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Daniel Defoe, par Jean Migrenne Première publication: 24 avril 2019

par Jean Migrenne


Daniel Defoe,

1660-1731,

non-conformiste,
opportuniste,
polémiste,
naturaliste,
utopiste,
stakhanoviste

I. Les origines, le contexte.

On ne sait pas grand-chose des ancêtres de l’auteur de Robinson Crusoé. On lui suppose des origines flamandes. Son père faisait de bonnes affaires et occupait de hautes fonctions dans sa corporation (boucherie-suif-chandelles) et dans la guilde londonienne des marchands. Defoe n’est pas son nom d’origine. Né Foe (peu importe l’orthographe) en 1660 (Restauration après la République de Cromwell, avènement de Charles II, réouverture des théâtres), il s’octroiera la particule après s’être lancé dans la polémique politique et avoir goûté de la prison et du pilori. Cela coïncidera avec l’avènement de la reine Anne, à quelques mois près (1703). Nous y reviendrons. Notons que la reine mourra en 1714 (Louis XIV en1715), et nouveau tournant majeur dans la carrière et la fortune de Defoe.

Qui dit père bourgeois, milieu religieux fervent, fils intelligent et pas de frère, dit études supérieures. Les Foe n’ont pas la bonne doctrine. Oxford et Cambridge sont donc inaccessibles. Le jeune Daniel suivra néanmoins de solides études ailleurs, en privé, sous la houlette du pasteur non-conformiste Charles Morton (qui devra s’exiler en 1686) et finira premier vice-président de l’université de Harvard (premier établissement d’enseignement supérieur du Nouveau Monde colonial anglais, fondé en 1636). Charles Morton, qui prodiguait en anglais un enseignement au contenu moderne pour l’époque, est l’auteur d’un traité de physique (Compendium Physicæ) qui sera en usage à Harvard pendant une trentaine d’années. C’est de lui que Defoe tient ses connaissances scientifiques et religieuses et c’est lui qui en inspirera la démarche littéraire.

En 1678, notre jeune homme (dix-huit ans), destiné au sacerdoce/ministère presbytérien, change radicalement d’orientation. Selon certains, il aurait fait alors son tour du Continent. Selon d’autres, (la thèse est plus plausible) il poursuit ses études jusqu’en 1681 (vingt et un ans) mais opte pour le monde au lieu de la religion. La rencontre de celle qu’il épousera (fille d’un prospère drapier) en est peut être la cause. En 1682, il écrit des pages amoureuses qu’il lui dédie. En 1683, il se lance dans le négoce et l’industrie (draps et tuiles-briques). On retrouvera une analogie chrono- et psychologique et un immense besoin de changer d’air, de courir et de refaire le monde dans les premières pages de l’allégorique Robinson Crusoé (1719).

Avant de le suivre sur cette voie, il est nécessaire de se faire une idée de la chronologie et du contexte politico religieux dominant : en 1603, la grande Élisabeth I, qui a conforté l’anglicanisme, à mi-chemin entre catholicisme romain et réforme luthérienne, meurt sans descendance. La couronne d’Angleterre passe à ses cousins Stuart, écossais, partagés entre la tradition catholique et les divers courants réformés. Le Roi Jacques I (VI en Écosse) est officiellement presbytérien. Les Anglais, qui ont connu un demi-siècle de prospérité anglicane sous Élisabeth, après le sanglant épisode de sa demi-sœur catholique Marie Stuart, file de Catherine d’Aragon, épouse de Philippe II d’Espagne), ont vu les têtes tomber très facilement. L’Angleterre est sous la pression du catholicisme espagnol avec lequel elle est soit en guerre soit en concurrence économique permanente (colonisation américaine, commerce maritime et corsaires royaux), souvent même les deux à la fois. Elle est aussi sous la pression d’une poussée puritaine calviniste aux multiples ramifications qui fait d’autant plus d’adeptes que les mœurs dissolues de la cour londonienne, de Jacques I et Charles II en particulier, ainsi que les frasques papales, passées ou présentes, exacerbées par la propagande réformée, attisent la flamme. La religion est le moteur de toutes les controverses. La vie quotidienne anticipe ce qu’elle sera lors de l’affaire Dreyfus.

Jacques I décède en 1625. Son fils Charles I lui succède. Il est de la bonne religion mais se heurte au pouvoir parlementaire. La guerre civile éclate. Charles, vaincu, est décapité en 1649. Une république religieuse puritaine est fondée (Cromwell père, puis fils) qui dure jusqu’en 1660 [1]. La royauté est restaurée. Revenu d’exil en France, Charles II, fils de Charles I, monte sur le trône. Il règnera jusqu’en 1685. Collectionneur de favorites, il a déjà engendré une bonne douzaine de princes bâtards. Il favorise l’essor des sciences et du commerce déjà bien établi du temps d’Élisabeth et de Jacques. C’est l’époque de Robert Boyle, de Newton et de Halley, pour ne citer qu’eux. Il crée la Royal Society (Académie des Sciences) un peu plus d’un an après son avènement.

Faute d’une descendance mâle légitime et directe, la couronne passe à son frère Jacques II, jusqu’alors duc d’York (New York). Le seul problème, c’est que le nouveau souverain est catholique. Le Parlement lui signifie sa défiance et le démet. La guerre civile recommence et la couronne va bientôt passer aux filles de Jacques II. D’abord à celle (Mary) qui a épousé son cousin, le Hollandais Guillaume d’Orange-Nassau, lui-même Stuart pas sa mère, fille de Charles I. Ses troupes débarquent, pourchassent et écrasent Jacques II en Irlande, (Bataille de la Boyne en 1690, qui marque le début d’une Question Irlandaise dont les cendres sont encore chaudes aujourd’hui). Guillaume et Mary règnent conjointement jusqu’en 1694, Mary décède, sans descendance, en 1702. La couronne passe à Anne, sa sœur. Sans descendance elle aussi, malgré 17 grossesses. Anne meurt en 1714. La famille de Hanovre, toujours via les Stuart par les femmes [2], monte sur le trône avec George I. Les querelles religieuses ne sont plus causes de guerre en terre britannique. Les colonies d’Amérique, où l’on déverse le trop-plein des prisons et des maisons de passe, absorbent les plus virulents et les plus divers des non-conformistes. Le pragmatisme anglais éponge le reste.

Entre-temps, l’Écosse, jusque alors royaume séparé et religieusement rebelle, ne s’était unie à l’Angleterre qu’en 1707. Ce qui nous ramène à la carrière politique de Defoe, qui n’est encore que Foe, rappelons-le.

Sa jeunesse se passe donc dans un pays profondément divisé religieusement et perpétuellement en guerre intestine ou extérieure (Succession d’Espagne, campagnes en Flandre et Pays-Bas, affrontements maritimes incessants). Un pays qui, comme la France en particulier, s’est ouvert ou s’ouvre aux sciences, à la libre pensée (déiste) et à la franc-maçonnerie (Defoe aura plus de cinquante ans lorsque prendront corps ces deux derniers mouvements : Libre pensée, 1697-1713-1724 ; Grande Loge Unie, 1717). Il en aura donc vécu la longue gestation. Un pays de philosophes pragmatiques tels que John Locke (Essai sur l’entendement humain et Traités du Gouvernement civil, en 1690) ou Thomas Hobbes (Leviathan, 1651). Mais aussi un pays à l’image de toute l’Europe, où l’on ne parle que du Bon Dieu, comme le disait la chansonnette. (On ne sait guère, de nos jours, que, depuis l’introduction de l’imprimerie jusqu’en 1600, la quasi-totalité de la littérature publiée en Europe était d’inspiration religieuse, sous divers aspects) [3].

Nous retrouvons donc un jeune Foe nourri de culture religieuse, instruit dans la rhétorique du sermon et de la prédication (donc poussé à la production littéraire, car les sermons se publiaient, et au prosélytisme), d’une part, issu d’un milieu commerçant (la Cité de Londres) dans lequel il se plonge et s’implique financièrement et politiquement, d’autre part, et de surcroît ébranlé dans ses atavismes culturels créationnistes par l’inexorable progrès des idées et des sciences, de l’astronomie en particulier. Brûlons un peu nos vaisseaux et généralisons : tiraillé entre ces trois pôles, Defoe, auteur, tentera de bâtir un pont entre le divin et l’humain au détriment et en méfiance viscérale de l’avancement des idées, mais dans un réalisme social hors du commun pour son temps (on pourrait même parler de naturalisme moralisateur), pour ce qui est du roman proprement dit dont il est l’un des précurseurs. Nous y reviendrons.

II. Les débuts dans la vie. Premiers engagements

(au propre comme au figuré).

Retrouvons le jeune Daniel Foe en 1683. Il se marie en 1684. Le couple durera 47 ans et produira six enfants viables (dont deux fils) [4]. Le seul point intéressant à ce sujet c’est l’absence quasi-totale de référence nominale à sa famille, ou aux circonstances de sa vie privée, dans l’ensemble de son œuvre.

Le commerce, dans ces temps de libéralisme absolu, n’est pas affaire de tout repos et par trois fois, en 1692,1703, et 1714, Foe fait faillite et doit en en subir les conséquences, notamment l’interdiction d’exercer édictée par sa corporation. À cette époque, on allait en prison pour dettes autant que pour vol ou prostitution. La littérature anglaise jusqu’à Dickens (La petite Doritt) s’est abondamment nourrie de ces circonstances. On était pendu pour meurtre ; décapité pour crime politique ou adhésion à la mauvaise foi du moment ; exilé volontairement ou déporté aux colonies pour divergence d’opinion (Pilgrim Fathers, Mayflower (1620), ou lorsque les prisons étaient trop pleines, pour vol et prostitution (Moll Flanders/Manon Lescaut). Si les colonies rapportaient énormément d’argent (tabac, sucre, cacao et traite), la marine à voiles subissait d’énormes pertes : tempêtes, corsaires, pirates, prises de guerre, mutineries ––voir Shakespeare et le Marchand de Venise––. Foe, qui faisait commerce de drapier ; qui investissait dans l’armement de navires et la traite (main d’œuvre blanche) ; qui faisait office de courtier en assurances sur les cargaisons, finit dans la fabrication de tuiles et briques.

En tuiles, au sens figuré, il s’y connaissait. L’Encyclopædia Britannica cite un distique (non identifié) dans lequel Defoe dit en substance :

De ses coups sur moi le sort n’a pas été chiche :

Pauvre treize fois je fus, autant de fois riche.

S’il avait remboursé ses créanciers la première fois, sa seconde faillite le fit alors emprisonner pour dettes et manœuvres frauduleuses (cavalerie) en même temps que pour des écrits politiques qui lui valurent le pilori. Nous y reviendrons. Disons, dès maintenant, que c’est alors (1703) qu’il prit le nom de Defoe.

Reprenons au début. En 1685, un bâtard de Charles II, portant le titre de duc de Monmouth, revendique la couronne et prend les armes contre le roi Jacques II, son oncle. Foe (qui vient de se marier) s’engage à ses côtés (période de vaches maigres économiques ou conviction anti catholique, ou les deux ? C’est aussi, pour mémoire, l’année de la Révocation de l’Édit de Nantes.) Monmouth échoue : il est exécuté en juillet de la même année. Foe s’en tire de justesse. Il reprendra du service trois ans plus tard aux côtés de Guillaume d’Orange, le prince néerlandais doublement lié aux Stuart par les femmes. Appelé pour venir combattre Jacques II, Guillaume le vaincra en Irlande et deviendra Guillaume III (époux de Mary, la Reine en titre) en 1689. Fidèle zélé tout au long de son règne, Foe va mettre à son service une plume prolifique et pragmatique de pamphlétaire et de journaliste dont il commence à faire usage. On lui attribue un premier écrit, politico-religieux, en 1688, deux en 1689 et, après cinq années, un autre en 1694, dans lequel il prend parti et se range du côté des whigs (bourgeoisie commerçante et partie de la noblesse non anglicane). Il se sortira de ses ennuis financiers en vendant ses services au gouvernement et commencera une carrière parallèle d’agent de renseignement en Écosse. Il n’arrêtera plus d’écrire, au point qu’on lui attribue entre 300 [5] et 500 titres, tous genres confondus. À noter, en 1697, un intéressant plaidoyer en faveur de l’instauration d’une armée de métier. Mais ce qui retiendra notre attention est ce qui est, pour moi, son chef d’œuvre littéraire (1700-1716) : The True-Born Englishman, ou L’Anglais de race pure, dans ma traduction. Dans ce long poème satirique plus de 1200 vers, Foe prend la défense de Guillaume III, roi importé de Hollande et Stuart par les femmes (mère et épouse). Il démontre que les nobles Anglais qui ne sont eux-mêmes que des importés et ont oublié d’où ils viennent, n’ont pas lieu de le critiquer ou de s’opposer à lui. Le thème n’est pas nouveau : un peu moins d’un siècle auparavant (1621), Robert Burton, dans sa célèbre Anatomy of Melancholy, dressait déjà une géographie des humeurs nationales. [6]

La morale de l’histoire réside dans son penchant religieux : le Dieu des armées a choisi Guillaume. Avant d’en lire quelques extraits, pour l’exemple, il nous faut rapporter ce texte à deux situations : celle des USA d’aujourd’hui, où d’aucuns disent « moins Américain que moi tu meurs » alors qu’à part les Indiens, ce sont tous des importés... et celle du contexte littéraire de l’époque où écrits satiriques et conte philosophique tenaient le haut du pavé (Jonathan Swift Tale of a Tub (1704) et Aventures de Gulliver (1716) pour ne citer que ces deux titres.

Lecture de la bonne parole selon Defoe :

Extrait 1

Introduction, l’homme en tant qu’animal politique est visé, le chauvinisme pointe (vers 7-12) :

Copain écarté en veut à coquin en place,
Seul est homme d’honneur qui connaît la disgrâce ;
Être bien en cour fait des hommes des faquins,
Mais à qui veut l’être il faut des crocs de requin.
Aux étrangers nous n’aurions rien à redire
S’ils voulaient de leurs avantages se dédire ;

Extrait 2

Première partie, distique inaugural, extrapolé d’un vieux dicton anglais :

Là où Dieu érige une maison de prière,
Le Diable partout bâtit chapelle derrière.
La religion détermine l’espace vital et la mentalité de l’homme.

Extrait 3

Conclusion, distique final :

Dans les familles la gloire n’est pas un dû :
La grandeur est le propre de l’individu.

Dichotomie encore, discours moralisateur social, pas populiste, seulement méritocratique.

Ces dichotomies permettent au satiriste moralisateur de prendre une distance qu’il croit protectrice et l’investissent d’une dose d’humour salutaire.

Mais le discours moralisateur manque vite de jus. Allons, pour finir, chercher plus relevé sur fond de chauvinisme. Ceux qui connaissent bien les Anglais et ont fréquenté Bilbo, le Hobbit de Tolkien, trouveront le portrait qu’il en fait toujours d’actualité. Je vous livre la morale de l’histoire dès maintenant. « Oui, nous sommes une race de bâtards. Mais tout le monde sait bien que les héros, demi-dieux ou même dieux à part entière, sont tous de naissance douteuse. Alors, vive nous (les vrais anglais que nous sommes devenus) et fi des étrangers ! » Rappelons à ce propos que pour bien des insulaires anglais, l’étranger, encore aujourd’hui, commence aux frontières de Galles, d’Écosse et aux rivages d’Irlande. Un Irlandais du vingtième siècle, et non des moindres, James Joyce, résumait ainsi l’homme idéal selon Defoe [7] et fait de Robinson Crusoé l’archétype du colonisateur britannique : On retrouve dans Crusoé toute l’âme anglo-saxonne : l’indépendance virile, la cruauté inconsciente, la ténacité, l’intelligence lente et pourtant efficace, l’apathie sexuelle, la religiosité pratique et bien équilibrée, la taciturnité calculatrice...

Extrait 4

IIème partie (vers 277-288) :

à propos des tergiversations catholico-anglicanes pendant la transition entre Jacques l’Écossais catholique et Guillaume le Batave réformé :

Quand ces pâles ratichons se rendirent compte
Qu’il fallait bien que sur le trône quelqu’un monte,
Que la liberté renaissait en Albion,
Que l’on avait mis fin aux persécutions,
En bons prêtres ils montrèrent leur double face [8] :
Les Anglais, il est notoire, chassent de race.
Voici maintenant qu’ils déplorent leurs dégâts,
Grondent en faveur du souverain mis à bas,
L’absolvent de crimes dits inqualifiables,
Souffrent pour la cause jugée indéfendable,
Disent partout qu’ils n’ont jamais voulu cela,
Et, aspirant martyrs, rêvent d’être prélats.

Extrait 5 même partie (vers 190-199)

Du caractère de l’Anglais :

L’anglais excelle aux postes de commandement :
Ce pays n’est pas fait pour les exécutants.
L’Anglais regimbe devant son juge de paix :
Aucun, de son plein gré, ne capitulerait.
Riche, il ne parade pas, mais pauvre il se plaint,
Sûr qu’il est de mériter un meilleur destin.
Le plus humble laboureur, qui connaît son droit,
Et s’y tient, vous intimide le magistrat,
N’hésite pas à lui dicter ses jugements,
À le châtier parfois pour ses errements [9].

(Vers 102-106)

De la foi :

Leur religion les divise à un point tel
Que chacun suit son propre chemin vers le ciel.
Ils persistent dans l’erreur tous autant qu’ils sont :
Chacun de son côté y va de sa leçon
Et se croit inventeur de la vraie façon [10].

(Vers 184-189)

Des femmes :

Les femmes y sont accortes et, sans conteste,
Plus que n’importe où ailleurs, belles et modestes.
Si elles s’adonnent au vice, c’est d’abord
Une affaire d’argent : point de diable en leur corps [11].
Nous ne leur concédons guère que deux défauts :
Celui d’être un peu fières et de parler haut.

(Vers 15...40)

Des hommes :

Ils ne sont pas doués pour l’intrigue secrète,
Mais plutôt prompts à dire ce qu’ils ont en tête.
Et s’ils jouent souvent contre leur propre intérêt,
C’est leur grand défaut, ils ne le font pas exprès.

.....

Ce qui leur plaît c’est se saouler en compagnie,
C’est gagner le jour de quoi dépenser la nuit.
Ils ont le verre triste et s’en soucient bien peu :
Ils boivent leur jeunesse et ne vivent pas vieux.
Incapables d’économiser, de penser,
Plus leur gousset se vide, plus ils sont grossiers.
Politesse et manières leur répugnent tant
Qu’ils parlent toujours trop ou insuffisamment.
Amènes rarement, hormis face à leur pinte,
Ils sont faits de bois brut, réfléchir les éreinte.

De brasser et boire leur ale ils sont heureux,
Quitte à en crever de faim, leur famille et eux.
Un Anglais vous boira facilement de quoi
Nourrir deux familles bataves sous leur toit.

Comme vous le constatez, il y a à boire et à manger dans la satire. Ici l’indulgence sauve le satiriste, mais lorsque deux ans plus tard (1702) paraîtra le chef d’œuvre de prose polémique qu’est The Shortest Way with Dissenters (Comment ne pas y aller par quatre chemins avec les non-conformistes), personne, ni les dissidents ni le parti au pouvoir, ne voudra ou ne pourra le comprendre et Foe, victime de ce que l’on peut appeler le paradoxe du satiriste, se retrouvera en prison et au pilori. La bête n’est pas sans ressources et, de sa geôle, sortira immédiatement un pamphlet de 432 vers intitulé Hymne au pilori qui fera rire les Londoniens et retournera l’opinion en sa faveur. Les deux textes se vendent comme des petits pains. Defoe est né. Vendre était déjà son métier. À partir de ce moment et jusqu’à la fin de ses jours il vendra sa plume et ses services, secrets ou non, au gouvernement. Il sera même rémunéré sur les fonds personnels de la reine Anne.

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[1Rappelons que Louis XIV accède réellement au pouvoir en 1661 à la mort de Mazarin.

[2L’Électeur (père) avait, en son temps, épousé Elizabeth, fille de de Jacques I et sœur de Charles I.

[3Plus des trois quarts des quelque 250 000 ouvrages imprimés en Europe entre 1447 (date du plus ancien) et 1600 traitaient de la religion. Extrait du Grand Atlas de l’histoire mondiale (Encyclopedia Universalis), pages 182-183.

[4James Joyce lui attribue un fils (un fieffé coquin digne de prendre place dans les pages de son père) peu respectueux semble-t-il. Il s’agit de l’aîné, Benjamin. Un autre frère, David, et trois sœurs, ont laissé des traces dans l’état civil.

[5363, selon Muriel Backsheider.

[6Shakespeare, Comédies II. Paris : Gallimard Pléiade, 2016, p.1443.

[7Cf. James Joyce, Œuvres II. Paris : Gallimard Pléiade, 1982, pp. 1062-1075.

[8Autoportrait involontaire ? La veste de Defoe était retournable à tout instant et il savait manger à deux râteliers à la fois.

[9Le Parlement anglais a chassé deux rois : Charles I (1645) et son fils Jacques II (1688).

[10Mis en pratique dans Robinson Crusoé.

[11Ce qui peut s’appliquer à Moll Flanders et dont Roxana sera le contre-exemple. Dix-sept ans plus tard, Defoe verra dans les mondaines et les femmes d’esprit des incarnations du Diable.


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