Retour au format internet
Malika Booker, poème traduit par Juliette Boisseau Première publication: 23 avril 2018


Malika Booker est une écrivaine britannique d’origines guyanaise et grenadienne. Elle a écrit pour le théâtre et la radio et fût la première poétesse résidente à la Royal Shakespeare Company. Elle est actuellement associée avec l’Université de Leeds.

Si j’ai choisi ce poème, c’est qu’il traite de plusieurs sujets ardus, comme l’avortement. Je m’intéresse beaucoup, dans la poésie contemporaine, au choix de sujets moins nobles ou esthétique que ceux traités traditionnellement en poésie. La femme et le corps de la femme font partie de ces sujets "traditionnels", mais souvent c’était par le biais d’un regard masculin et de l’éloge de ses vertus que la femme était dépeinte. Ici, c’est une femme qui parle de son propre corps en souffrance et qui décrit une réalité difficile. De plus, il y a une réelle réflexion sur les femmes et la répression des sentiments, des larmes, l’appropriation de leur corps par les hommes qui, parfois, les malmènent (dans ce poème, l’oncle et le père brutalisent leurs femmes et le compagnon est parti, abandonnant sa femme dans un moment de grande souffrance). Ces sujets brutaux et traités avec un ton qui va droit au but ne font néanmoins pas barrière à la poésie et au lyrisme. Le poème reste beau et invoque des images intéressantes, comme celle de la mère et de la pierre où fragilité émotionnelle et dureté imposée s’affrontent. A mes yeux, tout peut faire poésie pour qui sait manier la plume et ce poème le montre bien.

Cement

Last week my tears were sucked out
with our aborted child. Yesterday
in the shower, pain contorted me ;
I squatted, expelled a souvenir :

red, liver-textured, squeezed out.
I scooped it up and flushed it away.
You were not there. Your absence
no longer makes me cry.

My tears are gone, so I plaster my heart
against every grit-worried wound.
Now I understand older black women
like my aunts, their hard posture,

why I never saw them cry.
My father made my mother stony,
a martyr for her kids, brittle and bitter,
till my stepdad unbricked her wall ;

layer by layer I watched it crumble.
My aunt, shattered by fists, blocked her heart ;
stone cold, her tears dried up.
All my life, I never saw her cry, until, foetal

in a hospital bed, wrapped in my mother’s arms,
facing death, tears tracking her face,
she whispered, I am scared.
Crying for all her tear-barren years.

Washing water-diluted blood down the drain,
bleaching the bath tiles white, I want to bawl
my eyes out, but I have learnt my lesson well.
Each passing day hardens my voice.

Malika Booker

Ciment

La semaine dernière, j’ai épuisé mes larmes
en avortant de notre enfant. Hier,
sous la douche, je me tordais de douleur ;
accroupie, je chassai un souvenir :

rouge, de la texture du foie, évincé.
Je l’ai ramassé puis j’ai tiré la chasse d’eau.
Tu n’étais pas là. Ton absence
ne me fait plus pleurer.

Je n’ai plus de larmes, et je protège mon cœur
du sable qui infecte les blessures.
Maintenant je comprends les femmes noires, mes aînées,
comme mes tantes, leur raideur

pourquoi jamais je ne les ai vues pleurer.
Mon père a pétrifié ma mère,
un martyre pour ses enfants, sèche et âpre
jusqu’à ce que mon beau-père démantèle son mur ;

brique après brique, je le vis s’effondrer.
Ma tante, fracassée par les coups de poings, barra son cœur ;
d’une froideur de pierre, les larmes taries. De toute ma vie,
jamais je ne l’avais vue pleurer, jusqu’au jour où, en position fœtale

sur un lit d’hôpital, blottie dans les bras de ma mère
face à la mort, les larmes ruisselant sur son visage,
elle murmura : j’ai peur.
Pleurant malgré toutes ces années arides.

En rinçant à grande eau le sang dans la douche,
en nettoyant le carrelage à la javel, j’ai envie de hurler
à m’exorbiter les yeux, mais j’ai bien appris ma leçon.
Chaque jour qui passe durcit ma voix.

Imprimer



Le texte demeure propriété de l'auteur .© temporel.fr
http://temporel.fr | contact@temporel.fr