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Notes de lecture de Michèle Duclos Première publication: 25 septembre 2018

par Michèle Duclos


Martine Morillon-Carreau, Dans la chambre de Juliette. Montreuil-sur-mer : Editions Henry, 2018.

Peut-on parler d’un roman épistolaire, avec pour unique narrateur l’un des protagonistes, pour dire l’histoire d’une passion charnelle plus que sentimentale entre deux étudiants à l’orée de la vie active ; d’une passion qui se termine très mal pour chacun des deux, à partir d’une mise en accusation pour meurtre de la jeune femme, entrainant un suicide ? Or, d’un bout à l’autre du récit la jeune femme est présentée sous un jour plus que positif, dotée de qualités cardinales d’honnêteté, de dévouement, alors que l’accusation contre elle est lancée en introduction, au départ, le récit constituant un long flashback ; et le lecteur va tout du long s’interroger, faute d’autres indices explicatifs, se demander si cette femme était un monstre d’hypocrisie ? Il lui faudra attendre le dévoilement de l’énigme comme dans un bon polar.

Mais l’explication sinon la justification du drame final est d’ordre psychiatrique, révélé in medias res par la victime future accusée pour justifier la froideur de son corps aux sollicitations érotiques de l’homme à qui elle est et restera indéfectiblement fidèle : un viol à l’adolescence qu’elle va en quelque sorte compenser, comme délivrée, par des débordements érotiques qui finiront par exaspérer son amant. Une sorte de polar clinique ?

Mais ce livre ne se lit pas comme un polar où l’on est pressé de découvrir le « vilain » aux dépens du style. C’est même tout le contraire car les différentes manifestations du monde où évoluent les protagonistes sont peints d’une écriture qui s’écoule sans obstacle, à la fois recherchée et simple, pratiquant l’ellipse et la litote, sans aucun des relâchements à la mode, avec un art du récit qui dès le titre évoque le18ème siècle par le prénom de l’héroïne et le rejoint par sa relation directe franche mais sans emphase romantique des épisodes érotiques.

La technique narrative est habile : encadré par une courte introduction qui prépare au long monologue narratif et annonce le projet « d’explorer ce sombre labyrinthe maudit » tout en en conservant le mystère jusqu’à la quasi fin, close par « Les Ombres », bref thrène de l’épouse dépossédée de son passé et de son présent, que même l’enfant ne compense pas. Le récit central épistolaire, justifié par l’actualité dramatique dont le personnage narrateur se sent indirectement responsable, voit son univocité heureusement interrompue de temps à autre dans sa linéarité temporelle par une interpellation directe au destinataire, Martin, et des retours brefs sur le passé immédiat du narrateur, comme des respirations dans la lecture.

Le sens du concret, de l’ici-maintenant, se manifeste dans la description des scènes quotidiennes et dans celle de paysages familiers qui offrent un décor à l’état d’âme des protagonistes : d’abord la ville de Nantes et ses alentours, les bords de la rivière dont viennent s’enivrer les jeunes amants, puis les quartiers sordides dans leur vétusté où l’amant effrayé vient rechercher comme un écho à son désarroi intérieur. Même le milieu juridique, s’il n’intervient pas directement, dote le récit de sérieux.

Solidité du lieu, importance du temps – les années soixante-dix rappelées avec leur récente conquête de la liberté sexuelle encore innocente. Tableau d’un milieu bourgeois –provincial ? – aisé et tranquille où de bonnes études menaient sans encombre à une professionnalisation assurée.

Ce livre m’apparait aussi (surtout ?) comme une défense et illustration du féminin, au naturel comme au social, de femmes consentantes à leur rôle de « deuxième sexe » - sans révolte ni revendication. A une génération d’intervalle trois femmes (la mère, l’épouse, l’amante) se révèlent capables de compréhension et de générosité envers l’homme aimé, un père sérieux, travailleur un peu borné et un fils amant égocentré lui aussi capable de sérieux comme d’emballement affectif dont on peut se demander si, dans une situation plus normalement ordinaire il aurait été capable de tenir longtemps la route du quotidien. Autre spécimen de la gent masculine, en épisode bref et tragique, le violeur, « la mâchoire serrée, les yeux fixes, injectés de sang, les traits figés, il s’était mis à respirer très vite et son souffle avait paru à Juliette emplir toute la voiture (…) Il lui a fait écarter les cuisses ; elle lui a obéi, terrorisée, avec au fond de l’âme l’idée confuse que c’était elle qui commettait une faute abominable (…) », totalement isolée dans son immaturité même, mais de toute manière à qui se confier ?… « A cette époque, en effet, il ne lui vint pas à l’esprit qu’elle venait de subir un viol. Un violeur, c’était un homme inconnu, anonyme ; pas un grand garçon jovial qui vous avait trouvée belle en plaisantant ». A verser au dossier des femmes enfin en lutte aujourd’hui contre le sort inhumain fait aux victimes automatiquement coupables de leur faiblesse physique puis de leur silence honteux.
Autre épisode, bref et différemment terrible, l’ultime appel au secours d’une amante éperdue dont l’amant naguère possessif s’est détaché d’une forme d’érotisme trop peu empreinte de spiritualité : « Je suis enceinte (…) Je ne veux pas de cet enfant, Jean-Michel, je n’en veux pas (…) J’ai décidé d’avorter. », au lâche soulagement de son partenaire dégrisé qui se défausse sur sa décision : « Après tout, tu es libre ; c’est toi seule que cela regarde en dernier ressort, et si ta décision est prise… »
En filigrane s’esquisse aussi peut-être une forme de désespoir devant cette « écume des jours » comme l’écrivait Boris Vian, qui érase lentement la beauté des corps et l’élan des sentiments : les parents de Juliette morts jeunes conservent leur beauté photographiée contrairement aux parents usés de Jean-Michel.

« La Vie, comme elle va », s’intitule la collection des éditions Henry…

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