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Dylan Thomas : Introduction, par Jean Migrenne Première publication: 24 avril 2019

par Jean Migrenne


A propos de l’un des derniers poèmes de Dylan Thomas intitulé In Country Sleep, tiré du recueil éponyme, ainsi que d’un tout récent pèlerinage en terre de Galles.

Si deux lieux, New Quay, sur la côte ouest et Laugharne sur la côte sud revendiquent aujourd’hui l’honneur d’avoir été la source d’inspiration d’Under Milk Wood, et si je voterai personnellement pour New Quay, il n’en reste pas moins que c’est le paysage de Laugharne tel que vu depuis la remise annexe ou le balcon de la Boat House maintenant musée et salon de thé gorgé de touristes, qui a inspiré les derniers poèmes.

Dylan connaissait Laugharne depuis 1938 et y avait déjà résidé en différents lieux. Lui et sa famille se sont installés à la Boat House, son dernier domicile, en 1949, grâce à la générosité d’une admiratrice. L’enfant, sa fille Aeronwy, avait alors quatre ans. Le poème date de 1947 pour ses premières versions. Il a été publié en 1952, un an avant la mort de Dylan Thomas.

Le lecteur, aujourd’hui submergé de documents, plans et photographies en ligne, peut se faire une idée du décor qui lui permettra de mieux comprendre l’environnement gallois de ceux des poèmes où le rivage et la mer jouent un rôle majeur.

Quant à jouer pour jouer, faisons-le sur les mots sans prétendre égaler le maître en cet art qu’était Dylan Thomas. Pour lui, mer et mère ne font qu’un, par profondeur féconde et liquide amniotique interposés. En anglais le cadre se déplace et cela devient from womb to tomb (d’entrailles/utérus/ventre en tombe) que le traducteur français rendra par de mer en terre, perdant ainsi l’élément liquide, bain de tout acte et lubrifiant de tout mécanisme de vie.

Dans In Country Sleep I, la critique autorisée nous apprend que le poète glisse graduellement de l’enfant à la femme, d’Aeronwy à Caitlin. Et que l’homme passe du protecteur de l’innocence, qu’il enveloppe du rideau de fumée de contes merveilleux et autres légendes, au mari d’une femme à la sexualité exubérante. L’intrusion du Larron (the Thief [1]) dans le rêve bleu (ou rose) est quasi immédiate. Vert serait une couleur plus adaptée, en réalité, vue l’importance de l’écrin de bois et forêts dans lequel il berce son enfant. Bois et forêts, terre et mer, bêtes et oiseaux, nuit, lune et étoiles encerclent, assaillent la crèche où dort l’enfant.

Le lecteur notera l’absence du soleil, de l’astre en qui se reconnaît Dylan jeune (retrouver Fern Hill et les premières pages des Pêches [2] en écho dans ce poème) au point que le traducteur que je suis (jouant encore sur les mots et gagnant une ou deux syllabes au passage) s’y est permis de rendre par l’autre, c’est-à-dire le même, à une lettre près. Dylan se voit too much in the sun. Et ce n’est pas sans surprise que ce poème nous présente un hamlet of fire, autrement incongru et déconcertant pour le critique [3] Sans nous étendre davantage sur le jeu des mots, systématique, ricochant et profond tel que le pratique Dylan Thomas, il faut signaler qu’il y a métaphore christique, que si le Larron appelle la croix, l’arbre, ce dernier est aussi celui de la connaissance et tige distributrice de pommes grosses de conséquence. C’était déjà l’idée de Dylan Thomas dans ses tout premiers poèmes (première strophe du premier texte : I see the boys of summer (I, i, 6.).

On pourra dire aussi que cela illustre à merveille l’un de mes credos : si le compositeur a ses thèmes favoris, si le peintre peint presque toujours la même femme, l’écrivain écrit bien souvent la même chose. Tout l’art réside dans la richesse que l’on donne au sujet/objet et de la profondeur du champ dans lequel on le met en perspective.

Avant d’arrêter ici le cours et le prêche, rendons la parole au pèlerin qui, s’il n’avait arpenté les lieux pendant plusieurs heures, ne se serait jamais douté, à la lecture des poèmes et des illustrations fournies à propos de son auteur, qu’il y avait aussi à Laugharne, les vestiges assez bien conservés d’une puissante forteresse dominant, derrière des frondaisons, la baie et la Boat House. Dylan Thomas n’en a jamais dit un seul mot [4], et les critiques ou exégètes, sont (à ma connaissance) muets à son sujet. Il est possible de risquer une explication : les sables et vasières de la baie, les collines qui la bordent abritent la vie animale autant qu’humaine qui y grouille. Le château fort est mort. Dylan Thomas n’a d’yeux que pour la vie, même lorsqu’il écrit sur la mort. And death shall have no dominion (1933/36). Pour lui, la vie porte la mort en elle, et réciproquement. Inutile d’aller chercher ailleurs. Dans un cycle, sans commencement ni fin, le divin participe du décor, le met en perspective, ou sert de cadre.
La deuxième partie fait irrésistiblement penser au Prologue [5], composé à l’époque de la publication de In Country Sleep (1952). Tout auteur qui se respecte termine son œuvre par un commencement.
Nunc legamus !

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[1Paul nous dit (I Th 5:2) : ...le jour du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit.

[2Peut-être 5, 2014. En particulier l’image fantastique de Spring-heeled Jack.

[3Hamlet I, ii, 4. Rendu par ‘bouteur de feu à la cour’(contexte sexuel) et explicité par ‘prince’ ensuite.

[4Sauf erreur. A part peut-être ici l’allusion au donjon (keep, I, iii, 3) si l’on choisit de traduire ainsi.


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