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Notes de lecture de Temporel Première publication: 23 avril 2018

par Anne Mounic, temporel


Harry Guest, Comparisons & conversions. Exeter : Shearmans Books, 2009.

La première partie de ce recueil est présentée comme « compte rendu de voyage ». Le poète y évoque le Mexique, le Japon, la Grèce ou l’Italie (Paestum), et s’adresse à

« toi,
l’autre indéfinie, mon vocatif particulier,
cette seconde personne, au singulier, du mariage »

« you,
the shadowy other, my private vocative,
that second person singular of wedlock. »

La seconde partie élargit la complicité à des voix poétiques diverses, et traduites, de Villon à Verlaine, en passant par Goethe et Baudelaire.

When the low sky weighs heavy like a lid...

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Henri Meschonnic, Spinoza : Poème de la pensée (2002). Paris : CNRS Edition, 2017.

Cette réédition de l’ouvrage d’Henri Meschonnic sur Spinoza est bienvenue. Dans sa préface, Gérard Dessons insiste sur l’importance de considérer le langage dans l’approche d’une pensée philosophique. Il s’agit d’élaborer une poétique de la philosophie. Nous renvoyons à l’entretien mené avec l’auteur en 2008.
http://temporel.fr/Se-in-Deo-esse-Le-poeme-et-l

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Jean-Paul Laumond, Poincaré et la robotique : Les géométries de l’imaginaire. Lormont : Le Bord de l’Eau, 2018.

L’auteur de cet ouvrage original cite Marcel Proust (p. 102), qui distingue « la porte basse et honteuse de l’expérience » de « la porte d’or de l’imagination » (A l’ombre des jeunes fille en fleur. Paris : Le Livre de Poche, 1967, p. 285), et, quand on lit le texte de Henri Poincaré soumis à l’étude de Jean-Paul Laumond, roboticien et directeur de recherche au C.N.R.S. à Toulouse, on songe à cette phrase, qui se trouve dans les premiers paragraphes de la Recherche : « Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par l’immobilité de notre pensée en face d’elles. » (Du côté de chez Swann. Paris : Le Livre de Poche, 1969, p. 8) En effet, le mathématicien déduit la notion d’espace de la représentation des « mouvements qu’il faut faire pour atteindre » (p. 16) l’objet que l’on veut localiser et de la succession des sensations musculaires les accompagnant. Ainsi, « l’expérience joue un rôle indispensable dans la genèse de la géométrie » (p. 18), mais cela ne fait pas de cette science une science expérimentale, puisqu’elle s’occupe de « corps idéaux », accessibles à notre entendement, tandis que l’expérience nous permet de choisir « non quelle est la géométrie la plus vraie, mais quelle est la plus commode  » (p. 19). Dans ce petit livre, dense, qui n’offre pas, à proprement parler une « étude de style » du passage concerné, mais plutôt un commentaire prospectif, pourrions-nous dire, le roboticien nous montre combien sa démarche se trouve en germe dans ces considérations sur la géométrie, extraites d’un essai paru en 1895.
Après avoir défini les concepts, et notamment ceux de groupe, de forme et de placement, en élucidant le texte de Poincaré, Jean-Paul Laumond montre à quel point ce choix d’une géométrie commode laisse place à l’imagination. Il s’agit, en effet, pour le roboticien, de se représenter le mouvement et de faire ses choix pour inventer sa machine. Il se développe au cours de l’ouvrage une philosophie qui ne réduit pas l’humain à la mécanique de la nécessité, mais place, au départ, sa liberté. « Le corps résiste à sa mécanisation. » (p. 96) La référence au petit ouvrage de Kleist, Sur le théâtre de marionnettes, cité par Thomas Mann dans Le Docteur Faustus, est à cet égard intéressante puisqu’il y est mentionné le troisième chapitre de la Genèse, qui concerne l’arbre de la connaissance. « Je lui dis que je savais fort bien quels désordres la conscience provoque dans la grâce naturelle de l’homme. » (Heinrich von Kleist, Sur le théâtre de marionnettes. Paris : Mille et Une Nuits, 1998, p. 16.) La conscience provoque en effet une dualité qui dissocie l’âme, conçue comme force motrice, de « la gravité du mouvement » (Kleist, p. 14.), ce qui n’advient pas avec les marionnettes. Jean-Paul Laumond montre, comme l’avait fait, en détail, Jules Lequier en son temps, que la liberté humaine précède tous les systèmes que la raison peut échafauder et leur survit, comme le seul possible de la connaissance. « Mieux, les travaux suggèrent une part d’indétermination qui serait une part de liberté, un lieu sombre que la science peine à éclairer, et dans lequel va se nicher l’expression libre de notre rapport au monde. » (p. 97). En d’autres termes, l’objet ne saurait étouffer l’énergie du sujet, qui est première. Le soleil noir transcende la mélancolie qui s’attache à l’univers fini de la connaissance en se reconnaissant comme source infinie de possibilité.
Jean-Paul Laumond parle d’une « poétique de la roue » (p. 57), des « géométries de la danse » (p. 75) et affirme : « Bien loin de s’opposer à la pensée rationnelle, l’imaginaire en est un pilier, et l’artisan son architecte. » (pp. 112-113). Il est question d’une interaction dans le temps des différentes facultés dont nous disposons. La liberté précède l’énoncé des lois de la causalité. Nous avons affaire à des registres différents.

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Romain Rolland, écrivain de l’intime. Sous la direction de Roland Roudil. Dijon : Editions universitaires de Dijon, 2017.

Dans ce volume, sont publiés les actes du colloque de novembre 2016 consacré à ce sujet dans le cadre du cent-cinquantenaire de la naissance de l’écrivain. Une approche plus précise de ces questions permet de mettre en valeur la part indirecte de l’intime dans les œuvres de Romain Rolland qui, comme l’écrit dans sa présentation Roland Roudil, « homme pudique et réservé », pensait que « seule la musique permettait d’accéder à la part intime de l’être puisqu’elle est à la fois expression de soi et instrument de connaissance de soi ».

Romain Rolland musicologue. Sous la direction de Hervé Audéon. Dijon : Editions universitaires de Dijon, 2017.

Ce volume complète le précédent puisque le colloque de novembre 2016 se partageait en deux sujets. Dans son travail de musicologue, Romain Rolland conjuguait, comme l’explique Hervé Audéon, son goût pour la musique et son intérêt pour l’histoire.

Nous recevons également le numéro 40 des Etudes Romain Rolland - Cahiers de Brèves, janvier 2018, où il est question, entre autres choses, de la Corespondnce entre Romain Rolland et Stefan Zweig (1928-1940), éditée chez Albin Michel en septembre 2016, et de la Vie de Michel-Ange de Romain Rolland (1906), réédité »e chez Bartillat en 2017.

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Thomas Hardy, Les Poésies d’amour. Traduites et présentées par Jean-Pierre Naugrette. Belval (88210) : Circé, 2018.

Jean-Pierre Naugrette traduit dans ce volume, et présente en postface, les poèmes composés par Thomas Hardy (1840-1928) après la mort de sa première épouse, Emma Gifford, avec laquelle, durant les dernières années, il ne communiquait plus guère, en raison de la maladie de celle qu’il avait épousée en 1874 et du faut que l’écrivain avait noué une relation avec Florence Dugdale, de trente-neuf ans sa cadette, qu’il épousa en 1914. « Hardy se livre ici à un formidable travail de reconstruction de l’image d’Emma défunte, qui passe naturellement par son évocation dans un décor familier, un paysage, une contrée – maison, jardin, sentier, haie, chemin, route, colline. » (p. 129) Ces élégies du remords sont considérées comme faisant partie des meilleurs poèmes de Thomas Hardy.

Woman much missed, how you call to me, call to me,
Saying that now you are not as you were
When you had changed from the one who was all to me,
But as at first, when our day was fair.

(« The Voice », December 1912).

Femme fort regrettée, comme tu t’adresses à moi, à moi,
Disant que cette fois tu n’es plus comme autrefois
Quand tu avais changé d’état, toi qui étais tout pour moi,
Mais revenue comme avant, dans la fleur de notre âge.

(« La voix », décembre 1912).

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Annie Briet, Ecrire le Lot : Vingt écrivains pour dire ce pays de l’intemporel. Albi : Editions Un Autre Reg’Art, 2017.

Après nous avoir fait visiter le Lot du point de vue des artistes, Annie Briet nous guide à travers cette région en compagnie des écrivains, certains liés au département par leurs origines familiales, d’autres y ayant trouvé le décor de quelques-unes de leurs œuvres. Ce beau livre est abondamment illustré de photographies des auteurs cités et des endroits qu’ils ont aimés et décrits. Annie Briet consacre une étude à chacun des auteurs qu’elle a choisis.

Annie Briet, Mieux habiter la terre. Colomiers : Encres Vives, 2018.

Ce recueil présente, avec chaque poème, une photographie de l’auteur. La phrase se montre attentive aux métamorphoses des saisons, du printemps notamment.

Qui dira le raffinement
l’humble gloire des orchidées sauvages
sur le causse parmi les pierres ?

Le nom, porté dans le mouvement de la phrase qu’impulse le verbe, s’inscrit tout à la fois dans la continuité du regard et du paysage. On échappe à cette fragmentation de vignettes nominalisées sans dynamique qui fait le défaut de la plupart des poètes contemporains.

*

Claude Fougeirol, Michel Hamm, Sous aucun autre ciel que celui-ci. Poésies. Valence : Impression Despesse, 2017.

Ce livre est une sorte d’hommage à l’Ardèche et de voyage à travers ses paysages. Le photographies, en couleur, et les poèmes se répondent.

Ardèche des ruelles, des sentiers,
Des promesses ensoleillées
Où le destin s’accomplit...

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Danièle Corre, La vie seconde. Buc (78530) : Editions Tensing, 2014.

« C’est étonnant. En Cécile se trouve l’âme d’un vieux sage qui termine sa course. » La narratrice de ce récit cite la réflexion qui lui fut faite à propos de sa fille au Canada. On a en effet l’impression, à lire ces pages, que cette enfant, née avec plusieurs handicaps, – difficile équilibre provoquant des chutes, maladresse de ses mains, qui l’empêche d’écrire et d’accomplir des tâches réputées simples, vue perturbée, retard scolaire –, du fait d’un accouchement mal mené, est douée d’une sensibilité particulière à autrui et aux situations intersubjectives. Elle sait lever un problème par une parole qui résume le malaise, à propos du chat qui vient de mourir, par exemple : « Ah, c’est triste, bien triste. Alors, il faut sortir et aller se promener. » Ou bien, elle sait repérer l’inadéquation d’une attitude, comme à propos de ce père qui, divorcé, n’assume guère sa paternité, reprochant à son ex-épouse de n’avoir pas coupé les ongles de leur fille : « Maman, garde les ongles, je les offrirai à papa pour Noël. » Ou bien, à propos d’un camarade qui vient de mourir, elle confond deux mots, « suicidé » et « décédé », et conclut : « Suicidé, décédé, le résultat est le même, non ? »
Danièle Corre, dans ce livre, revient sur ce qui a marqué sa propre vie, mais le Je narratif n’est jamais complètement l’auteur lui-même. Il est composé. Dans ce récit, le poète donne voix à cette sagesse qui va à l’essentiel et nous fait regarder la vie dans son dépouillement, en deçà des conventions et des normes. On songe au prince Mychkine de Dostoïevski dont l’idiotie, annoncée par le titre du roman, n’est qu’une capacité à percer le tourment des âmes. Ce personnage de l’idiot, que l’on trouve aussi dans les contes, de Grimm ou d’Afanassièv, y accède au merveilleux, auquel les êtres limités à la raison ou à l’intelligence, sont aveugles. Nous ouvrant la marge où la vie resplendit telle qu’en elle-même, ce personnage donne à la narration un souffle qui résiste à l’enfermement dans les limites conventionnelles du moment présent. A son père qui s’énervait : « Papa, n’oublie pas qu’il faut toujours être le meilleur ami de soi-même. » Danièle Corre a su saisir, et nous transmettre, la valeur de ce qui, bien évidemment, au-delà de la résonance poétique, demeure une épreuve.

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Martine Blanché, Bribes et rubis. Préface de Kaïlcédrat Sall. Colmar : Jérôme Do Benzinger, 2017.

La couverture, photographie de l’auteur, annonce le voyage, en Birmanie et Inde du Sud, dont le poète recueille les impressions immédiates.

« L’ombre des échoppes s’étale dans la poussière des routes ocrées.
La charrette cahote sur le sable entre les palissades tressées »

Poésie et photographie se complètent.

*

Alain Clastres, En chemin. Saint-Chéron : Unicité, 2018.

Jardin
Sur l’herbe
lumière tendre
du matin

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Seymour Mayne, In Your Words : Translations from the Yiddish and the Hebrew. Toronto : Ronald P. Frye & Company, 2017.
Shirim : A Jewish Poetry Journal. « Dream the Living into Speech : A Selection of Poems and a Homage to Yiddish. Vol. XXXIV, N°II (2016) & Vol. XXXV, N°I (2017).

Dans ce double numéro de la revue Shirim, Seymour Mayne mêle ses propres poèmes à ses traductions de poèmes de Rachel Korn et Abraham Sutzkever. Dans le recueil de traductions, on ne trouve que celles-ci, mais s’ajoutent d’autres poètes, en yiddish et en hébreu.

From the heart a voice commands : believe
in that already dishonoured word justice.
The distant heir of the lion
must rebel against his captivity.

(Abraham Sutzkever. Vilna, 22 juillet 1942)

Dans le cœur une voix ordonne : crois
en ce mot déjà déshonoré justice.
Il faut que l’héritier lointain du lion
se rebelle contre sa captivité.

Nous recevons également, de Seymour Mayne, Le chant de Moïse. Traduction de Caroline Lavoie. Montréal : Mémoire d’encrier, 2017. Recueil de poèmes mettant en scène épisodes et figures bibliques.

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Michel Ménaché, Couleur des larmes. Peintures de Mylène Besson. Avec deux poèmes inédits de Michel Butor. Paris : Editions Bruno Doucey, 2017.
Inquiétante, effectivement, comme le dit Michel Ménaché en avant-propos, l’œuvre en couverture, portrait de femme aux yeux semblables à des coquelicots, comme si les yeux saignaient. Le poète répond aux dessins et peintures.

« L’art désincarné des constructeurs de vide ne me touche guère aujourd’hui. L’art habité seul me remue, quelle que soit l’époque qui l’a vu naître. »

Accordé aux œuvres contemplées et reproduites dans l’ouvrage, le ton est grave, voire tragique.

« Abattre sa dernière carte
comme une tête
coupée

Judith cherche son reflet
dans un miroir de sang
flux et reflux
du feu du regard

Elle a retourné
le sens de l’Histoire
sauvé son peuple

Son propre sang
se glace
de voir la mort
gésir
à ses pieds... »

Michel Ménaché se demande, sans point d’interrogation : « Quel poème d’espoir lever vers la lumière ».

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Gilles de Obaldia, Le raboteur de nuages. Paris : L’Harmattan, 2017.

Le titre est surprenant puisqu’il donne aux nuages la consistance du bois, ce qui contredit l’idée de leur infinie, et légère, plasticité, dans la perspective baudelairienne que suggère l’exergue. « Inutile de vouloir rajouter du poids / au nuage », écrit Gilles de Obaldia dans l’un des poèmes de ce recueil.

Il [...] tente de connaître de l’âme humaine
chaque recoin qu’il sonde.

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Dana Shishmanian, Néant rose. Paris : L’Harmattan, 2017.

Sous une couverture représentant un graffiti où un visage blasé tire la langue, Dana Shishmanian nous propose des poèmes ancrés dans la réalité prosaïque de notre époque.

Assis à la fenêtre du train
je le perçois du dehors
son i-phone i-pad blackberry ou que sais-je
une autre planque de l’esprit du genre

Une révolte en mots de tous les jours qui fait un peu penser au cri d’Allen Ginsberg dans Howl (1956).

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Revue alsacienne de littérature
, « Folies ». N° 128, 2ème semestre 2017.

Nous recevons ce numéro de la Revue alsacienne de littérature, comportant proses et poèmes sur ce thème, « folies », ainsi que diverses chroniques, d’Helmut Pillau ou de Jean-Paul Sorg.

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