances maritime, qui existe toujours, tient le haut du pavé.

1694. Fondation de la Banque d’Angleterre (et proclamation de la Liberté de la Presse)

1710. Premier texte régissant les droits d’auteur.

1711. Harley, mentor politique de Defoe, lance la South Sea Company (Compagnie des Mers du Sud). La présence de Defoe à l’origine de cette initiative reste controversée. En France, il y avait eu la fondation, en 1694, d’une compagnie similaire qui sera reprise en main en 1717 par le célèbre John Law et sera connue sous le nom de Compagnie du Mississippi. C’est la folle spéculation sur des titres pourris qui se termine par le grand krach de 1720 et entraîne Londres dans son sillage. La Bulle des mers du sud explose. Nombreux sont ceux qui y laissent tout ou partie de leurs plumes. Defoe n’aurait jamais possédé plus d’une seule action, revendue juste à temps. Mais quelques petits malins ont su réaliser leurs avoirs juste avant et se sont fait des bourses en or, pour parler métaphoriquement. D’où l’écœurement devant la spéculation, la rancœur de n’avoir pu se remplir les poches et la forte dose d’acide jaloux que l’on trouve dans l’encre de Defoe. Le fait que quelques-uns de ces fins spéculateurs fussent éventuellement adeptes de la nouvellement créée Grande Loge Unie de Londres (1717) amplifie de phénomène.

IV. La carrière littéraire. Suite.


Apogée et foison.

Prenons 1720 comme date charnière. Defoe, toujours interdit de faire commerce à Londres, a soixante ans. La maladie l’empêche de se déplacer. Il écrit.

Citons l’introduction de Francis Ledoux au second volume de la Pléiade consacré aux romans de Defoe :

Aux environs de 1715, l’activité de Daniel Defoe avait quelque chose de prodigieux. Collaborant à plusieurs journaux, publiant des pamphlets ou des brochures sur les questions les plus diverses, politiques, économiques ou religieuses, foisonnant d’idées, il était sans doute l’auteur le plus industrieux et le plus prolifique qui se puisse trouver dans les annales littéraires. La nomenclature des titres de ses œuvres occupe cinquante pages de l’ouvrage de Paul Dottin [1]. Trent [2] avait établi une liste de 370 titres et l’on a identifié aujourd’hui près de 400 écrits comme étant de sa plume.

Ceci fut écrit il y a cinquante ans. De nos jours la critique universitaire, dotée des moyens d’investigation que vous connaissez, a quelque peu réduit la voilure. Néanmoins une liste publiée par Poetry Foundation, site américain fiable, réduit les principaux à 59 avant 1719 (date de la première publication de Robinson Crusoe) et en ajoute 30 pour la suite. Soit 89. Moindre en nombre, mais incommensurable en masse puisque cela représente quelque 2000 pages de Pléiade. Néanmoins, en 1965/75 le Professeur James Boulton lui attribue plus de 500 titres, tout compris.La biographe américaine, Professeur Paula Backsheider, en compte environ 330. Encore faut-il s’accorder sur ce que l’on appelle titre.

Un autre classement, émanant de Wikisource recense et classe par catégories :

49 Political Tracts, brèves publications à caractère parfois pamphlétaire ou s’apparentant à des projets de lois ;

16 pièces en vers de différentes longueurs ;

24 ouvrages sur le non conformisme religieux.

14 traités à caractère économique ou social, dont sa dernière œuvre : Comment empêcher les vols à la tire, qui préconise des méthodes utilisées par la police moderne (profilage). Paula Backsheider cite une autre catégorie pour laquelle elle crée une appellation : les conduct books, que l’on pourrait qualifier de traités de morale et d’économie domestiques ou civiques.

23 ouvrages dits didactiques qui incluent les suites de Robinson Crusoé (Réflexions sur...), dont nous reparlerons, ainsi que les trois ouvrages datant de 1626-28 sur le Diable, les Mages et les Revenants que je viens de traduire et m’apprête à publier, sous forme d’édition critique, en collaboration avec Pierre Kapitaniak, professeur à l’Université Paul Valéry de Montpellier. Ces trois ouvrages occupent un millier de pages à eux trois, sans compter l’appareil critique ajouté.
25 écrits à caractère narratif : récits ou fiction.
9 ouvrages d’histoire ou à caractère biographique.
Soit 169 titres majeurs.

Continuons à citer Francis Ledoux :

Il avait à maintes reprises, dans ses pamphlets, assumé une personnalité et défendu des opinions qui n’étaient pas les siennes ; dans ses articles il n’avait jamais été en peine de détails pittoresques, et il s’était toujours piqué de posséder des renseignements uniques. Voilà bien des éléments précieux pour se lancer dans des biographies fictives et des récits de voyages et d’aventures imaginaires /.../ présentées comme authentiques ; si authentiques même que les Mémoires d’un Cavalier [3] ou le Journal de l’Année de la Peste [4] passèrent longtemps pour des documents historiques...

On connaît le contenu de la bibliothèque de Defoe : Elle contenait les récits de tous les grands navigateurs et explorateurs de l’époque dont Sir Walter Raleigh [5] et les compilations de Richard Hakluyt [6]. Ses activités d’armateur et de commerçant lui avaient donné connaissance de tous les détails relatifs aux voyages sur terre et maritimes, à la vie dans les colonies d’Amérique. Son activité de journaliste spécialisé notamment, une fois fermé ses propres publications et ses relativement fréquents séjours en prison l’avaient mis en rapport avec le peuple de Londres, nécessairement criminel et moralement dépravé, vu ses conditions de vie ; sa formation religieuse réformée l’avait familiarisé avec tout ce qui touchait à Dieu ; ses activités d’espion et d’agent lui avaient fait fréquenter sinon personnellement les grands de son monde, mais du moins leurs dessous malpropres ou jardins secrets. Defoe savait tout, de première ou de seconde main. De ces connaissances il bâtit le gros de son œuvre et laissa son imagination en assumer la décoration.

Mais il y a un revers à la médaille : le style est négligé. Il n’y n’a pas ou guère eu de relecture. Defoe, gros écrivain, écrivain novateur, sait être très mauvais à l’occasion. Il est évident qu’il écrit pour vendre (car il allèche le client) ou bourre le nombre de pages et se répète à l’envi [7]. Dans mes traductions, j’ai démontré que l’on pourrait souvent diviser par trois le volume écrit sans réduire la portée du message. Ceci s’applique aux précautions oratoires et arguties philosophico-religieuses qu’il entrelarde d’anecdotes, parfois dramatisées. Piètre poète, hormis la magistrale satire du True-Born Englishman, précurseur de Fielding le picaresque (Tom Jones, 30 ans après) et de Dickens le naturaliste (Oliver Twist, 120 ans après), Defoe ne s’est jamais lancé dans le théâtre (mais il s’y est essayé, dans Revenants en particulier. Ce que l’on a lu de lui est choisi, raccourci, expurgé, manipulé. L’original ne se lit pas. Sauf au niveau universitaire.

Concluons ces lignes en revenant à Francis Ledoux. Les Mémoires d’un Cavalier sortent en 1720. Ledoux écrit : quinze jours après il publiait : La vie et les Pirateries du Fameux Capitaine Singleton.

Singleton, c’est 300 pages Pléiade. Cela ne veut pas seulement dire qu’il les a torchées en deux semaines, mais aussi qu’il les a écrites en même temps que Cavalier qui, lui, en fait 290. Or il semble bien que Defoe, à la différence d’Alexandre Dumas, n’exploitait pas d’usine à écrire.

Ajoutons que la plupart de ces récits sont écrits à la première personne, immergeant auteur, narrateur et lecteur dans le même flux émotionnel et les mêmes sphère spatio-temporelles, et les faisant cascader d’incident en incident, de rebondissement en rebondissement. Les personnages ont une santé de fer comme les héros des séries d’action américaines d’aujourd’hui et un moral (même immoral) à toute épreuve. Pas d’obstacle ni de distanciation intellectuelle pour refroidir le lecteur. Le lecteur est pris, il s’y croit. Il lit, et achète. C’est comme dans Plus belle la vie.

Et il ne vend pas seulement des récits, histoires de pirates, de navigateurs, de dames de petite, moyenne ou pseudo haute vertu. Même ses élucubrations indigestes (et pour nous) surannées que sont les traités sur le Diable, les Mages et les Revenants ont connu plusieurs rééditions immédiates. Le traité sur le Diable fut même traduit en français deux ans après sa parution. Anonyme/Amsterdam.

Intéressons-nous maintenant à Robinson Crusoé, l’un des ouvrages les plus traduits au monde et certainement l’un des plus lus, du moins du temps où les enfants lisaient. C’est le sort des contes philosophiques, genre à la mode à l’époque (Gulliver, 1726).

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[1Thèse, 1929.

[2En 1916.

[3Description détaillée et parfois au jour le jour des campagnes d’un officier des mercenaires écossais au service, notamment mais pas seulement, du roi de Suède pendant la Guerre de Trente ans. 1618-1648. Defoe n’était pas né.

[4L’épidémie éclata à Londres en 1664. Defoe avait quatre ans.

[5Dont il écrivit une biographie. 1552-1618. Grand navigateur et soldat, corsaire de la reine Élisabeth, pionnier de la colonisation en Virginie, poète de premier ordre et auteur, durant son emprisonnement à la Tour d’une imposante Histoire du Monde, somme de toutes les connaissances historico-géographiques de son temps, depuis la Création, incluse. Exécuté pour des raisons politiques sous Jacques I en 1618.

[61553-1616. Géographe, auteur en 1589-1600 de Les principales expéditions maritimes, explorations et découvertes de la nation anglaise. Autre grand promoteur de la colonisation américaine.

[7Un critique, Thomas Cox, qualifie sa plume de prostituée, un autre, le traite d’écrivaillon célèbre. Seul A tour Through the Whole Island of Great-Britain (1717-24) est reconnu digne d’entrer dans la catégorie des belles lettres.


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