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La valeur renvoie au temps des commencements, par Christian Lippinois Première publication: 22 septembre 2019

par Christian Lippinois


Le sujet, acteur social, et ses valeurs

Selon les époques, selon les lieux, ce que recouvre le mot valeur, peut varier sensiblement. Par ailleurs, la question posée : « Comment la valeur est-elle partie prenante de la robustesse de l’individu et de la communauté ? » doit être, me semble-t-il, préalablement éclairée par cette autre question : Quelles sont les valeurs qu’il faut cultiver à un moment donné, le nôtre par exemple ? Dans la cité grecque de l’Antiquité, c’est principalement le philosophe qui était chargé de répondre à cette question. Aujourd’hui, l’homme politique, comme le citoyen, s’adresserait, semble-t-il, plus volontiers aux chercheurs en sciences sociales. C’est du moins la condition préalable que pose à son lecteur Alain Touraine – il se définit comme sociologue-historien – au début de son introduction générale à son essai Défense de la modernité [1] : « Accepterons-nous l’idée, écrit-il, que le rôle des sciences sociales est de découvrir les lois qui commandent les conduites des êtres humains, collectives aussi bien qu’individuelles ? » Ces lois que nous invite à découvrir Alain Touraine à sa suite ne peuvent manquer de nous conduire aux acteurs qui les mettent en œuvre, puis de là aux valeurs qui les habitent, celles que nous cherchons. D’ailleurs, pour Alain Touraine [2], « le système de lois et l’acteur sont en réciprocité de perspective », expression qu’il dit avoir empruntée à Georges Gurvich. Autrement dit, dans ses écrits, comme ici dans son essai Défense de la modernité, les valeurs et la nature des acteurs qui les mettent en actes s’éclairent réciproquement, et Alain Touraine invite le lecteur à passer sans discontinuité de l’un à l’autre de ces concepts. Ces valeurs, d’ailleurs, il les évoquait déjà dans un précédent ouvrage, intitulé Nous Sujets humains [3] : « C’est maintenant dans la seconde phase de mon travail, écrivait-il, que je vais introduire les acteurs et en premier lieu l’idée que je place au centre de ce livre comme elle l’était déjà dans presque tous ceux que j’ai publiés depuis Critique de la Modernité en 1992 et peut-être même depuis Le Retour de l’acteur en 1984. Je définis l’acteur social par sa capacité et sa conscience de création et de transformation de lui-même et de son environnement, capacité qu’il possède par la possibilité qu’il a de créer des langages et de choisir le sens et la valeur de ses actions. » Ceci étant posé, Alain Touraine, dans son essai Défense de la Modernité, part en guerre contre ceux et celles qui dans cette présente période de fin de l’ère industrielle, prônent un ralentissement de l’activité productrice, mouvement supposé conduire sans heurts à l’ère suivante qu’ils nomment postmoderne. Alain Touraine propose au contraire de mettre en œuvre plus de capacité créative pour établir un type de société qu’il nomme hypermodernité. : « Aujourd’hui, c’est l’idée de sujet qui porte le sens principal de la vie et de l’action sociale, en accomplissant un renversement de perspective qui substitue à la recherche de l’efficacité productive [propre à l’ère industrielle] une définition des situations en termes de subjectivation et de dé-subjectivation [...] C’est pourquoi l’enjeu principal de nos débats et de nos combats est la création, par l’éducation et par les lois, par la parole et par l’exemple, du Sujet comme conscience et formation de la créativité et de la dignité, et comme volonté pour les individus comme pour les collectivités de les vivre. » [4] Le sujet, nouveau type humain, est ici qualifié par les valeurs qu’il doit acquérir et mettre en œuvre.

Ces valeurs, qu’il dit universelles, il leur donne d’abord pour noms « liberté, égalité dignité », gardant la structure ternaire des valeurs républicaines telles que les ont nommées les citoyens de la Révolution Française. En fait, son investigation porte surtout sur le troisième terme dont la dénomination varie sensiblement d’un chapitre à l’autre. Mais quelle que soit le nom qu’il lui donne, il réfère toujours cette valeur à cette sorte d’acteur social particulier qu’il qualifie de sujet, par opposition, dit-il, au mot objet qui, pour lui, exprime la passivité de l’individu qui reste soumis aux déterminations, qu’elles soient de nature économique ou autres. Ces notions voisines, écrit-il dans son essai, [5] ont toutes « la même charge éthique, produit de la subjectivation comme capacité d’un individu ou d’un groupe de se reconnaître comme sujets humains porteur de droit – liberté, égalité, dignité – auxquels nous avons appris depuis le dix-septième siècle à ajouter le respect de la pensée rationnelle. » Et c’est ce terme de subjectivation qui devient l’outil conceptuel qu’il utilise par la suite : « Non seulement je ne vois pas dans l’interprétation de la société hypermoderne comme société de consommation une société de libération, mais je l’oppose à la société qui donne à l’individu et aux catégorie sociales la conscience de leurs droits, non seulement individuels, non seulement sociaux, mais fondamentaux, c’est-à-dire universels, en tant qu’êtres créateurs et conscients de l’être, [droits qui dans la société hypermoderne ] s’affirment à travers la subjectivation, c’est-à-dire le droit d’être reconnu comme créateur de soi-même et du monde, en premier lieu par soi-même et plus largement par les autres. Le lecteur aura remarqué, poursuit-il, que j’insiste constamment sur la conscience de soi, point extrême de la subjectivité, et non pas sur les comportements commandés par la logique de l’intérêt ou du plaisir, qui accroît au contraire la dépendance au détriment de la libération du sujet humain. [...] La modernité devient hypermodernité quand les modernes deviennent avant tout conscients de l’être et sont animés par la conscience de ce que je nomme leur dignité en tant que sujets humains, créateurs libres et égaux. » Alain Touraine précise qu’il trouve une conception proche de celle qu’il présente ici « dans l’œuvre du sociologue américain Richard Sennett, qui parle, lui, de respect (2003). [6] » Mais plus encore, il tient à marquer sa dette envers Michel Foucault : « Seul Michel Foucault, écrit-il, a cherché à passer de la vision d’un pouvoir tout puissant agissant contre toutes le formes d’autonomie et de libération de la conscience à un travail de construction et pas seulement de contrôle de soi-même. » [7] Et encore : « Par la qualité de ses recherches, et aussi par sa présence au cœur des actions le plus symptomatiques de cette pensée hypercritique [celle de la fin de l’ère industrielle], Michel Foucault, qui s’illustra d’abord à l’université de Vincennes mais qui après plusieurs séjours hors de France, fut élu au Collège de France, semble être le représentant le plus original, en même temps que le mieux informé, de ce mouvement [...] C’est Michel Foucault, lui-même qui, s’ouvrant un chemin très personnel, rompit avec l’univers intellectuel à travers lequel il s’était fait connaître, [...] Pour ce faire, il choisit de s’appuyer sur la pensée hellénistique et même déjà proto-chrétienne, et s’adressa en priorité aux jeunes étudiants américains, notamment à l’université de Berkeley, [...] qui apporta un appui enthousiaste à sa recherche d’une nouvelle subjectivation, la culture de soi, définie par opposition à la connaissance de soi. Il produisit ainsi, en peu d’années, un nombre considérable d’écrits publiés par la suite [...] par ses collègues les plus proches dans Dits et écrits [et] dans ses cours au Collège de France. » [8]

Ces cours au Collège de France, diffusés en 1981 et 1982, ont été publiés à partir du relevé des enregistrements faits dans l’amphithéâtre. [9] C’est donc vers ce texte qu’il faut se tourner, sur l’injonction d’Alain Touraine, pour tenter de donner un contenu plus étoffé au concept de Sujet. La Quatrième de couverture de cet ouvragerésume assez bien la teneur de ce cours : « Dans le cours qu’il consacre en 1982 à L’Herméneutique du Sujet, Michel Foucault présente une enquête sur la notion de souci de soi, qui, bien plus que le fameux « connais-toi toi-même » organise les pratiques de la philosophie. Il s’agit de montrer selon quelles techniques, quelles procédures et quelles finalités historiques un sujet éthique se constitue dans un rapport à soi déterminé. Ces études débordent le cadre de la stricte histoire de la philosophie. En décrivant le mode de subjectivation antique, Michel Foucault, cherche à rendre éclatante la précarité du mode de subjectivation moderne. En relisant les Anciens, il nous permet de nous interroger sur notre identité de sujet moderne. » Et c’est bien cette interrogation que relaie Alain Touraine dans ses essais militants Défense de la modernité et Nous Sujets humains (Le Seuil, 2015). S’il n’est guère possible ici de résumer brièvement l’approche de Michel Foucault dans L’Herméneutique du Sujet, ce texte très dense de plus de cinq cents pages, il peut être plus expéditif dans un premier temps de chercher, dans le discours d’Alain Touraine, les exemples qu’il donne de sujets, accompagnés des arguments qui justifient son choix : « Il n’y a pas, écrit-il, de modernité sans reconnaissance de l’ordre de la production, c’est-à-dire sans respect de la raison instrumentale et plus fondamentalement encore de la raison scientifique. [...] Les progrès de l’esprit scientifique [doivent] être dégagés de tous contrôles exercés sur eux au nom du pouvoir, du profit ou d’un principe non humain de création. C’est pourquoi la figure de Galilée est devenue une des icônes de la modernité. » [10] Cette figure de la modernité avait en 1982, à l’époque où Michel Foucault diffusait son cours au Collège de France, été portée à la scène à la Criée (Théâtre National de Marseille) par Marcel Maréchal et sa troupe sous le titre : La vie de Galilée, adaptation de l’œuvre de Bertolt Brecht. [11]

Pour tenter de circonscrire plus précisément la figure du Sujet, il peut être utile d’évoquer d’autres figures du monde de la littérature, que ce soit à titre d’auteurs ou comme personnages, dans des œuvres de création. Ainsi ultérieurement dans son essai, Alain Touraine évoque la situation générale des Encyclopédistes au dix-huitième siècle. Peut-être pourrait-on parler plus précisément de Denis Diderot, susceptible d’être pris, lui surtout, comme icône de la modernité et figure exemplaire de sujet ? Michel Foucault, quant à lui, cite le personnage de Faust, en partant de l’usage qu’en font successivement Lessing, Marlowe, puis Goethe, pour tenter de distinguer le savoir de connaissance du savoir de spiritualité qui seul, affirme-t-il, permet au sujet de se construire : « Je voulais, à l’intérieur de ce thème de la conversion à soi […] déterminer le sens qui est donné au précepte particulier ‘tourner le regard vers soi-même’. […] Ce dont il s’agit, c’est de la modalisation du savoir. [...]Premièrement, il s’agit d’un certain déplacement du sujet, soit qu’il monte jusqu’au sommet de l’univers pour le voir dans sa totalité, soit qu’il s’efforce de descendre jusqu’au cœur des choses. Deuxième caractéristique de ce savoir spirituel : la possibilité est donnée, à partir de ce déplacement du sujet, de saisir les choses à la fois dans leur réalité et dans leur valeur. Et par valeur, il s’agit de leur place, de leur relation, de leur dimension propre à l’intérieur du monde et aussi de leur rapport, de leur importance, de leur pouvoir réel sur le sujet humain en tant qu’il est libre. Troisièmement, dans ce savoir spirituel, il s’agit pour le sujet de se saisir lui-même dans sa réalité, dans la vérité de son être. Quatrièmement enfin, l’effet de ce savoir sur le sujet est assuré par le fait qu’en lui, le sujet non seulement découvre sa liberté, mais trouve dans sa liberté un mode d’être qui est celui du bonheur et de toute la perfection dont il est capable. » [12]

Alain Touraine évoque également Jean-Jacques Rousseau, et à cette occasion tente de préciser à nouveau la nature des valeurs qu’il prône : « Ce que je retiens de plus positif dans l’esprit des Lumières, et en particulier de Jean-Jacques Rousseau, [c’est] l’importance de l’éducation, de la discipline et des connaissances qui favorisent la subjectivation, ce qui implique que celle-ci génère le plaisir de l’effort récompensé, de l’objectif atteint et dépassé, mais aussi de l’esprit de solidarité et du courage partagé. On ne transmettra rien de précieux à l’élève, à l’étudiant ou au nouveau citoyen, si on ne lui offre pas d’abord la joie d’éprouver en lui la présence et le renforcement du Sujet humain, ce que j’oserais appeler l’amour de soi comme sujet. » [13]

Il ne faut pas oublier qu’à différentes époques, plus qu’une série de valeurs, c’est un type humain qui est mis en avant, ce type humain incarnant de manière implicite une ou plusieurs de ces valeurs : ainsi, le chevalier, le gentilhomme, l’honnête homme, le prudhomme, l’aventurier… chacune de ces figures donnant lieu à des mises en scène de personnages de théâtre ou de roman.

Ainsi, plus proche de nous, il est possible d’évoquer Marguerite Yourcenar, en raison de son travail historique d’une part sur le personnage de l’empereur Hadrien qui dans ses Mémoires fait une large part aux enseignements des philosophes de l’Antiquité, et d’autre part sur le personnage de Zénon qui, dans L’œuvre au Noir, évoque semble-t-il, la figure de Paracelse ? Cette proximité de Marguerite Yourcenar avec les philosophes de l’Antiquité, Anne-Yvonne Julien, dans sa présentation de L’Œuvre au Noir la souligne d’emblée : « Marguerite Yourcenar, écrit-elle, n’est pas oublieuse de l’imaginaire du temporel tel qu’il peut être décelé dans un seizième siècle de toutes les contradictions : rêve d’un temps qui se modèlerait sur la perfection de l’Antique, cet âge d’or dont Henri-Maximilien [le cousin de Zénon qui apparaît au début du roman] est nostalgique ; [...] » [14]. Cette remarque vaut bien entendu plus encore pour Les Mémoires d’Hadrien, texte qui renvoie lui aussi à un imaginaire temporel, celui des deux premiers siècles de notre ère. « Par ailleurs, a été admise l’existence d’une autobiographie à la troisième personne latente dans le tissu narratif [...] ». Il n’échappe pas au lecteur attentif qu’en bien des endroits, parlant de Zénon, l’auteure parle d’elle-même. « Il y a du néo-platonisme chrétien dans l’air avec la litanie des regrets de Henri-Maximilien déroulée à Zénon lors de leur rencontre d’Innsbruck. [15] » Le rapprochement avec le personnage de Paracelse [16] invite à prendre éventuellement ce dernier comme une autre figure historique de sujet, invitation à laquelle il faut cependant répondre avec prudence, vu le peu de données fiables dont on dispose sur ce légendaire médecin philosophe, aventurier du savoir et de la révolte, comme l’est Zénon dans le roman. Anne-Yvonne Julien souligne l’interrogation perplexe de Zénon sur le sens [la valeur ?] de sa quête intérieure. [17] » Cette remarque nous invite à examiner les positions respectives d’Alain Touraine et de Michel Foucault sur cette question sujet à débat : qu’en est-il du souci de soi ? Y consacrer une vie est-il justifié ?

Mais à quoi bon le souci de soi ?

À cette importante question de la finalité du souci de soi, Michel Foucault répond en historien : « Si on se place à l’époque que j’ai prise pour repère, c’est-à-dire au premier et second siècle [de notre ère], [on voit] toute cette pratique que Platon désignait comme souci de soi, se dégager peu à peu comme une fin qui se suffit à elle-même, sans que le souci des autres se constitue comme la fin ultime et l’index qui permet de valoriser le souci de soi. [...] Le soi n’est plus un élément de transition vers autre chose qui serait la cité et les autres. Le soi est le but définitif et unique du souci de soi. […] C’est un phénomène important que ce détachement de ce que les néoplatoniciens appelaient le cathartique, par rapport à ce qu’ils appelaient le politique. [La question initiale posée à Socrate] ‘Quel est le savoir qui va me permettre de vivre comme je dois vivre en tant qu’individu, en tant que citoyen ?’, va être de plus en plus absorbée par la question ‘comment faire pour que le soi devienne et demeure ce qu’il doit être ?’ [...] Ce qui va entraîner l’absorption de plus en plus marquée de la philosophie comme pensée de la vérité dans la spiritualité, comme transformation du mode d’être du sujet par lui-même [...]. » [18] Cette transformation du mode d’être du sujet par lui-même est bien ce qu’étudie Alain Touraine dans son essai Défense de la Modernité, avec toutefois cette différence non négligeable, qu’il réintroduit comme fin ultime le souci de la cité.
Michel Foucault écrit : « Il me semble que si on appelle culture, une organisation hiérarchique de valeurs, accessible à tous mais en même temps occasion d’un mécanisme de sélection et d’exclusion ; si on appelle culture le fait que cette organisation hiérarchique des valeurs appelle chez l’individu des conduites réglées, coûteuses, sacrificielles qui polarisent la vie ; et enfin que cette organisation du champ des valeurs et cet accès à ces valeurs ne puisse se faire qu’à travers des pratiques réglées, réfléchies et un ensemble d’éléments constituant un savoir : dans cette mesure-là, on peut dire qu’il y a eu véritablement à l’époque hellénistique et romaine une culture de soi. Le soi [...] se présente comme une valeur universelle mais qui n’est de fait accessible qu’à quelques-uns : [...] [Il] ne peut être atteint comme valeur qu’à la condition d’un certain nombre de conduites réglées, exigeantes et sacrificielles […]. [Et] il me semble qu’il n’est guère possible de faire l’histoire de la subjectivité, l’histoire des rapports entre le sujet et la vérité sans l’inscrire dans le cadre de cette culture de soi […]. [19] » C’est en effet ce qu’affirme également Alain Touraine, mais en ne réservant plus cette culture de soi à un petit nombre qui formerait une sorte d’élite et, de plus, en lui donnant une visée nettement politique : la constitution de la société qu’il nomme hypermoderne.
Reste à savoir, à l’issue de ce rapide parcours dans la philosophie et les sciences sociales, ce que sont devenues aujourd’hui ces investigations sur les valeurs propres au sujet, ce « nouveau type humain ». Peut-on trouver des personnages de notre temps susceptibles d’incarner pour le grand public ce thème du sujet et des valeurs qui s’y rattachent ? Puis-je risquer à mon tour de proposer quelques exemples possibles de sujet dans notre monde contemporain ? Un tel exercice, permet la mise en « perspective de réciprocité » évoquée par Alain Touraine, dans la mesure où ce que nous découvrons chez ces figures médiatisées, donc plus connues du public, vient éclairer en retour les discours parfois un peu secs du sociologue et du philosophe.
Premier exemple : Je pense au philosophe scandinave Arne Naess, universitaire, un des pères de l’écosophie, resté célèbre notamment pour avoir écrit une grande partie de son œuvre dans son chalet du Tvergaststein, retiré dans la montagne norvégienne. Abstraction faite du personnage, il est révélateur de se livrer succinctement à une sorte d’analyse de contenu du texte biographique que lui consacre Mathilde Ramadier [20] pour y reconnaître par endroits une évocation spontanée des valeurs attribuées au sujet par Alain Touraine et Michel Foucault : « Faire corps avec la roche [lors des escalades comme dans son chalet] devient pour le philosophe un exercice spirituel [...]. » [21] Mathilde Ramadier note l’accord profond de la vie d’Arne Naess avec les conseils des philosophes de l’Antiquité. [22] Cet exercice spirituel porte sur « la simplicité des moyens, un contact actif avec le nature sauvage, [...] une ouverture d’esprit sans cesse stimulée [créativité exigée du sujet]. Et, reprenant en partie les mots-mêmes d’Arne Naess, l’auteur de la biographie évoque l’importance de la liberté et de la dignité : « Depuis la toute première fois qu’il y est venu, Arne Naess a vu en Tvergasstein une terre de liberté au-delà de tout ce qu’on pourrait imaginer plus bas [dans la vallée]. Sa terre à lui, en tout cas, où il allait non seulement se sentir bien, mais également pouvoir mener une vie digne, joyeuse et respectueuse de l’environnement. » [23] « Pour Naess, écrit-elle encore, « la seule vie digne de ce nom, c’est de rester sur la montagne, de ne jamais en redescendre. » Plus digne, « parce que d’ici on a un point de vue idéal sur l’être humain. En plus d’être un environnement privilégié, la montagne et la relation qui le lie à elle permettent à Naess de poser les bases de sa philosophie environnementale. Il déploie alors tout un système de valeurs. » Et pour en revenir au respect et à la dignité propres au sujet, ceci encore : « Pour Naess, la relation qui lie le grimpeur à la paroi rocheuse sur laquelle il cherche ses prises revêt une importance singulière : [...] elle doit, bien entendu, se créer dans une forme de respect total. »
Je pense également à quelqu’un comme Jean Malaurie pour son travail auprès de peuples premiers du Grand Nord, un travail de longue haleine pour éveiller leur conscience politique et les aider à la structurer, une manière de leur faire la courte-échelle pour entrer dans la Modernitédéclaratio de Jean Malaurie, tirée du livre biographique de Giulia Bogliolo Bruna, [24] peut s’inscrire sous le signe de l’inventivité, de la créativité, valeur propre au sujet :« J’ai regardé [la pierre d’abord] avec curiosité, puis je l’ai analysée en pétrographe : à l’œil nu, à la loupe ; et enfin en animiste et avec la plus extrême intensité. » [25] Il fallait une grande capacité à se libérer des normes universitaires en matière de recherche scientifique pour oser introduire dans la méthode de travail une dimension « animiste ». C’est ce qu’écrit quelques lignes plus loin Giulia Bogliolo Bruna : « Sans renoncer à la rigueur scientifique, il investit le pouvoir imaginal de la pensée. [...] Ainsi, interroge-t-il les équilibres arctiques [en] suivant une approche bachelardienne, rêve de la matière. » Et, manière d’éclairer son propos, elle cite à la suite ces paroles de Jean Malaurie : « J’ai essayé, très tôt, de me débarrasser de ce qui dans ma jeunesse et dans mon milieu, m’avait habillé sans qu’on me demande mon avis : la culture, la religion, les règles de vie. Le premier mobile de ma farouche volonté de m’esquimauter, de vivre parmi le peuple mythique de Thulé, était mon besoin de trouver ce que j’étais, ce que la société rationnelle, structurée, judéo-chrétienne, cherchait à me cacher. » C’est rejoindre l’injonction antique du « connais-toi toi-même ». Et Giulia Bogliolo Bruna de conclure : « Cheminant dans un voyage initiatique vers l’auto-connaissance, il élit le Nord en espace de palingenèse où il retrouve sa liberté d’esprit et réalise sa liberté d’être. »
Je pense aussi à J.M.G. Le Clézio, pour son soutien aux peuples premiers de l’Amérique Latine et de l’Afrique. Un rapide survol de ses écrits met au jour, en bien des endroits, les valeurs propres au sujet. Ainsi, un court texte militant où l’auteur privilégie la créativité : « J’aimerais [...] une France dont la puissance serait celle des idées, des idéaux, des œuvres, des cerveaux. […] est-ce que cela ne constitue pas un trésor, notre seul trésor ? » [26] Et à propos de l’injonction de diriger le sens de son action vers soi cette déclaration de J.M.G Le Clézio, reprise par Gérard de Cortanze dans la biographie [27] qu’il lui consacre : « J’ai toujours pensé que la littérature devait servir non pas à décrire, à comprendre ce qu’on voyait, mais à entrer en soi ce qu’on voyait. » [28]
Lors de son séjour au Mexique : « Il croise les vieux paysans ‘cristeros’, puis se rend chez les Huichols, les célèbres pèlerins du peyotl. » Rentré en France, il publie en 1969 Le livre des fuites, un roman dont le personnage principal, Jeune Homme Hogan, déclare : « Je veux rompre ce que j’ai créé, pour créer d’autres choses, pour les rompre encore. C’est ce mouvement qui est le vrai mouvement de ma vie. » [29] Voilà pour le mouvement de créativité élevé comme sens de sa propre vie. Quant à la liberté, voici ce qu’il déclare dans son roman Les Géants : « La révolte, c’est la liberté. » Et dans L’Inconnu sur la terre : « Liberté, liberté terrestre. Celui qui la rencontre un jour sans l’avoir cherchée, il ne peut pas l’oublier. [...] Il faut aller jusqu’aux lieux continuellement exposés, sans abri, sans protection. Alors le ciel vide nous étreint, nous recouvre tout à fait, le vent, le soleil, la sécheresse, et nous pouvons nous dilater et nous ouvrir comme les pierres, nous pouvons habiter au centre de l’air. L’absolu bleu est en nous, nous ne connaissons plus d’autre couleur, d’autre désir. Le ciel silencieux nous possède, et nous commençons à connaître le vertige de la liberté. » [30] Et cette dernière petite précision : « Au départ du chemin vers les voix [voix nouvelles des Indiens, il faut éprouver] un désir de liberté mais aussi une aspiration tenace : aller au-devant d’un savoir qui ne soit pas intellectuel. » Ces voix, ajoute Gérard de Cortanze, J.M.G. Le Clézio les publiera plus tard dans la collection « L’Aube des peuples », la collection qu’il dirigera avec Jean Grosjean aux éditions Gallimard : le Popol Vuh, Le Chilam Balam, les Relations de Michoacan… », « des textes ajoute-t-il pour finir, qui témoignent de l’éveil d’un groupe d’humains à lui-même, et dont l’ensemble constituerait une littérature des origines » [31]. Cette conclusion sur l’éveil à soi collectif boucle sur le thème du Sujet illustré par Alain Touraine. Quant à ces voix, écrit Gérard de Cortanze, [32] J.M.G. Le Clézio ne cesse de le répéter : « Nous avons tout à apprendre des textes anciens qui ont gardé ces voix venues du seuil de l’humanité. [...] Leur voix est une voix importante dans le concert des voix de l’humanité : pourquoi ne l’écoutons-nous pas ? Pourquoi n’écoutons-nous que les voix des grandes religions révélées ou de quelques grandes idées politiques ou philosophiques qui ont eu une action sur le monde ? Proudhon et sa descendance. Platon et sa descendance etc. Ces gens ont élaboré, tout au long de générations successives, en souffrant, en résistant à de multiples pressions extérieures, une ligne de conduite, une philosophie, en réponse à beaucoup de questions qu’on se pose aujourd’hui, et on ne les entend pas. Voilà ce qui m’attire : j’ai envie de les entendre. » [33] Ce cri de J.M.G. Le Clézio a l’intérêt de nous dire que les valeurs dont parle Alain Touraine ne s’enracinent pas seulement dans la descendance de Socrate et de Platon, comme le montre Michel Foucault, mais qu’elles sont universelles, de tout lieu et de tout temps. « Le seul enfantement possible, poursuit J.M.G. Le Clézio, [34] c’est celui que l’on fait de soi-même. » Et pour en revenir à ce retournement sur soi, le personnage de Martin, dans le roman  : La Fièvre, comme retourné à l’intérieur de lui-même, nous montre le chemin : « C’était cela son secret, depuis tant d’années : c’était vivre dans son propre corps, ne vivre que de soi, que dans soi, se faire caverne et y habiter. » Et à propos du « connais-toi toi-même », ce mot de Le Clézio dans son roman Haï  : « Tous ces chemins se ressemblent, ils constituent tous des retours sur soi-même. […] [une même question] est à l’origine de toutes les aventures : qui suis-je ? ou plutôt : que suis-je ? » [35] Tout ce que dit là J.M.G. Le Clézio fait fortement écho avec les déclarations de Jean Malaurie.

À l’issue de ce parcours guidé par Alain Touraine et Michel Foucault, devient-il possible de répondre à la question initiale : « Comment la valeur est-elle partie prenante de la robustesse de l’individu et de la communauté ? » Il ressort des discours et des exemples de sujet examinés que la valeur est d’abord ce qui fait le fond de toute entreprise humaine, ce qui la fonde, ce qui lui sert de fondation. La valeur est le choix initial, elle renvoie au temps des commencements. C’est ainsi qu’elle agit : en ramenant la pensée du sujet au temps primordial, celui de la genèse de toute action. Chose qui l’oblige à rester fidèle à cette valeur élevée en principe. In principio erat valor
Et à présent ?
Alain Touraine, Michel Foucault et les figures de sujet évoquées montrent assez que la valeur est indubitablement partie prenante de la robustesse de l’individu et de la communauté. Oui, mais dans les temps présents et demain, que devient dans notre société occidentale cette question des valeurs, du sujet et de l’hypermodernité ? Michel Foucault nous a quitté en 1984, peu de temps après avoir donné ce cours magistral au Collège de France. J.M.G Le Clézio aura bientôt quatre-vingts ans. Jean Malaurie a quatre-vingt-seize ans… Ont-ils des successeurs ? Ou plus encore : sommes-nous capables, devenus sujets, de leur succéder ?
Juin 2019

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[1Alain Touraine, Défense de la modernité. Paris : éditions du Seuil, 2018.

[2Alain Touraine, Défense de la modernité, op., cit., p. 143.

[3Alain Touraine, Nous Sujets humains. Paris : Le Seuil, 2015, pp. 71,72.

[4Alain Touraine, Défense de la modernité, op. cit., p. 146.

[5Alain Touraine, Défense de la modernité, op. cit., p. 40.

[6Ibid.,, p. 39.

[7Ibid., p. 134.

[8Alain Touraine, Défense de la modernité., op., cit., p. 127.

[9Michel Foucault, L’Herméneutique du Sujet. Paris, Seuil Gallimard, Collection Hautes Études, 2001.

[10Alain Touraine, Défense de la modernité, op., cit., p. 48.

[12Michel Foucault, L’Herméneutique du sujet, cours au Collège de France, 1981,1982. Paris : éditions Gallimard et Seuil, 2001, p. 295.

[13Alain Touraine, Défense de la modernité. Paris : éditions du Seuil, 2018, p. 146.

[14Anne-Yvonne Julien, Commentaire de L’œuvre au Noir. Paris : Folio Gallimard, 1993, p. 129.

[15 Ibid., p. 93.

[16 Ibid., p. 71.

[17Ibid., p. 77.

[18Michel Foucault, L’Herméneutique du sujet, cours au Collège de France, 1981,1982. Paris : éditions Gallimard et Seuil, 2001, p. 170.

[19Michel Foucault, L’Herméneutique du sujet, cours au Collège de France, 1981,1982. Paris : éditions Gallimard et Seuil, 2001, pp. 172, 173.

[20Mathilde Ramadier, Arne Naess. Arles : Actes Sud, 2019.

[21Ibid., p. 39.

[22Ibid., p. 27.

[23Ibid., p. 32.

[24Giulia Bogliolo Bruna, Jean Malaurie, une énergie créatrice. Paris : Armand Colin, 2012, p. 53.

[25Jean Malaurie in Conversation avec Giulia Bogliolo Bruna, enregistrée à Paris, le 31 janvier 2011.

[26J.M.G. Le Clézio, Vos rêves ne seraient pas mes rêves  ? in Le malaise français, œuvre collective sous la direction d’Eric Fottorino. Paris : éditions Philippe Rey, 2016, p. 9.

[27Gérard de Cortanze, J.M.G. Le Clézio. Paris : éditions Gallimard Folio,2002.

[28Ibid., p. 100.

[29Ibid. p. 187.

[30Ibid., p. 161.

[31Ibid., p. 188.

[32Ibid., p. 188.

[33Ibid., p. 255.

[34Ibid., p. 243.

[35 Ibid., p. 255.


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