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Nelly Carnet, prose Première publication: 23 avril 2018

par Nelly Carnet


La main qui caresse la langue caresse un visage.

Pour Mireille,

Pour Paul,

ceux qui donnent forme à la terre…

L’enfant allait recueillir avec une pelle la terre argileuse dans le talus du chemin. Il disposait un tas d’argile sur la table et plongeait les mains imbibées d’eau dans cette terre à laquelle il tentait de donner une forme. Quelle forme ? On ne se souvient plus. La forme d’un pur désir. La forme de l’informe logé dans un coin de la tête auquel on pense plus que de raison, parce qu’il soulève tout le corps vers cet inaccessible sans nom. Cet innommable est son seul repère. Il conduit la main qui pétrit, modèle, lisse, allège la rondeur. Le corps est tendu jusqu’aux nerfs. Aucun mot ne saurait épouser de si près ce geste purement érotique.

L’écriture fait l’économie de la matière quand la main la prend à bras le corps. Elle lui appose des mouvements d’amour. Le dernier geste est celui du miracle, imbibé d’eau jusqu’à l’extase. C’est rond comme deux corps emboîtés l’un dans l’autre qui s’épuisent dans la disparition, cette suprême suavité de l’abandon.

Pour les sculpteurs de la Vie

La main choisit la pierre, la taille, la pose. Elle retourne la terre, la regarde respirer, pousser, se dilater. Elle recueille la vie libre qui ignore le brouhaha d’un monde décidément trop moderne pour imaginer y vivre une seconde de plus. Un désert, une forêt équatoriale, une mer inconnue blanchie par un ciel de glace, sont les seuls lieux où l’on imagine pouvoir commencer une nouvelle vie.

Autour de soi, ce désert, cette forêt, cette mer, où tous les animaux vaquent à leurs occupations élémentaires et que l’homme, perdu dans ses incohérences, gagnerait à prendre pour modèle. Le regard pourrait alors traverser ce qui l’entoure, y découvrir un semblant de transcendance dont la couleur reste incertaine. La transparence est à ras de terre. Elle n’attend qu’une main pour la faire exister.

La main et l’amour

La main saisit de l’invisible. Rien ne se perçoit à l’œil nu. Tout glisse de la paume jusqu’aux extrémités des doigts. Les mots affinent leur sensibilité contre la voix venue d’ailleurs. Ils percent les mensonges, élaguent les branches de la langue qui s’est perdue dans les marécages d’une vulgarité sans précédent, effleurent le tronc de sa haute stature et regardent son désir s’émousser de flocons de neige. Ils fondent sur la langue dans l’abri de la chambre.

Blancheur contre blancheur, ils s’épousent par consentement mutuel. Leur silence laisse entendre le chant matinal des alouettes, juste au levé du jour. La main devient la science innée de l’amour. Elle se perfectionne par la caresse toujours recommencée. Son toucher ignore tout de l’économie.

Pour celui qui écrit, peint, sculpte, photographie…

Le roulis de la mer réveille l’écriture endormie au fond de sa conque. Au langage, si étranger à soi, on appose un nouveau souffle amoureux. Une langue nous parvient d’un horizon insondable. L’entendez-vous ? Elle prend forme aussi lentement que deux corps s’éveillant l’un à l’autre dans l’amour dégagé. On rejoint le rythme de sa vraie vie dans l’intimité de cette langue glorieuse. Un lieu d’évidence, de révélation, de nudité transparente à la main, au regard, aux mouvements des corps sous la seule emprise du désir, cet élan incalculable que l’on ne veut ni retenir ni étouffer. Cette langue, ces deux corps, qui pensent juste quand ils s’abandonnent l’un à l’autre au pur amour, luttent contre un réel, une dégénérescence ambiante, une indifférence ou une haine mortelle. Ils combattent pour espérer sauver cet jointement où l’on découvre un amour dans la douceur des regards étoilés.

La main, le corps, la langue, le regard cherchent à maintenir une vérité humaine. Elle remonte jusque sur la page comme sur ce lit où deux êtres atteignent enfin leur lumière d’âme en un unique éclair. Ils connaissent leur gémellité, leur désir d’absolu et leur savoir confondu. La blancheur y est l’exacte plénitude.

Extraits de Consoler la terre, 2003

En fin de matinée, la mer s’éveille. Elle veut parler sous son corps une langue idéale. Reprendre la vie là où quelques mots ont sombré sous le coup d’une émotion inadmissible. Ces mots restés emprisonnés, depuis des semaines, cognent de toute leur force contre la tête fermée à tout appel.
Pourtant, quelque chose recommence. Quelque chose bouge en elle. Un éclair de lumière, fébrile, perce la voûte du ciel plombé et vient se glisser sur son visage embué, soucieux d’un éventuel sursaut d’éveil, d’une possibilité, d’un retour, d’une foudroyante échappée de phrases en mouvement sur une page abandonnée à la main nue. Pourquoi l’attente des phrases inquiète tant l’esprit. Les phrases ne seraient-elles devenues qu’une de ses seules conditions de vie ? Les seules qui vaillent qu’on se lève le matin pour recommencer dans l’espoir d’un feu de révélation. Ce visage demeure dans cette attente, attente de ce qui s’ouvre à la vie. Visage aux yeux noirs si clairs sous les rayons du soleil ou ceux de la page dont les fins traits bleus filent à l’horizontal d’un bout à l’autre des deux extrémités pour s’échouer dans le vide sans fond du ravin qui les borde.
Ces phrases, qui s’écrivent dans l’ombre du monde oublié dans les mouvements scandaleux de la vie, diront-elles jamais ce qui se dessine dans l’imperceptible ? Elles tendent les deux mains, recueillent le peu de ciel dispersé sur la terre noire, et prient chaque jour le retour de l’éclat vital.

Agenouillée au beau milieu du cocon campagnard, on taille, bouture, arrose. Ces gestes simples, presque inutiles, perpétuent la vie, réveillent l’imperceptible, s’occupent du plus infime lien qui nous unit à ce monde. Ces gestes silencieux se tendent dans la précision à ras de terre. Ils caressent la rose fanée tombée sur le sol, dont chaque pétale devient une larme blanche pleurée en l’honneur de la finitude. La terre devient un tombeau couvert de pétales de roses, et des phrases lisent, sous cette invisible donnée humaine, la condition de l’homme échoué par mégarde sur terre. Quelques uns y prêtent attention et conservent dans le coin de l’âme cette infaillible vérité, d’autres poursuivent leur chemin à la vitesse accélérée d’une dérive qui les conduit tout droit au précipice.
Extrait de Dans la main de la page (2002).

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