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Nelly Carnet, poèmes Première publication: 24 septembre 2017

par Nelly Carnet


Pour un autre monde

En offrande aux photographies de Michelangelo Bulgarelli

Entre terre et mer

Entre terre et mer,
à l’horizon,
une pyramide s’élève.
C’est un Mont
au milieu d’un paysage
nu et solitaire.

Ce mont est ta crypte
où tu es venu déposer
il y a vingt années
ton profond secret.

Les herbes folles le réveillent de sa torpeur.
L’œil, qui regarde le monde de si près,
est dans l’attente d’une prochaine ascension.

Un voile de lumière tente de percer
les ténèbres du ciel.
Ton mélancolique secret
émerge de ce paysage dénudé et si tendre*.
Et les mots ne cessent d’aller vers lui
pour te le rendre plus clair.

L’eau douce de la rivière ou de la vie
coule vers la mer.
Immensité bleue ou noire ?

Tes images,
que tu nous tends,
sont des mises en bière
pour un tombeau à la mer morte.

Expression de M.Bulgarelli à propos du choix du noir et blanc pour la photographie
Car tu voudrais renaître
au milieu de cette vierge étendue.

Deuil, deuil interminable
jusqu’au roc indestructible.

Une lumière d’or
sur les herbes folles
nous persuade que
demain est un autre jour,
pour toi,
qui croit encore ne pas avoir de demain.

Car le roc veille tes jours et tes nuits.
Il a le souci de toi,
plus que tu n’en as pour toi-même.
Bienveillant,
attentif,
compréhensif,
il est le veilleur de la vie.
Il retient nos regards qui s’y raccrochent
pour que tout converge vers une élévation de l’âme.

Ton nom même te parle.
Il fait de toi, sans que tu le saches,

un protecteur de tous les naufragés de la vie,
qui, au milieu de nulle part, regarde,
chaque matin,
éclore la lumière
dans l’ombre de ton regard.

Non loin de celui qui a mis main basse
sur ton âme, un soir d’enfance,
il y a un pont,
une immense lyre sur laquelle ton regard
joue de la musique connue de moi seule.
Tu voudrais t’élancer
vers le bleu
entre la route infinie
et les nuages,
ces larmes blanches,
suspendues entre les cordes de la lyre.
Noir, ce chemin du réel.
Encore trop lourd pour ton âme.
Mais ton regard s’en détache,
progressivement,
pour rejoindre les sommets
ouverts à la vraie vie.

Je regarde
tout l’invisible
de ton image intime
prise sur le vif.

Tu donnes forme et sens
à l’empreinte de ton profond regard,
celle où le vide,
l’absence,
la perte,
parfois en noir et blanc,
résistent à la couleur.
Temps figé,
Pensée arrêtée,
entre deux départs,
entre Ici et Là-Bas.

La route – la lyre
Et pourquoi pas dire :
La Mère – le Père
Entre la vie et la mort.

Une route qui perce le ciel
tend ses cordes
pour mener un combat
forces contre forces.

Une nouvelle lyre se dresse contre le Père.

Le pont te guide
vers un nouveau départ
que tu n’espérais plus.

Le pont, comme le Mont,
entre ciel et terre,
s’érige vers la vie.
Il fait passer nos âmes
d’une rive à l’autre,
pour renaître à nous-mêmes.

Chaque corde de la lyre
est une épreuve
que nous avons su franchir
pour demeurer en vie
au-delà de nos blessures d’âme.

Tu es venu vers l’Autre
déposant tes clichés
dans le creux de sa main.
Tu reprends ton souffle,
lentement,
pour un nouveau départ,
pour un nouvel inconnu,
qui n’est pas encore visible à l’œil nu.
Tu as rétabli le lien qui s’était oublié.
Nos vies se sont engagées sur le pont
pour franchir tous les obstacles de la vie
– ceux qui font peur et qui paralysent la volonté d’être et de vivre.
Il t’a fallu mourir à toi-même
pour franchir cette frontière invisible.
Tu cicatrises,
consciencieusement,
l’envers de la vie.
Tu chemines
jusque vers la clarté.

La voie est brève.
Quelques pas encore
et tu auras franchi l’obstacle dressé contre toi.

Le terrible ciel d’autrefois
qui éclatait en violents orages
a abandonné à tes pieds
ses forces outrageantes
pour que ta vie soit enfin possible.
L’ange, tout habillé de noir,
rejoint l’autre rive
plus humaine,
plus lumineuse,
plus chaleureuse…

La lyre est une pyramide de la connaissance,
preuve de la sortie des miasmes morbides.
Tu veux rejoindre le rêve joyeux
que l’on t’avait volé :
ces nuages,
ces merveilleux nuages *
d’un monde clair et audible.

*Baudelaire

Ton regard a fixé ce pont à jamais construit
loin des ruines
photographiées au plus noir de ta vie.

Le déclencheur de l’objectif
est le Fort/Da du photographe.
Apparition-disparition.
Tu retiens ce qui pourrait s’évanouir
comme une musique
s’élevant vers la conscience de soi.

Tu sublimes.
Tu arraches.
Tu cries en silence.
Tu répares d’un seul clic.
Tu montres dans le nu voilé de tes clichés
des blessures qui continuent de suinter.

L’image n’est pas le mot.
La voix de l’image est celle de l’indicible.
L’indicible par le regard.
L’indicible que le regard devine.
Un Etre en friche.
Un Etre en ruine.
Image de la douleur
offerte à son lecteur.
Tu donnes à voir
ce qui ne peut sortir de tes lèvres.
Serait-ce le silence du trauma ?
L’entaille dans les formes et les couleurs
comme l’entaille dans tout ton Etre ?

Le regard porté
sur des parcelles du monde
est celui de l’enfant aux cheveux gris.

Multiplication des clichés.
Multiplication des cryptes.
Répétition du vécu.
L’image travaille la mélancolie
d’un vieil enfant blessé à l’âme.
Blessures de l’Infans
dans le creux de l’image.
Profondeur sur la surface.
Profondeur du regard,
retourné au fond de soi.
Arrêt sur image.
Pétrification d’une douleur,
d’un cri étouffé.

L’image,
la chose vue d’avant les mots,
d’avant le sens,
est la dramatisation d’un vécu plus ancien que toi-même.
Les photographies sont des ponts imaginaires,
des passages vers un autre sens,
les signes que l’Infans nous tend,
suspendus dans le vide de l’espace et du temps.

Les ruines saignent
entre leurs quatre murs de guingois
qui se recouvrent de ronces.
C’est le monde carcéral de la réalité.
La terre s’est recouverte de broussailles et d’un grillage déchiré.
Des adventices ont gagné ce que l’on imagine être un ancien jardin.
Le seul souvenir du prestige de la tour
est cette lumière qui perce le ciel saturé de nuages.

Tu te tiens entre deux mondes,
comme un équilibriste,

entre le rêve éveillé et la réalité rugueuse à étreindre*.

Les ruines crient et s’élèvent contre celui
qui a mis à mal les vestiges d’un autre temps.
Dans ton mutisme,
tu ne cesses d’appeler.
Et les murs se resserrent sur toi
comme pris dans un étau.

Les ruines : une prise directe
sur l’ombre de l’objet tombé sur une âme.
Un corps brisé se serait-il construit sa propre prison ?
Ou sa propre résilience ?
Il se relève,
à fleur de peau des images et des mots,
qu’une main tend
en guise d’une simple offrande.

Ensemble, pendant des années, nous avons mis en forme
le cadavre de notre enfance
tenue secrète depuis tant d’années…

Voici donc
un Sujet,
une Histoire,
un Regard,
sur lesquels j’ai voulu poser des mots.
Des prises de vue ont souffert en silence.
Mais un regard a su sublimer l’inacceptable,
l’Innommable.

Un lecteur est un passeur,

*Rimbaud

un pont pour celui qui a tendu son âme en déshérence
à celui qui détient les mots.

Quelque chose avait eu lieu
qui a renversé la vie fugitive.
Personne n’avait rien vu.
Personne n’avait rien compris.
Personne n’avait soupçonné
ce qui était en train de se produire dans ton regard d’enfant.
Faut-il porter la vie
avec ses naissances et ses morts dans les yeux
pour commencer à
écrire,
peindre,
photographier,
sculpter,
indéfiniment ?

J’ai voulu donner une voix,
une voix qui marche
dans le silence,
dans l’invisible.
J’ai voulu redonner voix
à une âme étouffée,
mais qui se remet à vivre
dans l’existence suraiguë de la vie.

Tu as les yeux clairs du désastre.
C’est de la lumière humaine
que ton regard sur un monde en friche.

Tu te cherches dans tes voyages,
dans des lieux retirés,
dans leurs clichés.

Pour l’âme,
tu cherches une image qui dira la lumière,
la lumière
à l’ombre d’un deuil,
qui ne connaîtrait pas une telle passion de luire
si elle n’existait quelque part.
Une vie-flambeau
après un si long deuil porté,
absenté à soi-même,
mort à tout désir,
dans un corps portant la violence,
et qui s’est tu,
terré dans le mutisme.

Une manière toute particulière de regarder
coule dans tes yeux,
aujourd’hui plus qu’hier,
pour s’intensifier jour après jour.

L’infini épure ton regard.

L’Etre a besoin de retrouver ce qu’il a vécu juste avant de naître :
un cordon ombilical qui le nourrit dans la rondeur.

Silencieuse et volubile,
la baie est une ondine
qui se réveille à l’or du temps,
et offre à un regard éteint
la lumière qu’il réclamait depuis si longtemps…

Dans le ciel bleuté,
un soir d’hiver,
un nuage rose
éclaire en douceur
ton âme ressuscitée.

Que le photographe, au prénom si symbolique, puisse atteindre, par son long et raisonné travail, la montagne blanche…

Aller vers l’autre, c’est chercher…

L’écriture a cheminé vers le soleil
autant que vers l’ombre.
Elle s’est éclairée
à la seule lumière du jour.
L’âme est devenue aussi nue
qu’un duvet blanc d’un poussin
qui s’éveille à peine au monde.

Je regarde la mer à en perdre le souffle.
Je regarde la mer à en devenir bleue d’outre-tombe,
noyée à l’intérieur de moi-même
comme un poisson outre-Atlantique.

Ne plus être que ce que j’écris.
Épouser jusqu’à la plus fine fibre tissant la page.

L’invisible pensée de l’amour,
dans l’évaporation de soi,
est seule à conduire la main
qui s’efface au-delà de la page.

Loin de tout regard,
la vie fraîche s’effeuille
en pétales diaphanes.

Je viens m’étendre de tout mon long
sur l’édredon de plumes blanches.
Je viens passer une nuit entière
en compagnie de la vie rêvée des anges,
puis je m’éveille,
me lève,
et me remets à tracer des mots
qui vont chercher les réalités enfouies
dans les tombeaux entr’ouverts.

Le Mont,
qui de nouveau se détache de la campagne,
reflète un regard libre.
Il continue d’attendre l’inespéré
jusqu’à la nouvelle phrase
sortie tout droit d’un nouveau rêve.

Les photographies,
tout autour de moi,
sont nombreuses.
Ouvertes,
regardées,
dépliées,
je les lis,
je les traduis,
je cherche les secrets qu’elles renferment.
Je suis une âme attentive
à leur révélation.

Septembre-novembre 2016

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