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Katherine Mansfield se tourne vers le passé, par Anne Mounic Première publication: 23 avril 2018

par Anne Mounic


« Qui sont-ils ? – Frère et sœur. » [1]

Katherine Mansfield se tourne vers le passé

Katherine Mansfield.
Lorsque Katherine Mansfield décide, en octobre 1915, de se tourner vers le passé et de conter quelques scènes de son enfance en Nouvelle-Zélande, elle s’attache au personnage de son frère, Leslie Heron Beauchamp, le plus jeune et le seul garçon de la famille, non pas à cause de sa mort (le 7 octobre 1915, près d’Armentières), puisqu’elle songea à cette direction en évoquant avec lui des souvenirs d’enfance lors d’une de ses visites à Londres, durant l’entraînement militaire, en août 1915, quelques semaines avant l’accident (manipulation d’une grenade) qui lui coûta la vie. « Alors pourquoi est-ce que je ne me suicide pas ? Parce que je sens que j’ai un devoir à accomplir envers la merveilleuse époque où nous étions tous deux vivants. Je veux écrire sur ce sujet et il le voulait aussi. Nous en avons parlé dans ma petite chambre sous les toits, à Londres. J’ai dit : je n’inscrirai, sur la première page, que : A mon frère – Leslie Heron Beauchamp. Très bien : ce sera fait. » [2]

Elle évoque dans son journal cette visite d’août 1915 à Acacia Road. Le frère et la sœur se promènent dans le jardin et, voyant un poirier, songent à celui de leur enfance. Ils parlent du banc de jardin sur lequel ils s’asseyaient tous deux pour manger les poires en avalant tout, jusqu’au trognon. On trouve, dans ce bref passage, quelques expressions annonçant « Le vent souffle » (« The Wind Blows », 1920), ainsi que « Félicité (« Bliss », 1918). « Il passe son bras autour de sa taille. Ils arpentent le jardin. Une pâle lune ronde brille sur le poirier et le lierre qui couvre les murs du jardin luit comme du métal. » (« He puts his arm round her. They pace up and down. A thin round moon shines over the pear tree & the ivy walls of the garden glitter like metal. » [3]) On retrouve le poirier et la pleine lune dans « Félicité » : « Et les deux femmes, debout l’une à côté de l’autre, regardaient le svelte arbre en fleur. Bien qu’il fût si immobile, il avait l’air, comme la flamme d’une bougie, de s’étirer, de pointer, de frémir dans l’air vif, de grandir de plus en plus au fur et à mesure qu’elles le fixaient – jusqu’à toucher presque le bord de la lune ronde, d’argent. » [4] On remarque que la vision s’offre à deux femmes qui se trouvent par elle en communion, comme Je et Tu. On retrouve la marche où frère et sœur ne font qu’un (« Nous n’étions presque qu’un seul enfant. Je nous vois toujours marcher ensemble, regarder ensemble les choses des mêmes yeux, en discutant. » [5]) dans « Le vent souffle » : « Ils marchent le plus vite possible. La tête baissée, leurs jambes à peine s’effleurant, comme une seule personne impatiente, à grands pas ils traversent la ville, prennent le zigzag d’asphalte où pousse le fenouil sauvage et débouchent sur la promenade. » [6] Cette marche se transforme en une traversée du temps pour ces deux enfants devenus adultes et exilés, comme poussés par le vent.

Les voici à bord, inclinés sur le bastingage, bras dessus bras dessous.

- ... Qui sont-ils ?

- ... Frère et sœur.

- Regarde, Bogey, voici la ville. Elle a l’air si petit ! Et l’horloge de la poste qui carillonne pour la dernière fois. Et la promenade où nous avons fait un tour en ce jour de grand vent. Te souviens-tu ? J’ai pleuré ce jour-là à ma leçon de musique... il y a tant d’années ! Au revoir, petite île, au revoir... [7]

Le vent porte avec lui le drame en transperçant, pour ainsi dire, les êtres de sorte qu’ils se divisent, contemplant dès lors leur reflet dans le miroir, mais cette division se compense d’une reconnaissance de la ressemblance qui les unit : « En agrafant le col, elle se regarde dans la glace. Sa figure est pâle, mais ils ont les même yeux vifs et les mêmes lèvres sensuelles. Ah, ils les connaissent, ces deux-là, dans le miroir. Au revoir, mes chéris ; nous revenons bientôt. » [8] Le temps les arrache à eux-mêmes, comme, nous dit Aristophane dans Le banquet, Zeus coupa en deux les êtres ronds de l’origine afin de les affaiblir, mais, ainsi fendus, ils recherchent incessamment l’âme sœur. « Au revoir, au revoir. N’oublie pas... » [9]

Le 25 août 1915, elle écrivait, afin de passer un moment, à son frère, lui disant : « Ce n’est pas une lettre. Ce n’est que ma façon de t’embrasser pour une brève minute. » [10] En novembre 1915, elle l’évoque dans une lettre, écrite à Marseille, à S.S. Koteliansky, ami juif ukrainien :

Sur la cheminée dans ma chambre, se trouve la photographie de mon frère. Je ne vois ou n’entends jamais rien qui me plaise sans la nostalgie qu’il puisse aussi le voir ou l’entendre j’ai de nouveau reçu une lettre de son ami. Il m’a dit qu’après l’accident, il a répété – « Que Dieu me pardonne pour tout ce que j’ai fait » et juste avant de mourir, il a dit : « Soulève-moi la tête, Katy, je ne peux pas respirer – »

Pour te dire la vérité, ces choses que j’ai entendu dire à son propos m’aveuglent sur tout ce qui arrive ici – Tout ceci ressemble à une longue ondulation inquiétante – rien d’autre – et en dessous – dans l’étang immobile se tient mon petit frère. [11]

Elle écrit, vers cette époque, un poème dédié à son frère, dans lequel elle lui compose une silhouette christique :

To L.H.B. (1894-1915)

Last night for the first time since you were dead
I walked with you, my brother, in a dream.
We were at home again beside the stream
Fringed with tall berry bushes, white and red.
‘Don’t touch them : they are poisonous,’ I said.
But your hand hovered, and I saw a beam
Of strange bright laughter flying round your head
As you stooped I saw the berries gleam –
‘Don’t you remember ? We called them the Dead Man’s Bread !’
I woke and heard the wind moan and the roar
Of the dark water tumbling on the shore.
Where – where is the path of my dream for my eager feet ?
By the remembered stream my brother stands
Waiting for me with berries in his hands...

‘These are my body. Sister, take and eat.’ [12]

A L.H.B. (1894-1915)

La nuit dernière pour la première fois depuis que tu es mort
Je me promenais avec toi, mon frère, dans un rêve.
Nous étions chez nous de nouveau, près du torrent
Bordé de hauts buissons couverts de baies rouges et blanches.
« N’y touche pas : c’est du poison », dis-je.
Mais ta main hésita et je vis flotter
Autour de ta tête un halo d’étrange rire éclatant,
Puis, tandis que tu te penchais, je vis luire les baies –
« Ne te souviens-tu pas ? Nous les appelions le Pain du Mort ! »
Je m’éveillai et entendis gémir le vent et rugir
L’eau sombre heurtant la rive en cascade.
Où – où donc s’ouvre, sous mes pas qui trépignent, le sentier de mon rêve ?
Près du torrent, dans mon souvenir, se tient mon frère
Qui, des baies dans les mains, m’attend...
« Ceci est mon corps. Ma sœur, prends et mange. »

Le deuil appelle à une transsubstantiation, évoquant l’Eucharistie, du souvenir en réalité incarnée. La sœur aînée met en garde son petit frère contre le risque de mourir. Dans le songe, le sens de la vue est particulièrement mis en valeur ; l’ouïe s’y substitue au réveil avant que l’évocation du mouvement suscite de nouveau la vision, mais le souvenir se pare d’ambivalence puisque les baies, offertes en nombre mais empoisonnées, seront la matière de l’œuvre, retour sur un monde défunt.

Les poèmes qui suivent évoquent l’enfance et le personnage de la grand-mère, que l’on retrouve dans les nouvelles, « Prélude » (« Prelude », 1917), et notamment dans l’épisode capital de l’aloès, figure de l’épopée individuelle inscrite dans le temps et reprise dans l’œuvre. [13] Dans « Papillons » (« Butterflies »), apparaît le « nous », qui unit les deux enfants. Dans « La grand-mère (« The Grandmother »), le « Petit Frère » [14] est une troisième personne que porte la grand-mère dans ses bras et dont le grande sœur est un peu jalouse, tout de même.

And looking at her kind face
I wanted to be in the place of Little Brother
To put my arms round her neck
And kiss the two tears that shone in her eyes.
Et à voir son doux visage
J’avais envie d’être à la place de Petit Frère
Pour mettre mes bras autour de son cou
Et poser un baiser sur les deux larmes lui brillant sur les yeux.

Le « Secret du Petit Frère » (« Little Brother’s Secret ») est enfantin. Il avait planté dans le jardin des morceaux de sucre pour l’anniversaire de sa sœur qui aimait tant cela qu’elle serait heureuse d’y voir pousser un arbre à sucre, « And now it will all be melted / Et maintenant tout sera fondu ». [15] Quant à « L’histoire du Petit Frère » (« Little Brother’s Story » [16]), elle n’en est pas une, mais grand-mère et grande sœur font « semblant d’être très contentes ».
Dans ses lettres, Katherine Mansfield relate plusieurs rêves ayant trait à son frère : « J’ai rêvé la nuit dernière que j’étais assise près du feu avec Grand-mère & mon frère & lorsque je m’éveillai, je tenais toujours la main de mon frère. C’est vrai. Car je n’avais pas les mains l’une dans l’autre – Elles tenaient une autre main – j’en sentis le poids et la chaleur – pendant un bon moment. » [17] Toujours à son mari, John Middleton Murry, elle écrit, le 16 décembre, de Bandol : « Depuis que je suis seule ici, la perte de mon petit frère est devenue très réelle pour moi. Je suis entrée dans mon deuil, si tu vois ce que je veux dire – – Toujours, avant cela, je me dérobais à l’instant final – mais désormais c’est passé. » [18] Et le 21 décembre, elle mentionne ce qu’elle écrit sous le titre Et in Arcadia ego [19] et que l’on trouve dans son journal en date du 24 décembre, comme le note au crayon Murry en renvoyant aux lettres.
Elle doit ce titre, qui nous renvoie au monde de la pastorale, à Walter Pater, qui plaça cette inscription contenue dans le tableau de Poussin, Les bergers d’Arcadie (1638-1640), en exergue de son chapitre sur Winckelmann dans The Renaissance (1873, La Renaissance). [20] Il s’agit donc, en faisant œuvre élégiaque, de faire revivre en l’esprit le passé, ce qui exige un retour sur soi suscitant l’autre dans la conscience. Le processus que Katherine Mansfield décrit ici s’apparente à ce que dépeint Wordsworth dans son célèbre poème sur les jonquilles : « Etre assis devant un petit feu de bois, les mains croisées sur les genoux et les yeux clos. S’imaginer revoir sur les paupières toute la beauté dansante du jour, sentir la flamme dans la gorge comme quand tu imaginais autrefois la tache de jaune au moment où Bogey posait un bouton d’or sous ton menton... Quand respirer est un tel délice que tu as presque peur de le faire – comme si un papillon déployait ses ailes en éventail sur ta poitrine... » [21] Elle appelait son frère Bogey, surnom qu’elle donna ensuite à son mari. On retrouve l’identification aux animaux ailés, comme le canari ou la mouche, le vol évoquant la respiration. Toutefois, au cours de ce retour sur soi, l’autre, qui s’anime dans le rêve, s’interpose comme un obstacle barrant le présent et l’avenir :

Je pense que je sais depuis longtemps que la vie est finie pour moi, mais je ne m’en suis jamais rendu compte, ou je ne l’ai jamais reconnu, avant la mort de mon frère. Oui, bien qu’il soit couché au milieu d’un petit bois, en France, et que je marche encore, debout, sentant le soleil et le vent qui vient de la mer, je suis bien aussi morte que lui. Le présent et l’avenir ne signifient rien pour moi ; [...].
« Te souviens-tu, Katie ? » J’entends sa voix dans les arbres et les fleurs, dans les parfums, la lumière et l’ombre. Est-ce que les gens, à part ceux-là, au lointain, ont jamais existé pour moi ? Ou m’ont-ils déçue, disparaissant, parce que je leur ai dénié leur réalité ? [22]

C’est l’acte d’écrire qui redonne réalité au fugace. Comme la mouche qui constamment s’essuie les ailes pour en ôter l’encre dont le « patron » [23] l’accable, l’écrivain, à chaque œuvre, tente une reprise, se plongeant, comme Proust, sur le puits du passé et rendant au temps son intégrité, c’est-à-dire sa forme humaine, modelée par la conscience. Katherine Mansfield écrit, à la fin de « Feuille d’album » (1917) :

« Excusez-moi, Mademoiselle, vous avez fait tomber ceci. »
Et il lui tendit un œuf. [24]

Le temps passé est cet autre dont ressaisir la silhouette dans un acte qui enfante l’avenir. Le retour à l’origine tient du regret et de la promesse :

Run ! Run !
Into the sun !
Let us be children again. [25]

Cours ! Cours !
Dans le soleil !
Soyons de nouveau des enfants !

Ces « Ailes protectrices », titre de ce poème, sont celles de l’amour. On songe à la manière dont Hopkins se figure l’Esprit Saint. La brisure du temps ne se répare pas dans l’interaction sociale, mais dans un monde plus large, que le sujet tutoie afin d’y retrouver un interlocuteur loin de l’usure des jours. Cet univers où s’animent les êtres du passé inclut l’animal, le végétal, l’élémentaire, et par-dessus tout, le vent, « solennel », dans « Voici ce soir un vent solennel » [26] :

The slender trees, the heavy trees,
The fruit trees laden and proud,
Lift up their branches to the wind
That cries to them so loud.

Les arbres élancés, les arbres épais,
Les fruitiers, chargés et fiers,
Dressent leurs branches au vent
Qui de ses cris, si forts, les atteint.

Cette recherche d’intégrité de l’être dans le temps passe par une identification au monde, qui est identification à la vie en soi et partagée. Le lien entre frère et sœur figure ce raffinement de tendresse du Je et du Tu qui embrasse la Création tout entière dans sa simplicité originelle.

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[1Katherine Mansfield, « The Wind Blows » (1920), in The Edinburgh Collection of the Collected Works of Katherine Mansfield, Volume 2. The Collective Fiction of Katherine Mansfield, 1916-1922. Edited by Gerri Kimber and Vincent O’Sullivan. Edinburgh : Edinburgh University Press, no date, p. 149.

[2Katherine Mansfield, 29th October 1915, Notebooks. Complete Edition. Edited by Margaret Scott. Minneapolis : University of Minnesota Press, 1997, Volume 2, p. 16. Ma traduction.

[3October 1915, in ibid., p. 15.

[4Katherine Mansfield, « Bliss » (1918), in The Edinburgh Collection of the Collected Works of Katherine Mansfield, Volume 2, op. cit., p. 149.

[5Katherine Mansfield, October 1915, Notebooks, Volume 2, op. cit., p. 15.

[6Katherine Mansfield, « Le vent souffle », in Europe, n° 1003-1004, nov.-déc. 2012, p. 78. (« The Wind Blows », in The Edinburgh Collection of the Collected Works of Katherine Mansfield, Volume 2, op. cit., pp. 228-229.)

[7Ibid., p. 79.

[8Ibid., p. 78.

[9Ibid., p. 79.

[10Katherine Mansfield, To Leslie Beauchamp, 25 August 1915, in The Collected Letters of Katherine Mansfield, Volume 1, 1903-1917. Edited by Vincent O’Sullivan and Margaret Scott. Oxford : Clarendon Press, 1984, p. 198.

[11Katherine Mansfiled, To S.S. Koteliansky, 19 November 1915, in ibid., p. 200.

[12Katherine Mansfield, Poems. Edited by Vincent O’Sullivan. Auckland, Melbourne, Oxford : Oxford University Press, 1988, p. 54.

[13Sur cette question, voir : Anne Mounic, Psyché et le secret de Perséphone : Katherine Mansfeld, Catherien Pozzi, Anna Kavan, Djuna Barnes. Paris : L’Harmattan, 2004, pp. 96-97 et Ah, What Is It ? – That I Heard : Katherine Mansfield’s Wings of Wonder. Amsterdam-New York : Rodopi, 2014, pp. 26-27 et 209-210.

[14Katherine Mansfield, « The Grandmother », in Poems, op. cit., p. 56.

[15Katherine Mansfield, « Little Brother’s Secret », in Poems, op. cit., p. 56.

[16Katherine Mansfield, « Little Brother’s Story », in Poems, op. cit., p. 57.

[17Katherine Mansfield, To J.M. Murry, [13 December 1915], in The Collected Letters of Katherine Mansfield, Volume 1, op. cit., p. 211.

[18Katherine Mansfield, To J.M. Murry, [16 December 1915], in ibid., p. 215.

[19Katherine Mansfield, To J.M. Murry, [21 December 1915], in ibid., p. 222.

[20Voir : Ah, What Is It ? – That I Heard : Katherine Mansfield’s Wings of Wonder, op. cit., pp. 24-25.

[21Katherine Mansfield, December 1915, Notebooks, Volume 2, op. cit., p. 17.

[22Katherine Mansfield, October 1915, Notebooks, Volume 2, op. cit., p. 16.

[23Katherine Mansfield, « The Fly » (1922), in The Edinburgh Collection of the Collected Works of Katherine Mansfield, Volume 2, op. cit., p. 476.

[24Katherine Mansfield, « Feuille d’album (1917), in ibid., p. 97.

[25Katherine Mansfield, « Covering Wings » (1919), in Poems, op. cit., p. 71.

[26Katherine Mansfield, « There Is a Solemn Wind To-Night » (1917), in ibid., p. 64.


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