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Lettre à Joseph Conrad, par Jean Viviès Première publication: 24 avril 2019


Cher Joseph Conrad,

Cette lettre va sans doute vous irriter par sa frivolité, ou vous rappeler quelques heureux souvenirs de jeunesse, je ne sais pas. Je n’ai pas bien su non plus dans quelle langue vous l’adresser d’ailleurs. Écrivain anglais, d’origine polonaise (mais né dans l’Empire russe, aujourd’hui en Ukraine, on s’y perd, un peu comme dans les intrigues de vos romans à caissons étanches, ne m’en veuillez pas), vous parlez très bien le français, et si j’en crois Paul Valéry « avec un bon accent provençal ». Votre père était un traducteur talentueux du français et de l’anglais. Il y a du lignage ! Mais vous marin ? Un Polonais de Cracovie marin, cela ne tombe pas sous le sens. Tiens, ce Pierre Loti que vous lisiez tout jeune, qui avait aussi changé son nom, comme vous, au moins lui, il s‘était préparé. De chez lui, à Rochefort où il était né, il voyait les bateaux sur l’océan. C’est dans les livres que vous avez découvert la mer. Vos embruns avaient d’abord le goût de l’encre.

C’est à dix-sept ans à peine que vous arrivez à Marseille. M’en direz-vous la vraie raison ? Son climat est certes plus agréable que celui de la Russie ou de la Pologne pour un enfant de santé un peu fragile. Ou était-ce la magie des grandes voiles, l’appel du large, pour un Marius qui venait du froid ?

Quelles ont été vos premières impressions de Marseille, après ce long voyage depuis Cracovie en octobre 1874 ? Je me le demande. Vous n’êtes pas resté très longtemps à terre. En tout cas, très vite vous embarquez pour les Antilles, pour plusieurs longs voyages successifs.

Mais je ne sais pas si on vous l’a dit, dès votre arrivée vous n’êtes pas passé inaperçu sur le Vieux-Port. On a galéjé, façon Pagnol, au sujet du jeune polyglotte. Un tiers de Russe, un tiers de Polonais et un tiers de Français. Mais, très poli et chaleureux à la fois, vous avez fait l’unanimité. Vous en avez même un peu rajouté pour les dames. Est-ce en pensant au comte de Monte-Cristo que vous vous faisiez parfois appeler « comte de Korzeniewski » (qui était tout de même votre vrai nom) ? Un jeune comte insouciant, souvent endetté qui vit (aux crochets de son oncle) sur un grand pied (marin), et fait mine de s’intéresser à la politique, mais qui ne va quand même pas se laisser enfermer, comme ce naïf d’Edmond Dantès, au château d’If.

un peu de chance (pour nous), vous seriez devenu un grand écrivain français. Le français était la langue de votre enfance, l’anglais viendra bien plus tard. Vous le disiez encore à Ford Madox Ford vers 1897 : « Quand j’écris, je pense en français, puis je traduis en anglais les mots de ma pensée ». Mais c’est sur un bateau anglais que vous avez embarqué en avril 1878, en partance pour Malte, cinglant vers la littérature anglaise qui allait finalement vous accueillir, après toutes ces années. Et l’on vous connaîtra dès lors sous le nom anglicisé de Joseph Conrad, capitaine au long cours et désormais de nationalité britannique.

Votre tout dernier roman, The Rover, est situé dans la presqu’ile de Giens, non loin de Marseille. Avouez que vous auriez pu l’écrire en français. Le-Frère-de-la-Côte, comme on l’a traduit, cela a plus d’allure non ? Anglais vous ? Au contraire ! Comme dirait Beckett. Un écrivain à gallicismes plutôt. Et cette histoire de vieil écumeur, Jean Peyrol qui, retiré dans sa maison de la côte, va une dernière fois s’enrôler dans des aventures qui ne sont plus de son âge, c’est une histoire de chez nous. Ce flibustier qui rêvait de repos, il fallait le laisser ici, dans notre langue. Comme vous. Mais je vous importune.
L’enfance d’un auteur est un pays mystérieux, un royaume dont il a peut-être abdiqué. Comme si le succès déguisait un renoncement, ou conjurait un exil secret. J’aurais juste aimé savoir ce que vous en pensiez.

Yours sincerely.

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