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Poème d’Auden. Traduction d’Aurélien Saby Première publication: 24 avril 2019


Say this city has ten million souls,
Some are living in mansions, some are living in holes :
Yet there’s no place for us, my dear, yet there’s no place for us.

Once we had a country and we thought it fair,
Look in the atlas and you’ll find it there :
We cannot go there now, my dear, we cannot go there now.

In the village churchyard there grows an old yew,
Every spring it blossoms anew :
Old passports can’t do that, my dear, old passports can’t do that.

The consul banged the table and said,
"If you’ve got no passport you’re officially dead" :
But we are still alive, my dear, but we are still alive.

Went to a committee ; they offered me a chair ;
Asked me politely to return next year :
But where shall we go to-day, my dear, but where shall we go to-day ?

Came to a public meeting ; the speaker got up and said ;
"If we let them in, they will steal our daily bread" :
He was talking of you and me, my dear, he was talking of you and me.

Thought I heard the thunder rumbling in the sky ;
It was Hitler over Europe, saying, "They must die" :
O we were in his mind, my dear, O we were in his mind.

Saw a poodle in a jacket fastened with a pin,
Saw a door opened and a cat let in :
But they weren’t German Jews, my dear, but they weren’t German Jews.

Went down the harbour and stood upon the quay,
Saw the fish swimming as if they were free :
Only ten feet away, my dear, only ten feet away.

Walked through a wood, saw the birds in the trees ;
They had no politicians and sang at their ease :
They weren’t the human race, my dear, they weren’t the human race.

Dreamed I saw a building with a thousand floors,
A thousand windows and a thousand doors :
Not one of them was ours, my dear, not one of them was ours.

Stood on a great plain in the falling snow ;
Ten thousand soldiers marched to and fro :
Looking for you and me, my dear, looking for you and me.

“Refugee Blues”, W.H. Auden, March 1939

Disons que cette ville compte dix millions d’âmes,
Certaines vivent dans le luxe, d’autres dans des trous à rats :
Mais il n’y a pas de place pour nous, mon amour, mais il n’y a pas de place pour nous.

Autrefois nous avions un pays, et nous pensions qu’il était juste,
Regarde sur l’atlas et tu le trouveras, là :
Nous ne pouvons plus y aller, mon amour, nous ne pouvons plus y aller.

Dans le cimetière du village pousse un vieil if,
Chaque printemps il fleurit à nouveau :
Mais pas les vieux passeports, mon amour, mais pas les vieux passeports.

Le consul a tapé sur la table en s’écriant :
« Si vous n’avez pas de passeport, officiellement, vous êtes morts » :
Mais nous sommes encore en vie, mon amour, mais nous sommes encore en vie.

Dans le cadre d’une commission, on m’a invité à m’asseoir ;
Demandé poliment de revenir dans un an :
Mais où irons-nous aujourd’hui, mon amour, mais où irons-nous aujourd’hui ?

Lors d’une réunion publique, l’orateur s’est levé pour déclarer :
« Si nous les laissons entrer, ils nous voleront notre pain quotidien » :
C’était de toi et moi qu’il parlait, mon amour, c’était de toi et moi qu’il parlait.

Comme un coup de tonnerre résonnant dans le ciel :
C’était la voix d’Hitler grondant sur l’Europe : « Ils doivent mourir ».
Oh ! nous étions dans ses pensées, mon amour, oh ! nous étions dans ses pensées.

Un caniche est passé, emmitouflé dans une veste,
Une porte s’est ouverte pour laisser entrer un chat :
Ce n’étaient pas des juifs allemands, mon amour, ce n’étaient pas des juifs allemands.

J’ai marché jusqu’au port et, debout sur le quai,
Ai vu nager les poissons comme s’ils étaient libres :
À seulement quelques mètres, mon amour, à seulement quelques mètres.

Ai traversé un bois et vu les oiseaux dans les arbres ;
Aucune autorité politique parmi eux, ils chantaient à leur guise :
Ce n’était pas la race humaine, mon amour, ce n’était pas la race humaine.

J’ai vu en rêve un immeuble aux mille fenêtres,
Mille portes et mille étages :
Aucuns n’étaient les nôtres, mon amour, aucuns n’étaient les nôtres.

Debout dans une vaste plaine sous la neige tombante ;
Dix mille soldats allant et venant au pas :
À notre recherche, mon amour, à notre recherche.

« Blues des réfugiés », W.H. Auden, mars 1939, trad. Aurélien Saby.

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