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Johannes Kühn, Quatre poèmes traduits par Joël Vincent Première publication: 25 septembre 2018


Verfliegender Nebel im Garten

Nebel, weisse Wolle, die kein Mädchen zupft
an einem Spinnrad,
hüllt den Garten ein
und bewegt sich
vorwärts,
rückwärts
und verfliegt. Und in Pracht
stehn Tulpen, Anemonen,
Rosensträucher, Lorbeerhecken da : Glück,
das in die Sinne dringt,
rein und klar davon die Lieder,
die ich summe,
jeder gute Ton,
jeder gute Schritt gelingt zur Freude.
Gestern hatte es geregnet
und aus einem Blumenkelch
nipp ich stehndes Wasser,
pflück dazu die Blume,
der Duft beseligt.
05. 07. 2016
06. 07. 2016

Brouillard se dissipant au jardin

Le brouillard, laine blanche qu’aucune fille
ne tire au rouet,
enveloppe le jardin
et se déplace
vers l’avant,
vers l’arrière,
puis se dissipe. Et dans leur éclat
se tiennent là ,tulipes, anémones,
rosiers, haies de lauriers : du bonheur
qui pénètre les sens,
j’en fredonne
des chants purs et clairs,
chaque son bien senti,
chaque pas bien rendu me donne de la joie.
Hier il a plu
et d’un calice de fleur
je sirote l’eau stagnante,
puis cueille la fleur
dont le parfum me ravit.
05. 07. 2016
06. 07. 2016

Südflug

In den Himmel,
in den Himmel auf und dann fort–
Die Vögel haben sich gesammelt,
herbstlich noch gerufen,
ein wenig nur,
sonst waren ihren Herzen warm
in Sehnsucht nach dem Süden.
Dort, auf den Drähten,
dort, an den Bächen
sah ich sie noch,
erfreut. Und wie sie verfliegen,
traure ich.
Kein Sonnenstrahlen,
keine warme Wolkenlandschaft
kann sie halten.

08. 11. 2016

Migration vers le sud

S’élevant dans le ciel,
dans le ciel ,prêts à partir –
Les oiseaux se sont rassemblés,
chantant encore l’automne,
mais pas trop,
pour le reste, déjà leur cœur se chauffait
d’un ardent désir d’aller vers le sud.
Là-bas ,sur les fils,
là-bas, près des ruisseaux
je les ai encore vus,
en était réjoui. Puis de les voir partir si vite,
cela m’attrista.
Pas un rayon de soleil,
pas un paysage nuageux encore chaud
ne pouvait les retenir.

08. 11. 2016

Der Himmel fällt

Der Himmel fällt,
nicht Gnaden, nicht Güte bringt er,
Bosheit.
Die Schlossen klopfen wild,
die Blitze schlagen in die hohen Wälder ein.
Eiskälte
klimmt auf Hügel
und greift mir auch ans Kinn.
In ihr bleibt von Kristallen der Weg lang weiss.
Der himmel fällt
in Bosheit,
ja, der Hagel
legt die Ährenfelder um.

02. 06. 2016
30 .12. 2016

Le ciel tombe

Le ciel tombe,
n’apporte ni bienveillance, ni bonté,
mais de la malfaisance.
Les grêlons frappent violemment,
les éclairs éclatent dans les futaies.
Un froid glacial
gravit les collines
et au passage me saisit au menton.
Pris lui aussi, le chemin, constellé de cristaux, reste longtemps blanc.
Le ciel tombe
dans la malfaisance,
oui, même la grêle
couche les champs de blé.

02. 06 . 2016
30 . 12 . 2016

Schwerer Schritt

Ach, mein Schritt ist langsam und schwer,
ich hab ihn am Leib
wie ein Müllerknecht bei seinen Säcken
und grolle.
Leichtfüssig würd ich gern sein
und üb in Turnschuhen,
trinke Himbeersaft
und süssen Tee.
Wenn mich einer sieht,
scheue ich mich und verlier mich
in den Wäldern, wo es für meine Art zu gehen
keine Betrachter gibt.
Den Bäumen geh ich recht
wie den Vögeln und Wolken.
Keiner schmäht mich, keiner sagt,
ich sei ein plumper Bleimensch !

13. 05. 2016
14 .05. 2016
02 .01. 2017

Pas pesant

Ah, mon pas est lent et pesant,
je l’apprends à mes dépens
comme un commis-meunier ,portant ses sacs,
et je fais grise mine.
Le pied léger, comme j’aimerais l’avoir
à m’exercer dans des baskets,
à boire du jus de framboise
et du thé sucré.
Quand quelqu’un me voit,
je fais un écart et me perds
dans les forêts, là où personne ne peut
observer ma façon de marcher.
Je vais carrément vers les arbres
comme les oiseaux et les nuages.
Pas un ne m’invective, pas un ne dit
que je suis un balourd, un homme aux semelles de plomb !

13 .05 . 2016
14 .05 .2016
02 .01 . 2017

Johannes Kühn retouche souvent ses poèmes, ce qui explique les indications de dates à la fin de chaque poème.

Notes sur le poète Johannes Kühn

La poésie de J. Kühn n’ est ni abstraite ,ni hermétique. Tout artifice toute affectation lui sont étrangères : elle est simple. On pourrait lui appliquer la formule de Mireille Gansel, traductrice et poétesse : « savoir remettre ses pas dans ceux qui mènent à la source des choses simples. » Johannes Kühn vit loin des milieux littéraires, dans son village de Hasborn, aux environs duquel il fait de longues promenades. Issu d’un milieu modeste, il a travaillé dix ans dans une entreprise de travaux publics. Il connaît le monde des ouvriers pour en avoir partagé la vie et les souffrances, au village, au café.
Puisqu’il lisait et écrivait des poèmes, il ne lui en fallait pas plus pour se trouver en porte-à-faux, coupé de ceux qu’il a continué à côtoyer mais qui, pris dans leur routine de vie et de pensée, l’ont peu à peu rejeté. En marge, moqué ,il en viendra alors à douter de lui-même et cette situation précaire le fera sombrer dans un long mutisme. Comment vivre avec le sentiment d’arriver trop tard, dans un monde trop sourd, soumis à la compétition, à la vitesse et au pouvoir, quand on n’a à opposer à sa dureté que sa sensibilité à l’air, au vent, à la lumière ? A quoi bon même écrire ? Des amis très proches, Imrgard et Benno Rech, l’écrivain Ludwig Harig, l’aideront à surmonter cette expérience douloureuse. Il reprendra confiance dans la vertu libératrice et apaisante des mots. Ouvert à tous les aléas, armé d’une bonne dose d’autodérision, Johannes Kühn laisse affluer en lui aussi bien les choses les plus banales, – l’émerveillement devant un arbre, un rocher, une prairie –, que les brutalités de l’histoire. De ces impressions les plus diverses, le poète ne veut rien perdre de ce qui constitue son univers et l’aide à vivre. Une douleur sourde, scandée comme un ostinato, une basse mélancolique et amère, parcourt les poèmes qui évoquent l’âge et la mort. D’autres s’illuminent d’instants de bonheur ; célébrer ces moments de grâce, c’est cerner l’âme des choses, autant d’occasions pour lui de faire parler l’enfant qu’il a su rester, d’entrer en empathie avec les êtres et la nature.

La traduction de ces poèmes ,souvent laconiques, légers, parfois proches de la fable, doit se faire attentive à l’inflexion première, discrète, pour ne rien perdre de leur fraîcheur.

Johannes Kühn est né en 1934 à Bergweiler (Sarre) dans une famille de mineurs. Son œuvre poétique est abondante ,tardivement reconnue. Il a reçu de nombreuses distinctions, parmi lesquelles le prix H. Lenz (2000) et le prix Hölderlin (2004).

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