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Nicolas Class, poème Première publication: 25 septembre 2018

par Nicolas Class


Le roi d’Is

L’entendez-vous en vos séjours,
La plainte des cloches sonnant ?
Cette chanson, triste toujours,
Dans l’air du soir un soupir lancinant ?

Ne diriez-vous, à vos fuseaux,
Quelque frisson hors de saison ?
Le bruit du vent dans les roseaux
Quand sur la route on songe à sa maison ?

Voudriez-vous au loin partir
S’il s’élevait la nuit aux bois,
Lorsque la lune allant sortir
On croit ouïr un grand cerf aux abois ?

N’est-ce pas comme un cri dolent
Dont le sanglot vous investit ?
Un mauvais rêve, obscur et lent,
Qui vous rattrape et qui vous engloutit ?

Gradlon, Gradlon, bon souverain,
Que dormez-vous ? que dormez-vous ?
N’entendez-vous les gonds d’airain
De votre écluse entre la mer et nous ?

Saint Guénolé, or je rêvais
Que tout était noir alentour,
Que ma cité je ne trouvais,
Que renversés étaient palais et tour.

Ces songes-là ne sont pas droits
Et tel présage est fort mauvais,
Car bien maudits sont ces endroits
Que vanité et que vice mouvaient.

Je vous disais, impénitent
Vautré en ce faste outrancier,
D’être trop sûr ni trop content
De ce que vont œuvrer ces mains d’acier.

Gradlon, Gradlon, bon souverain,
Que dormez-vous ? que dormez-vous ?
N’entendez-vous les gonds d’airain
De votre écluse entre la mer et nous ?

Le chambellan tait le devin,
La cour du roi mène grand train :
La bonne chère et le bon vin
De main en main passent avec entrain.

Tant de boisson et de plaisir
A enivré les invités ;
Le temps s’enfuit à les saisir,
Mais chaque instant a d’autres voluptés.

Ne vous livrez pas au désir,
Il ne promet que la douleur ;
En lit d’amour n’allez gésir,
Le lit de mort de virile valeur !

Et qui a pris l’eau aux poissons
Par l’eau, par l’eau sera noyé !
Et qui boira de ces boissons
Sera de même englouti et broyé !

Gradlon, Gradlon, bon souverain,
Que dormez-vous ? que dormez-vous ?
N’entendez-vous les gonds d’airain
De votre écluse entre la mer et nous ?

Le roi pourtant peine à veiller
Et la fatigue enfin le prend :
Il semble qu’il va sommeiller,
Il se reprend mais au songe se rend.

Mon père, vous ne restez point ?
La fête encor devrait durer !
Ma chère enfant, sommeil me point,
Je suis trop las et ne puis l’endurer.

L’esprit confus qui songe à tort,
Il s’est levé, s’en va trouver
Sa couche molle où il s’endort
Tout abandon, n’ayant plus à prouver.

Gradlon, Gradlon, bon souverain,
Que dormez-vous ? que dormez-vous ?
N’entendez-vous les gonds d’airain
De votre écluse entre la mer et nous ?

Songez au don par vous promis,
Prix du festin qui tant vous plut !
Songez que vous avez remis
Entre mes mains la ville et son salut !

Douce Dahut, hâtez-vous or,
En ce beau soir je veux l’avoir
Et posséder votre trésor
Et la tenir entière en mon pouvoir !

Je le veux bien : vous me charmez,
Ô mon mignon, à me navrer ;
Vous me plaisez et tant m’aimez
Que j’obéis et vais vous la livrer.

C’est une clé que tient le roi,
Mon père vieux, qui, endormi,
La croit garder quand, désarroi,
J’irai la prendre, et pour vous, mon ami.

Gradlon, Gradlon, bon souverain,
Que dormez-vous ? que dormez-vous ?
N’entendez-vous les gonds d’airain
De votre écluse entre la mer et nous ?

Douce Dahut, ne me jouez !
Craignez plutôt mon grand courroux !
Je sais les nœuds que vous nouez
Ayant défait vos longs cheveux si roux !

Cher, n’ayez crainte et nul souci,
Je veux de vous comme seigneur ;
Cette cité, ce trône-ci
Seront à vous, ami, sur mon honneur !

En grand secret, pâles, fiévreux,
Ils sont partis réaliser
Leur noir projet. — Ô malheureux,
Ce sont nos toits que vous allez briser !

Gradlon, Gradlon, bon souverain,
Que dormez-vous ? que dormez-vous ?
N’entendez-vous les gonds d’airain
De votre écluse entre la mer et nous ?

Tout tiendrait donc à cette clé ?
Belle Dahut, je ne le crois !
Tout ce pouvoir ici celé
Qui me rendrait plus grand que mille rois ?

La clé commande à notre mer
Et la retient bien loin surtout ;
Qui est seigneur du flot amer
Chez nous en Is est plus puissant que tout.

Mais comment donc ? dites-le moi !
Oui, quel est l’art de s’en servir ?
Je veux savoir tout votre émoi,
Tous vos secrets, tant je vous veux ravir !

Vous le verrez, puisqu’il le faut !
Mais redoutez la vérité,
Car trop montrer prend à défaut,
Et regrettez votre incrédulité !

Gradlon, Gradlon, bon souverain,
Que dormez-vous ? que dormez-vous ?
N’entendez-vous les gonds d’airain
De votre écluse entre la mer et nous ?

Ils ont longé les vieux remparts
Aménagés en promenoir ;
La nuit s’étend de toutes parts
Sur l’océan uniformément noir.

Il y avait au centre d’Is
Un grand bassin ornementé
Qui scinde les flots rebondis
Pour réguler leur cours mouvementé.

Quand le requiert la grande mer
Avec sa clé le roi retient
Ou laisse aller le flux amer
De sorte que la ville se maintient.

Gradlon, Gradlon, bon souverain,
Que dormez-vous ? que dormez-vous ?
N’entendez-vous les gonds d’airain
De votre écluse entre la mer et nous ?

Que je voudrais voir opérer
Ce mécanisme inusité,
Lequel sait vaincre et tempérer
Vent ou marée en leur nécessité !

Ne soyez point impatient,
Vous nous perdrez tous sans cela ;
Oui, soyez-en bien conscient,
C’est notre fin que vous préparez là !

C’est ce pour quoi je suis venu
Et maintenant vous filez doux ;
Apprenez-le, cœur mis à nu,
Je suis Satan et vous emporte tous !

Au vieux Neptune on rend son bien
En confondant l’orgueil humain,
La vanité du petit rien,
Ce que j’ai joie à faire de ma main.

Gradlon, Gradlon, bon souverain,
Que dormez-vous ? que dormez-vous ?
N’entendez-vous les gonds d’airain
De votre écluse entre la mer et nous ?

Il a ouvert vannes et fonts :
Grondent la pluie et l’ouragan,
S’engouffrent là les flots profonds,
Dans la cité fumant tel un volcan.

Envahissez, eaux, leur maison !
Tonnerre, éclairs, luisez, frappez !
Et que la mer soit leur prison !
Prenez leur vie, en enfer les happez !

S’effondre la hautaine tour,
Sombre le grand palais si beau ;
Que les humains tout alentour,
Criant, pleurant, meurent en ce tombeau !

Gradlon, Gradlon, bon souverain,
Que dormez-vous ? que dormez-vous ?
N’entendez-vous les gonds d’airain
De votre écluse entre la mer et nous ?

Tout dans la ville est englouti,
Les monuments, les gens surpris,
Leur fier orgueil irrepenti,
L’immense mer enfin les a tous pris.

Or de sa tour l’enfant du roi
Ne peut franchir le sombre pas :
La mer l’emporte en son effroi,
Elle a passé de la vie au trépas.

Gradlon s’éveille, épouvanté,
Il lui échappe et Guénolé :
Son ermitage est enchanté,
Mais le palais n’est plus, s’est envolé.

Au grand galop sur son cheval
Gradlon, Gradlon veut se sauver,
Chercher sur l’eau au creux du val
Sa cité d’or qu’il ne peut plus trouver.

Gradlon, Gradlon, bon souverain,
Que dormez-vous ? que dormez-vous ?
N’entendez-vous les gonds d’airain
De votre écluse entre la mer et nous ?

Quand il entend ce bas bourdon
Le vieux marin dans son fortin
Tremble et se tait car sans pardon
Les damnés d’Is pleurent jusqu’au matin.

Et les vivants, pleins de remords,
Ont refermé leurs huis passés,
Car le vieux roi revient des morts
En traversant la Baie des Trépassés.

Les yeux éteints, le front grison,
Il ne connaît plus de répit,
Mais doit sortir de sa prison,
Chercher sans fin sa ville en son dépit.

Gradlon, Gradlon, bon souverain,
Que dormez-vous ? que dormez-vous ?
N’entendez-vous les gonds d’airain
De votre écluse entre la mer et nous ?

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