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Notes de lecture de Nelly Carnet Première publication: 24 septembre 2017

par Nelly Carnet


Jacques Ancet, petite suite pour jours obscurs, (peinture de Guy Calamusa). Arles : Editions Les Arêtes, , 2017.

Du 10 septembre au 3 décembre 2013, Jacques Ancet se penche sur la page dans une grande simplicité et un certain désœuvrement en épousant de brèves formes cadrées de cinq ou neufs vers blancs ou proses réduites à quelques phrases. Une paralysie semble prendre l’esprit de l’écrivain ou plutôt une certaine absence d’avenir. Quelque chose est compromis : « le couloir est sans issue ». « Les choses se ferment,/derrière tu les vois s’ouvrir./Plus tu vas, plus tu recules. »
Rythme lent, regard qui parcellise, les jours sont sombres, « obscurs », comme dans le titre du recueil. Un manque d’espoir contamine la langue. Dans l’infime, l’anodin, Jacques Ancet cherche « un ciel », « un visage », « un peu d’air », « rien de précis ». Tout semble s’inscrire dans l’incertitude. Tout devient atmosphère. Toujours quelque chose de l’imperceptible se cherche, un halo informel : « Ce qui ne ressemble à rien parle. » Les mots restent dans le vague, tout se dit sous la forme du conditionnel, du vœu, de l’attente, de l’absence de concrétude : « On aimerait », « on voudrait »…
Lorsque la prose s’installe dans le troisième mouvement, ni le rythme, ni la langue ne changent. Jacques Ancet écrit avec presque rien car son regard sait retenir ce presque rien. La voix de l’intérieur transforme le monde. Il est retranscrit comme il est respiré. L’arrêt sur image peut engendrer un bref émerveillement. Le regard cadastre une infime parcelle du monde. « La montagne avance. Les feuilles tremblent, le chêne résiste. J’écoute. Je n’entends rien. Où sont mes mots ? »

Jacques Ancet, Quelque chose comme un cri, tweets. Dessins de Danielle Desnoues. Toulouse : Editions érés, , Toulouse, 2017.

Les trois dessins qui laissent apparaître des lignes horizontales, tout comme les trois citations de Zweig, Monet et Tsvétaïeva, scandent et épousent les trois parties du recueil de notes écrites sous la forme de tweets de 140 signes calquant le « tweet informatique ». Jacques Ancet a depuis longtemps l’habitude de s’imposer des formes déterminées d’écriture. Cette fois-ci il s’agit d’une forme très moderne qui n’a d’intérêt que dans le sens où elle concentre à l’extrême, tel un haïku, la traduction d’un regard posé ou intériorisé au jour le jour. Les textes sont comme des éphémérides. Tous datés du 27 mai 2012 au 11 décembre 2015, ils rejoignent des notes de journal poétiques sur l’indistinct, l’incertitude, l’entre deux… C’est là l’atmosphère reconnaissable de l’auteur. La lenteur intègre la brièveté des syntagmes. Le monde est cadastré comme dans un cubisme pictural. C’est le contraire de la dissolution pour celui qui est tracassé par tout ce qui fuit. Des fulgurances traversent l’esprit dans une retranscription d’un impact reçu ou dans la lenteur de celui qui ne cesse de chercher. « Il tourne la page, il regarde la blancheur, il ferme les yeux – il entre. » De minuscules tableaux d’une grande simplicité se présentent au lecteur. C’est comme si Jacques Ancet avait voulu élaguer au maximum dans la contrainte formelle qu’il s’est imposée au point que la concentration verbale se réduit au sujet et au verbe, éventuellement accompagnés d’un complément.
La perception a toujours occupé largement l’écriture de cet auteur. Nous la retrouvons dans ces notations. Le 24 décembre 2012, Il note : « Au moment d’écrire la date, la lumière s’obscurcit. Sa main s’arrête. La nuit serait-elle si proche ? Et comment continuer sans le jour ? » Et le lendemain les mots maintiennent en vie : « Une phrase par jour, pour que dure le jour rayé d’oiseaux. (…) pour que dure la voix, son ombre claire pleine d’échos. » Comme Claude Monet pour qui il fallait « peindre ce qu’on ne voit pas », il s’agit pour Jacques Ancet d’écrire ce qu’on ne voit pas et gagner « l’infini » par la « limite ». L’écriture mène l’être entre apparition et disparition. Une vérité point et au milieu se lève parfois quelques mots qui font briller l’infime. Des voix circulent dans le recueil autres que celle de l’auteur qui se souvient de paroles très simples. C’est d’ailleurs souvent ce que l’on retient : le dépouillé, le bref, qui résonnent soudain dans l’âme. C’est dans la troisième partie que l’autre traverse les courtes annotations dans le quotidien ordinaire qui parfois se retrouve renversé : « Tu dors paisible dans le soir qui vient. J’attends la nuit. Ton souffle fait le silence. Avons-nous jamais été si proches ? »


Philippe Mathy, Veilleur d’instants, (peintures de Pascales Nectoux). Paris : Editions L’herbe qui tremble, 2017.

Trois strates composent ce recueil où se mêlent proses poétiques et poèmes verticaux. Une désespérance traverse les premiers textes de « La lumière désemparée ». Comment la dire ? Avec des images très simples : « Porte ouverte/sur des chemins perdus./La lumière avance, désemparée. » L’envol d’un oiseau se retrouve paralysé. Un monde est comme en deuil de lui-même. Une fatigue parle à travers un désespoir et les choses du monde, reflet de l’âme de l’écrivain.
Plus lyriques, plus fervents, plus envolés, sont certains textes avec une litanie qui donne l’élan : « Je m’invite dans les nuages./ (…) Je m’invite/dans le vol des oiseaux,/ dans leurs chants./ (…) Je m’invite dans les clapotis de la rive. (…) » La rencontre avec la nature mène à la tentation de la fusion avec l’autre dans un phrasé simple et épuré.
La Loire est le paysage central de ce recueil avec ses multiples reflets, ses zones d’ombres et de lumières. Les textes sont des fenêtres poétiques sur le monde, de sa renaissance avec le printemps à son déclin avec l’automne. Le poète observateur des bords de Loire vit au rythme des saisons. Le ciel dans l’eau où pêche celui qui fait prendre langue à un coin du monde est une douceur paisible. La nature s’humanise sous la main de l’écrivain. L’écriture est là pour nous rappeler que l’être humain, avec l’attention qu’elle réclame, peut faire corps avec la nature : « C’est en toi/que chantent les petites cascades ». Les deux versants de l’existence sont présents dans la conscience : « Tant de bleus dans le cœur/qu’on ne sait plus/s’ils sont venus/du ciel/des fleurs/des coups reçus ».
Un oiseau, particulièrement apprécié des regards poétiques, l’hirondelle, s’en allant et revenant, dont il reste le souvenir de l’envolée durant toute la période hivernale, se confond avec la force de vie et de renouveau. Elles sont des « petits fanions noir et blanc » « dans le ciel ».
Comme ces hirondelles, les mots sont des veilleurs, des lampes capables d’offrir aux jours les plus sombres la lumière nécessaire à la vie : « Si l’encre ne peut éclairer la blancheur du papier, où nos cœurs pourraient-ils découvrir la lumière dont ils ont besoin, battre au tempo d’un temps qui s’accorde à la durée ? »


Anne Mounic, Plus que lune – sur la lente échelle du rythme. Paris : Editions Feuilles/Fictions, 2016.

Plus que lune est un roman protéiforme avec ses tonalités sociologique et philosophique. La structure du livre rythmée par des œuvres musicales épouse les mouvements de l’existence sur fond de modernité déstabilisante. Les personnages d’origines sociales toutes différentes sont avant tout des êtres de parole qui se rencontrent, le chef d’entreprise, le chômeur de plus de cinquante ans, l’étudiante, l’enseignante… Tous sont en perpétuel devenir, certains dans l’interrogation d’une société en faillite et dans l’espoir d’une ouverture. Un personnage, Constance, fait se rencontrer certains d’entre eux sur un plateau de télévision tentant de faire émerger la part d’humanité qui les rassemble en dépit de leur différence jusqu’à ce qu’une présence impromptue surgisse et renverse toute tentative de rencontre. Mais ce qui aurait pu briser net la continuité du roman, celle des rencontres et des échanges dans une certaine constance, n’a finalement pas eu la prise aussi dévastatrice qu’on pouvait redouter. Le surgissement d’Hervé, non invité, a certes apporté « l’effroi » et la « paralysie » comme un attentat contre la pensée, cependant certains échanges repris se sont au contraire enrichis.
Si le roman s’inscrit a priori dans une linéarité, celui-ci est loin d’épouser les habitudes narratives. Le mouvement est prenant. Tout bouge dans cette écriture, et la pensée, la réflexion, sont invitées au devant de la scène.
Les travers de notre société sont mis en relief par les propos des uns et des autres et par les réflexions de la narratrice. Sur le travail : « Le temps des fous du travail est venu. Il ne suffit pas de gagner sa vie. On réclame un réel héroïsme, mélange d’abnégation, de soumissions, d’ardeur à se battre, à s’imposer, à être le meilleur » ; l’être est devenu un « capital humain ». Sur le langage : Il s’agit pour chacun de trouver les « mots qui convertissent en acte les peines de l’ombre », « les mots qui font surgir la lumière et transforment l’impuissance tragique en périlleuse traversée épique. Les mots s’emparent de la douleur et la pétrissent comme pâte de l’aventure. » Entre les personnages, les mots sont source de réflexion qui les poussent toujours plus loin dans leur approche d’eux-mêmes. Ils font germer l’humanité. Cependant, pour certains protagonistes, comme la jeune étudiante Mona par exemple qui « ne lisait pas », « les mots » n’ont qu’une « valeur d’usage ». Ils lui servent pour « affirmer sa personnalité ». Ils sont trop souvent utilisés pour assurer un rapport de force avec les autres. Ils finissent par être trop ancrés dans une réalité ravagée par « le culte de l’actuel » et du téléphone portable. Une perte irrémédiable du sens, de la recherche du sacré, de l’épiphanie, frappe l’époque, la littérature des siècles passés s’évanouissant devant les romans de gare. Mona est le personnage qui incarne la vacuité même. Une autre étudiante s’est au contraire engagée dans une recherche de soi et du « sens de son existence », sans que son acharnement puisse nécessairement lui offrir un avenir tangible. Un mouvement gratuit se met en branle pour donner sens à la vie d’un être. C’est aussi ce genre d’étudiante qui donne un sens au travail d’une de ses enseignantes. Des dialogues s’élaborent entre les personnages pour éveiller des questionnements sur soi, pour mesurer le degré d’interrogation. Et le discours indirect vient aussi estomper la séparation entre la réflexion de la narratrice et celle d’un personnage. La frontière entre le commencement et la fin du discours devient floue : écrivain vivant à l’hôtel, « Constance dit pourtant que l’intelligence s’aiguise de ne pas se fermer au pathos. (…) La parole nous assure du lien, – en nous, entre nous –, d’où naît la liberté. Nous nous portons vers autrui sur l’axe horizontal de la rencontre ; nous nous éprouvons nous-mêmes sur l’axe vertical du rythme et de la voix. Nous vivons, entre notre histoire et l’instant, à la croisée des consciences. »
Des tableaux se succèdent, se complètent et se répondent comme s’ils avaient été écrits au gré des jours et dans une espèce d’échos. Les personnages se retrouvent au fil du roman, changé par un retournement dans leur existence ou par des réflexions de plus en plus abouties à travers les échanges. Des intermèdes voués à la musique permettent de supporter la rude réalité traversée par tous les protagonistes qui « essaient de vivre ». La narratrice semble retrouver une certaine harmonie aux rythmes divers. Elle s’interroge également sur les actes de ses personnages. C’est un roman sans véritable histoire, peut-être pour dire une certaine vacuité, une confusion dans laquelle certains êtres peuvent vivre. Le livre s’ancre sur la réception du monde dans lesquels les êtres vivent et où l’aspect tragique plane. Il vise à interroger l’existence à travers des personnalités différentes, à mesurer « l’instabilité sociale » de notre monde, à poser les jalons d’une certaine éthique de vivre avec soi-même et les autres.
Celui qui réfléchit peut se sentir en marge de la société comme l’écrivain qui écrit le livre et se faufile un peu dans toutes les personnalités présentes. La parole est le lien suprême entre toutes les personnalités.
Le livre cherche à mettre en relief le problème crucial de la perte du sens et la volonté, malgré tout, grâce à des individualités qui résistent, de redonner espoir. Ainsi pouvons-nous retenir les propos de Magali et de Nadine :
« - Je me dis parfois que nous vivons dans un monde épuisé, reconnaît Magali, épuisé de rivalités, désorienté, pris dans des jugements sans fond, en pure et sèche extériorité. On fait les choses, non pour elles-mêmes et en considérant leur substance propre, mais pour l’effet qu’elles auront en termes de prestige, de pouvoir ou de carrière. C’est une agitation du signe, non plus un mouvement qui ressource la valeur de vivre.
- Même si le monde paraît se renier, moi, je ne veux pas me renier, poursuit Nadine en reprenant le fil de ses pensées, et je suis sûre que je veux venir en aide à l’adolescente que j’étais en demeurant fidèle à ce qu’elle voulait au plus profond. Je me souviens qu’elle se promettait alors de se montrer fidèle à elle-même au cours de sa vie, de ne pas s’abandonner à une forme de démission, ou de trahison. ».
Face à la menace de déshumanisation, la parole permet d’exprimer le « mouvement de l’esprit » qui n’a de cesse de vouloir, tendu vers l’apprentissage du savoir et de l’échange.

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