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Hommage à Richard Wilbur, par Jean Migrenne Première publication: 23 avril 2018


In memoriam Richard Wilbur


I

Ce poète, aussi grand pour les uns que décrié par les autres, nous a quittés le 15 octobre 2017. Il avait quatre-vingt-seize ans. Maintenant que l’on sait qu’Einstein avait raison et que les ondes gravitationnelles existent dans un continuum espace-temps déformé, j’émets le vœu que le délai qui se sera écoulé entre ces derniers jours d’octobre et la date de parution de ces lignes dans Temporel, intègrera cette matière noire dans laquelle nous, béotiens, ne voyons que du feu et confirmera la permanence de l’œuvre de Richard Wilbur au firmament du Parnasse.

Je l’ai traduit. J’ai fini par le faire publier. Il m’a honoré de son amitié et de sa confiance (nous étions entre honnêtes hommes) comme il sied aux adeptes de la même foi. Dans cet adieu à l’homme et à l’artiste, je m’attacherai aux faits, revers de la médaille, pour rappeler l’histoire de la publication de Wilbur en France, puis celle de notre collaboration, et finir par la présentation de quelques traductions, en particulier de pièces majeures sur lesquelles s’accorde la critique.

Les publications s’y sont toujours faites rares. Toutefois, si l’on considère le premier recueil, The Beautiful Changes and Other Poems, paru en 1947, il faut reconnaître que si la France n’a pas trop tardé à en tirer parti, c’est plutôt avec parcimonie.

Dans son Panorama de la littérature contemporaine aux États-Unis, Gallimard, 1954, pp. 548-549, John Brown s’associe à Jacqueline Bernard pour en reproduire et traduire un titre, ‘Grace’.

Alain Bosquet, dans une Anthologie de la poésie américaine, Stock, 1956, p. 270, donne une présentation bilingue de ‘Museum Piece’ publié en 1950 dans Ceremony and Other Poems. Il y ajoute une notice bibliographique, pp. 309-310. Il l’avait déjà fait paraître, sous la signature A.B. et le titre ‘Musée’ dans Profils, #4, en 1953.

En 1958, Paul Ginestier fait paraître chez S.E.D.E.S., Paris : Les meilleurs poètes anglais et américains d’aujourd’hui. Richard Wilbur y figure, plus jeune poète vivant cité, pp. 43 (notice bio-bibliographique) et 230-231 : Poème ‘Beasts’ tiré de Ceremony and Other Poems, et traduction.

En 1960, Bosquet remet l’ouvrage sur le métier. Il consacre sept pages (345-351) et une notice à Richard Wilbur dans Trente-cinq jeunes poètes américains, Gallimard. Trois titres sont présentés, et traduits : ‘John Chrysostom’, ‘Mind’ et ‘Boy at the Window’, extraits de Things of This World, (1956.)

En 1968, Serge Fauchereau inclut des traductions de tout ou partie de cinq poèmes dans Lecture de la poésie américaine, paru aux Éditions de minuit. L’édition est bilingue. Sont présentés de courts passages tirés de ‘Museum Piece’, ‘Ceremony’, la septième ‘Énigme de Symphosius’, ‘Juggler’ et ‘Love of the Puppets’, extraits soit de Ceremony and Other Poems (1950), de Things of This World, ou de Advice to a Prophet and Other Poems, (1961).

Et plus rien, à ma connaissance et pour ce qui est de la poésie, jusqu’à ce que j’entre en lice et (r)éveille un (plus ou moins) vieux spectre. La raison de ce silence m’est inconnue, mais je risquerais une hypothèse : les éditeurs de Richard Wilbur, détenteurs des droits, ont probablement verrouillé le marché, comme nous allons le découvrir.

En 1989, j’écris à Richard Wilbur pour lui demander si je peux le traduire. Il me répond qu’il a jusqu’ici été « très peu traduit en français » et pose d’emblée l’autre question cruciale : « Est-ce dû au fait que je suis un adepte du mètre et de la rime ? » Il me donne le feu vert mais m’avertit qu’il y a déjà un concurrent en lice, dont il ignore s’il trouvera un éditeur en France. Je lui envoie un tout premier échantillon et il me répond, après voir parlé droits et rapport aux éditeurs : « Je vous sais gré d’avoir respecté la forme. » Il m’encourage : « remarkably fine translation », et me signale quelques références bibliques indirectes. Nous n’irons pas plus loin, ici, dans ce domaine, sauf à dire que, par la suite, et en d’autres occasions, j’ai reçu des compliments tout aussi chaleureux de sa part. Ainsi encouragé, j’ai continué, jusqu’à tout traduire ou presque.

Il s’agissait, en l’occurrence de ‘The Ride’, premier titre du dernier recueil alors paru : New and Collected Poems (1987). Le voici, pour mémoire. Ce n’est pas un texte majeur, mais il ouvrait le volume et la boîte de Pandore.

Interlude I

The Ride/La Chevauchée des neiges

Ma monture paraissait
Se fier à son instinct –rêvais-je ?–
Pour braver la tempête de neige
Que, sans peur, je traversais ;
Son haleine patiente,
La vapeur qui montait de ses flancs,
Sous les assauts des tourbillons blancs,
Me gardaient de la mort lente.
Pendant la nuit tout entière,
Sans me tenir à la moindre rêne,
Sans vision qui me rassérène
Que colonne de crinière,
Porté comme par magie
Au gré de son trot sûr et rapide,
Je franchis tant d’effroyables vides
Dans ce néant infini,
Que le blizzard s’érailla,
Se tissa d’une fumée de cèdre
Et que le givre sur la fenêtre
D’une auberge m’éveilla.
Où, maintenant, retrouver
L’écurie où son échine ploie
Sous tout ce qui fait défaut en moi,
Éveiller les palefreniers
Avant que ce paradoxe
Ne prive ce qui cheval n’est point,
De seau d’eau, de ration de foin,
De couverture et de box ?

Ma dernière traduction publiée date de 2011. Il s’agit de ‘The House/la Maison’ extrait du dernier recueil Anterooms, 2010. Faite trop tard pour être incluse dans Quintessence.

The House/La maison

Parfois, les yeux fermés, elle jetait au réveil
Un dernier regard à la blanche maison qu’à regret
Elle ne possédait pas plus qu’elle n’y entrait,
Et qu’elle ne connaissait que dans le sommeil.
Que m’a-t-elle confié de sa demeure d’emprunt ?
Piliers blancs, terrasse, imposte à l’irlandaise,
Belvédère dominant l’éboulis des falaises,
Pinède ébouriffée sous le sel des embruns.
Y est-elle aujourd’hui, où que cela soit ?
Bien fol serait qui prétendrait retrouver
Ce havre que son esprit avait rêvé.
Nuit après nuit, mon amour, je vogue vers toi.

Deux évasions. Loin de la subtilité quelque peu artificielle qui caractérise le rêve précédent, ce dernier poème, débordant de ferveur, évoque Charlee, son épouse, décédée en 2007 après soixante-cinq années de vie commune, et annonce sa propre fin qu’il sent proche.

II

Je travaille vite cette année-là et entre en relation avec le concurrent à qui je propose une collaboration éventuelle étant donnée la quantité importante de poèmes à éventuellement publier. Entre temps, j’avais réussi à faire publier ma traduction des poèmes de Stephen Spender. Me trouvant chez l’éditeur (Claude-Michel Cluny), je lui parle de mon projet Wilbur et, en réponse, il me montre un manuscrit de traductions récemment reçu. Celui du concurrent. Cluny me dit que ce n’est pas dans sa ligne et qu’il ne donnera pas suite. Je plaide la cause de Wilbur et lui dis tout le bien que je pense de sa poésie. En vain. Le concurrent m’en voudra amèrement, pensant que je lui ai savonné la planche. À tort. Je reprends ma liberté et continue d’aller à la pêche aux éditeurs. Refus ici, refus là, refus ailleurs, refus partout. Je participe financièrement à la création d’une maison d’édition : Amiot.Lenganey. Cette maison s’écroule trop vite après m’avoir publié une anthologie de Poètes de New York, James Emanuel et Marilyn Hacker, mais sans jamais distribuer cette dernière. Richard Wilbur était prévu pour l’année suivante, ou l’autre. Fin de partie. En 1993, j’avais contacté les éditeurs américains, Harcourt Brace Jovanovich, et reçu en retour une estimation : une publication monolingue (66 titres) me coûterait 7500 dollars, et interdiction de publier les originaux en anglais dans une édition bilingue. Rideau. Silence de cinq ans.

Le temps passe. Un jour, des amis communs, résidant à Cummington et voisins de Richard Wilbur à qui j’avais été rendre visite en 1991, me suggèrent de transmettre les traductions à Alain Bosquet qu’ils connaissent de longue date. J’envoie, sans illusions. Le retour est comminatoire mais quelques indices éveillent mon attention : ma prémonition était bonne, Bosquet, fidèle à sa réputation, va en profiter pour préparer un Wilbur bilingue qu’il finira par sortir en 1997, mais il décèdera en 1998 et le livre ne verra le jour qu’en 2001. J’apprends que Bosquet aurait obtenu l’autorisation de publier en bilingue. Les choses ont dû changer côté détention des droits.

Interlude II

Si l’on s’en réfère à différents critiques et commentateurs, deux poèmes de Richard Wilbur, datant de (ou inspirés par) sa période italienne (Il a débarqué à Anzio en 1944 et fait toute la campagne jusqu’en Allemagne.), figurent parmi les meilleurs ou les plus souvent cités. Les voici, dans cet ordre, augmentés de mon préféré, tirés de Things of This World (1956) :

Love Calls Us to the Things of This World/Quand l’amour sonne le réveil au monde

Qu’une poulie grince et l’œil s’ouvre au monde.
Soustraite au sommeil, éberluée, l’âme,
Élément simple en congé de sa chair,
Plane, lumière zodiacale.
La vitre
Montre une aurore où flottent des anges.
Qu’ils soient en draps de lit ou en chemise,
Qu’ils soient en blouses, ils sont là, bien tangibles.
Tantôt unis dans leur houle tranquille
Et sereine, ils insufflent leurs voiles
D’une incorporelle et profonde joie.
Tantôt leur nuée se lève ou s’abat :
Imposant éclair d’omniprésence, eaux
Lactées qui se brisent sur place ; ou bien
Sous son charme le silence les tient :
Il n’y a plus personne.
Et l’âme craint
D’affronter les souvenirs qui se pressent,
Le viol quotidien des jours que Dieu fait,
Et prie :
« Qu’il n’y ait que linge sur terre,
Que mains rosies de vapeur au chaudron,
Que clairs ballets pour le plaisir des cieux. »
Quand le soleil au regard chaleureux
Voit les couleurs, les volumes du monde,
L’âme, à regret, redescend épouser
Le corps qui s’éveille et, changeant de ton,
Dit alors quand l’homme bâille et se dresse :
« Qu’on descende ces linges de leur croix,
Qu’un lin candide vête les larrons,
Que l’amour meure en fraîcheur odorante,
Que le vol noir des nonnes empesées
Les porte,
bien qu’en équilibre instable ! »

A Baroque Wall-Fountain in the Villa Sciarra/Fontaine baroque au mur de la Villa Sciarra [1]

à Dore et Adja

Sous la couronne de bronze
Trop grande pour le chérubin dont un serpent
A entrepris de dévorer les pieds,
L’eau affleurant une conque écoule ses tresses
Sur des mousses éclaboussées,
Se brise au rebord d’une autre coquille et coule
Dans la troisième vasque. De son bord
Cannelé elle file une trame et déroule
Un léger pavillon d’été
Pour un couple de faunes gardiens d’un oison.
À l’aise sous ces cascades légères,
Cet effilochage liquide qui se laisse
Tomber en gouttes de dentelle,
Le dieu pataud soutient sans peine les coquilles
Tandis qu’à ses genoux velus s’ébat
Son innocente progéniture cornue.
Sa faunesse, pendant ce temps,
S’incline doucement sur des jeux de lumière
Qui maillent de leurs perles retroussées
Sa chair d’amante comblée qui sourit, aveugle,
Au fond sablonneux du bassin
Trilobé où jouent des rides d’ombre en rapides
Entrelacs qui étourdissent bien plus
Que le vin ne trouble le regard, qui occupent
Les pensées beaucoup plus longtemps
Que le calcul des plaisirs. Mais puisque
Ceci est plaisir, brillant et cascade,
N’est-ce point par trop simple ? Ne sommes-nous pas
Exprimés bien plus finement
Dans ces fontaines moins chargées que Maderno
Planta devant Saint-Pierre, dont le jet
Principal lutte très haut jusqu’à s’y figer
En lévitation, tandis
Que s’inverse l’envie même de l’eau de voir
Cette masse exhaussée s’empanacher
De lumière tout là-haut pour emplir d’éclat
Et voiler d’une mousseline
Cette attente dans un mirage d’étincelles,
Bouquet de son propre feu d’artifice,
Retomber et s’applaudir en pluie sur la pierre ?
Si c’est ainsi que sont les hommes
Ou qu’ils devraient être, si ces saints en jets d’eau
Sont l’image même de nos vertus,
Qu’en est-il de ces faunes douchés à l’abri
De leurs si étranges cascades ?
Calmes, ils jouissent du désir assouvi :
Ils acceptent sans se lasser jamais
Ni des feux du soleil, ni de la douce averse
Ni de leur bassin tout grêlé,
Blâmant la satiété qui nous désenchante
Dans l’humilité de leur appétence.
François, peut-être, embrassant la neige sa sœur
Devant le portail opulent,
Glorifiant Dieu dans le froid, aurait vu là
Non pas un détail, mais le paradis,
Jardin aux fleurs convenables qui est
D’herbe et de désert à la fois ;
Qui est terre où l’œil devient soleil, où la main
Mérite son eau et qu’on a rêvée,
Lieu de toutes les soifs, fin de tous les plaisirs.

Et, la perle :

Piazza di Spagna, Early Morning/Place d’Espagne, au petit matin

Je la revois, silhouette
Sur la plus haute volée de marbre, incertaine,
S’élancer, ballerine endormie, dans ses pirouettes
Lentes vers le silence de la place à la fontaine ;
Rien d’autre sur son visage
Qu’anonyme solitude : elle n’est pas femme,
Mais rêve des lieux, peut-être à leur image,
Qu’une glissade emporte, à l’appel de leur âme ;
Feuille, fleur, ou pellicule,
Qui tourbillonne en suspens aux lèvres du déversoir
Et finalement bascule…
Belle, et plus belle encor de ne pas le savoir.

Cette fin des années cinquante marque l’apogée de Richard Wilbur. Randall Jarrel écrit, à propos de la Fontaine baroque... que c’est one of the most marvelously beautiful, one of most nearly perfect poems any American author has written. Ce même Jarrel avait dit aussi, en 1950, que Richard Wilbur never goes too far, but he never goes far enough [2]. Voilà qui matérialise élégamment le partage des eaux qui sépare notre virtuose, stylé et discret, du barde whitmanien et scabreux, mais tout aussi grand poète, qu’est Allen Ginsberg. Un autre critique américain disait qu’en poésie, « le comble du pire serait un poème de Wilbur écrit par quelqu’un d’autre que lui-même. » L’un de mes correspondants américains, qui s’est refusé, semble-t-il, à considérer autre chose au-delà de ses recueils pour enfants (tels qu’Opposites), dans lesquels le jeu sur les mots est la raison d’être du poème, est allé jusqu’à parler de mirliton et à le comparer à Walter De La Mare. L’opprobre.

Alain Bosquet m’a écrit : « La rime n’est pas traduisible par une rime en français, ce serait aujourd’hui une hérésie et un vieillissement que vous infligeriez à un lyrisme bien de notre temps. Il faut s’y résoudre : une grande partie de cette œuvre n’est pas traduisible et il ne faut pas s’entêter... »

L’impossible serait-il un alibi ? Ses limites, en poésie peuvent toujours être repoussées. Question d’école, question de compétence. Question d’oreille. Question oiseuse à mettre dans le même panier que cette sempiternelle querelle des Anciens et des Modernes à la sauce américaine qu’est la guerre que se livrent de temps à autre les formalistes et anti-formalistes d’outre Atlantique, alors que ces derniers ne se rendent pas compte que leur anti-dogmatisme tourne bien souvent au dogme, pire que celui qu’il combattent.

Après un hiatus de cinq ans, notre correspondance, interrompue en 1997, reprend en 2002 alors que sur le front éditorial règne toujours un calme profond jusqu’à ce que ma collaboration au (maintenant défunt) Frisson Esthétique finisse par laisser entrevoir la possibilité d’un livre. Allons au plus court : Richard Wilbur déverrouille un battant de la porte en 2008 : ses rapports aux éditeurs ont dû changer. Il écrit : I here and now give you blanket permission for you to publish any translations of my poems at any time. Ce qui implique néanmoins qu’il ne sera jamais possible de publier l’anglais en regard. Voir, pourtant, plus haut, et la note sous ‘Fontaine Baroque’ et la publication Bosquet.

Le livre paraîtra en 2011 sous le titre Quintessence. Il contient 53 titres, échelonnés de 1947 à 2004. Le Frisson Esthétique poussera son dernier soupir en 2013. Peu ou mal distribué, Quintessence est maintenant pièce de musée.

Richard Wilbur est aussi le prince des traducteurs. Il a inclus dans ses œuvres publiées, des traductions de Mallarmé, Nina Cassian, Valeri Petrov, Baudelaire, Dante, Joseph Brodsky, Vinicius de Moraes, Apollinaire, Villon, La Fontaine, Du Bellay, Voltaire, Andrei Voznesensky, Nokolai Morshen, Borges, Akhmatova, Charles d’Orléans, Jorge Guillén, Nerval, Salvatore Quasimodo, Francis Jammes, Philippe de Thaun, Paul Valéry. Mais, surtout, on lui doit la mise en anglais de l’œuvre de Molière ainsi que de quelques pièces de Corneille et de Racine. À le lire, on se prend à penser que Molière avait d’abord écrit en anglais ! Si la critique salue généralement, et à juste titre, la qualité de ses textes, je me dois, pour être honnête, d’ajouter cette confidence d’une amie américaine qui a joué le répertoire classique sur toutes les scènes de son pays et qui affirme, elle, que le texte de Wilbur ne passe pas la rampe.

Il a aussi écrit (en collaboration) le livret anglais du premier Candide de Léonard Bernstein (1956) et choisi les textes illustrant le Bestiaire de Calder (1995).

De ce côté-ci de l’Atlantique, le premier Wilbur que j’ai publié se trouve dans l’Avant livre (hors commerce), Amiot.Lenganey, 1990. Autre pièce de musée.

Le voici, tiré de New and Collected Poems, 1987 :

Gnomons/Les Mesureurs d’ombre

En avril, il y a treize cents ans,
Bède le Vénérable ensoutané
Mesurait à Jarrow, pied à pied,
Une silhouette à la tête sombre,
Mémoire de l’univers chrétien,
Et, tenant compte du lieu, de l’instant,
Découvrait qu’un homme portait une ombre
De onze pieds à tierce le matin.
Aujourd’hui, ses tables en main, voici
Qu’un pied devant l’autre au Massachusetts,
Je tente une imitation parfaite
Et qu’au soleil d’avril j’atteins de même
Le mur où il voit mon ombre aboutir
Dans ce monde pourtant bien obscurci,
Pour, conforté par les siècles, venir
Me coiffer de l’or de son diadème.
Il s’agit bien là, pour Wilbur, de s’inscrire dans un continuum espace-temps.

En 2004, un illustrateur américain, Julio Granda, réalise une lithographie sur laquelle figure un court poème et sa traduction [3] :

A Shallot/Philippine

Ton bulbe géminé,
La riche chute de tes reins, le plein
Galbe de ton ventre que fend
Le Vallon de ta vulve––
Échalote tu es
Campée sur tes cuisses solides
D’où jaillit la longue lance
D’un astre couronnée.
Et pourquoi pas un Wilbur érotique ?

En 2008, Siècle 21 #13 passe, tiré de Advice to a Prophet and Other Poems, 1961 :

Stop/Arrêt

C’est l’hiver, dans la grisaille et la crasse,
Lentement s’approche un quai de béton ;
Les pilotis ralentissent,
Un sac en papier s’envole.
Le train s’arrête sur une secousse.
La vapeur du freinage se dissipe.
Trois pains de glace entamés
Languissent sur un chariot.
Dans cette froidure terne et maussade
Les blocs de glace ont perdu leur éclat.
Mais le chariot est tout bleu,
Roues, ridelles et crochet,
D’un bleu violacé, presque lumineux,
Phosphorescent comme l’eau du Léthé
Ou les yeux de Perséphone
Dans les ténèbres glacées.
De Hopper à Fuseli.

En 2009, le Frisson Esthétique #7, sur le thème de la coquille, accepte ma ‘Fontaine baroque’. Voir plus haut. Comble de l’ironie, le texte présente une coquille (accent oublié sur ou) ! Wilbur plaît : le #8 en redemande et publie six textes sur le thème de l’arbre. En voici deux. Le premier est tiré de New and Collected Poems, 1987 :

Under a Tree/Sous un arbre

La légende est connue de tous ces dieux en rut,
De nymphes effrayées qu’ils changeaient en bois brut,
Dont les membres captifs devinrent branches folles...
C’est bien joli, mais ça n’incite guère au viol.
Voici pour nous, plutôt, et l’amour et ses jeux :
Ce sont branches mêlées dans l’ombre sous le feu
Et feuilles décoiffées consentant à s’offrir
Quand les assauts du vent, là-haut, font frémir,
Quand tiges et limbes retournent en souplesse,
Aux souffles qui les ploient, caresse pour caresse.
Pourquoi serait-il interdit de rimer ?

Et le deuxième de The Beautiful Changes and Other Poems, 1947.

Poplar, Sycamore/Peuplier Platane

Peuplier, danseur étoile,
Volage époux des rafales qui, à tout-va, coupes
Et bats plus d’air que le vent n’en fournit,
Fuse ici en toute blancheur, chaloupe
Là, ou encore,
Affale-toi et brasse plus vert,
Ne reste pas inerte : ton pur mouvement
Fait arbre sait contenir les assauts du ciel.

Platane, que chalute un soleil à la peine,
Bariole ton écorce de lambeaux de lumière et garde
Le crapaud tavelé sur un tronc rapiécé,
Fatigue et endors le regard,
Fais-toi rapides d’ombre
Et remous de lumière, afin que mon œil
Jamais ne sache la sécheresse du regard
Qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez.

To rhyme or not to rhyme ?

Chez nous, voici Temporel #12. Quatre titres dont deux poèmes ecphractiques.

De Ceremony and Other Poems, 1950 :

Museum Piece/Cimaises
Gris, ces braves gardiens de l’art
En semelles de crêpe parcourent les salles.
Se méfieraient-ils du Toulouse
Sous couvert de leur protection impartiale ?
Voyez celui-ci sur sa chaise,
Comme un mort exposé, dormant contre le mur :
Degas pose la pirouette
D’une danseuse sur la raie de sa coiffure.
Voyez-la tourner sur ses pointes :
Qu’elle est gracieuse, mais quel effort aussi !
Degas aimait rendre l’effet
De la beauté qui se combine à l’énergie.
Edgar Degas avait acquis
Un beau Gréco qu’il exposait à son chevet
Pour y pendre son pantalon ;
La nuit, contre le mur, il servait de valet.
De New and Collected Poems, 1987 :
Star/L’étoile
(Degas, 1876)
Des notes en volée s’emparent de ses pas
Que voici enlevés, jetés dans la clarté.
L’étoile aveuglée fait ses pointes sur les planches,
Tendue, tout un instant, vers sa danse emportée.
La lumière se fait crue là où elle aspire
Mais les notes s’estompent, passent, avalées,
Tandis que dans l’ombre au-delà de l’arabesque,
On voit pointer les pieds du maître de ballet.
Demi-tour, et départ sous de hautes poutrelles
Vers quelque duègne sans âge qui desserre
Le corset qui la sangle ; alors l’étoile baille :
Son visage n’est plus qu’un petit rien de chair.
Sur un schéma de ballade à l’anglaise.
Et, dans Peut-être #3, en 2012, outre ‘La maison’ et ‘Arrêt’ deux autres titres dont, tiré de Mayflies, New Poems and Translations, 2000 :

At Moorditch/Déprime et dialogue

––Maintenant, font barreau et verrou,
Il faut que tu voies les choses telles qu’elles sont.
Ouvre les yeux, rends-toi enfin compte
Que la réalité n’est que désolation. »

––Tout n’est, ai-je répondu, que vide et pâleur
Comme un livre à colorier resté sans couleurs.

––Maintenant que tu ne te voiles plus la face.
Rends-toi à l’évidence, font les tristes couloirs :
C’était puéril de ta part de saupoudrer
Le monde de délices et de gloire.

––Le monde, ai-je répondu, n’est pas, ne sera jamais ça,
Si, pour l’emplir et le crayonner, un cœur est là.

Qui osera dire qu’il ne faisait que chanter la vie en rose ?

Richard Wilbur accusa réception du Peut-être #3 en date du 2 février, sur un bristol, comme à son habitude. C’est le dernier courrier que j’ai reçu de lui.

Les petits poèmes, illustrés de sa main, que Richard Wilbur a écrits à l’intention de ses enfants d’abord, puis de ses petits-enfants ensuite vont nous permettre, en guise de conclusion, de boucler la boucle et d’illustrer le jeu de l’impossible. Le professeur de littérature, critique et poète qu’il était, les a invités à jouer avec le mot et leur a concocté des divertissements qui s’apparentent à ce que l’on pourrait appeler des mots gigognes ou à langue parlée en principauté de Motordu ®.

Soit : The Pig in the Spigot

Le premier mot est inclus dans le second. Le jeu est jouable en français : on peut imaginer un ‘pied’ dans ‘rapiécer’ un ‘bar’ dans ‘débarquer’ et cetera. Mais on ne pourra rien faire d’un ‘cochon dans le robinet’ car cela ne parlera à personne. Nul son commun, à part un ‘o’ bien maigre, aucun rapprochement de sens imaginable. Cela vaudrait-il la peine d’aller chercher la ‘truie’ dans ‘altruisme’ ?
Tout est dans le concret monosyllabique anglais, alors que le français doit introduire polysyllabe et abstraction. Il est donc impossible de traduire le jeu derrière ces mots-là et inutile de passer au quatrain qui suit pour faire une petite fable de cette situation déjà absurde en soi, sauf en appeler à Edward Lear. Sauf aussi que le ‘nonsense’ anglais s’inscrit à l’opposé du non-sens français. Mais il est des cas où l’on peut s’approcher suffisamment.

Soit : There is an ant, you say in the pantry ? I don’t doubt it.
There’s something quite inevitable about it.
Like you, the ant knows where the sweet things are,
And on what shelf to find the cookie jar.

La fourmi ‘ant’ est dans le garde-manger de la cuisine ‘pantry’ Que faire ? Adapter les mots à l’idée directrice et veiller à charger la rime comme il se doit dans un tel contexte, de façon à impressionner l’enfant.

Il y a une fourmi dans le garde-manger, me dis-tu ; pour sûr.
La chose est tout à fait normale dans la nature.
Comme toi, la fourmi sait où se cachent les douceurs,
Et sur quelle étagère trouver les petits-beurre.

On pourrait essayer une fourmi dans le fournil ? Mais quid de la fable ? 50% de perte en tout cas.

Autre facette du jeu, celui des inverses dans More Opposites,

Soit le ‘contraire’ #29

What is the opposite of a U ?
An arch to knock croquet balls through,
Using a mallet which could be
Described as an inverted T.

But how can you invert an O ?
It’s round on top and round below.
It looks as though a croquet ball
May have no opposite at all.

Quel est l’inverse d’un U  ?
Au croquet, c’est l’arceau et le but.
Et le maillet dont tu te sers
Ressemble à un T à l’envers.

Mais par quel bout prendre un O ?
Il est rond, en bas comme en haut.
C’est peut-être pourquoi l’on peut roquer
La boule autant que la croquer.

Trahison de la lettre dans le dernier distique, mais traduction dans l’esprit du jeu.

Et finissons sur la pirouette qui clôt More Opposites :

The opposite of stop is go,
But sometimes one does both, you know.
We’ve come at last, by pleasant stages,
To where there are no further pages,
And since our book is at an end,
I’ll stop. And go. Farewell my friend.

L’arrêt s’oppose au départ,
Mais tous deux se rejoignent, quelque part.
Voici d’agréables étapes terminées,
Toutes les pages ont été tournées.
Et puisque notre livre est fini,
Je m’arrête. Et je pars. Adieu, mon ami.

Adieu Dick, mon ami.

P.S.

Les adieux ne manquent pas. De celui mis en ligne par le New Yorker, à qui Richard Wilbur a donné la primeur de la plupart de ses poèmes, j’extrais ces deux titres jugés représentatifs. Le premier, daté de 1957, a paru dans Advice to Prophet and Other Poems, en 1961 :

Two Voices in a Meadow/Dialogue au pré

Un Laiteron

Aussi anonymes que chérubins
Penchés sur le berceau du Dieu,
Je sème en blanc, à qui mieux mieux,
Les akènes de mon péricarpe déhiscent.
Quel grand pouvoir était le mien
Avant d’apprendre à m’ouvrir ?
Disperse-moi, Ô grand vent,
Sur ce pré que je vais envahir.

Une pierre

Aussi aléatoire que bouse
Au pied du berceau de Dieu,
Je suis là où le hasard m’a mise,
Enterrée jusqu’aux yeux.
Pourquoi aller ailleurs ? Partir
Flatte la frivolité d’un désir.
Le firmament ploierait sous le faix
Si des choses comme moi y aspiraient.

Et, extraits du dernier recueil publié, Anterooms, en 2010, ces trois haïkus,
dernière partie des sept composant le poème titre (Antichambres) :

Les rêves qui tissent
Temps de vie et temps du texte
Sont de notre lisse.

D’encre, et pourtant clairs,
Ils filent sous la fenêtre
À toile d’épeire,

Et nos yeux y voient
Défunts et vifs unis, tous,
Sans le moindre émoi.

Permettra-t-on au traducteur d’y filer son coton ?

Octobre 2017.

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[1À perfectionniste, perfectionniste est demi. En 2010, j’ai eu l’occasion, lors d’un séjour à Rome, d’aller à la Villa Sciarra, sur le Janicule. La fontaine était bien là, sans eau. J’en ai envoyé la photographie à Richard Wilbur qui m’a répondu : « Du temps où ils étaient bien arrosés, chérubin et serpent étaient couverts de lierre, d’où mon hypothèse relative à ses pieds dévorés... » Le même courrier disait combien il était heureux de voir que ses agents ne feraient désormais plus obstacle à une publication en français. (Il m’a quand même fallu insister fermement pour qu’ils reconnaissent que c’était, aussi, libre de droits.)

[2Voir la notice de Poetry Foundation, en ligne.

[3Visible sous Gastronomica : The Journal of Critical Food Studies, Vol. 4, No. 3, Summer 2004, p. 10.


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