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Notes de lecture par Temporel Première publication: 26 avril 2017

par temporel


Michèle Duclos, Un regard anglais sur le symbolisme français : Arthur Symons, Le mouvement symboliste en littérature (1899) généalogie, traduction, influence. Paris : L’Harmattan, 2016.

Michèle Duclos entreprend, dans cet ouvrage, de retracer le cheminement spirituel d’Arthur Symons jusqu’à la composition de cette somme importante que fut The Symbolist Movement in Literature (1899). Ce livre permit à nombre de poètes anglais de découvrir le symbolisme français. L’auteur de cette introduction nous propose une traduction de ces essais consacrés, dans l’ordre, à Gérard de Nerval, Villiers de l’Isle-Adam, Arhtur Rimbaud, Paul Verlaine, Jules Laforgue, Stéphane Mallarmé, J.K. Huysmans et M. Maeterlinck. Elle nous propose ensuite d’envisager les « rencontres et influences » ayant trait à ce livre, puis la théorie esthétique qui lui est sous-jacente et fut développée ensuite.
C’est dans les années 1889-1893 que Symons, né en 1865, lecteur de Browning, ami de Yeats, admirateur de Walter Pater, découvre la France. Il voyage également dans d’autres pays européens. Le mouvement symboliste en littérature est dédié à Yeats : « Cela vaut la peine d’écrie un livre pour un seul lecteur parfaitement ouvert à tout ce que l’on dira », écrit-il au poète irlandais. Dès l’abord, l’auteur associe symbolisme et littérature puisqu’il considère les mots comme des symboles, rendant visible « l’âme des choses » (p. 68). Tel est l’axe de sa perception des œuvres dont il parle. Le symbole tisse un réseau de correspondances et permet de « mettre ensemble des choses non familières et apparemment étrangères » (p. 82), dit-il à propos de Nerval. En ce qui concerne Axël de Villiers de l’Isle-Adam, Symons voit à l’œuvre un « romantisme spirituel » (p. 89). Chez Rimbaud, il perçoit « l’homme d’action » (p. 101) et met en relief, plutôt que son œuvre propre, son influence sur Verlaine, chez lequel l’intéressent le « discours de l’âme » (p. 111) et celui des yeux. Il décrit l’art de Jules Laforgue comme un « art des nerfs » (p. 127) au « rire de Pierrot ». Il note, à propos de Mallarmé, que, chez lui, « le désir de perfection apporte sa propre défaite » (p. 130), « et tous ses poèmes sont l’évocation d’une extase fugitive, arrêtée à mi-vol » (p. 135). Il dit de Huysmans qu’il est « un cerveau tout yeux » (p. 151) qui « sait que la force motrice de la phrase repose sur les verbes » (p. 152). Maeterlinck est sensible au « secret des silences expressifs » (p. 155) et à la signification du mystère.
Michèle Duclos signalait dans son introduction l’influence de Plotin. Symons le cite dans sa conclusion. Le symbole est le signe d’une essence qui échappe à la conscience. La perspective est idéaliste. Yeats lui reprocha de se montrer « vague dans sa philosophie » (p. 185). Michèle Duclos voit dans la conclusion « une forme de spiritualité qui calmait son angoisse existentielle » (p. 192) ; il y insiste en effet sur l’énigme de la mort. Elle évalue ensuite ce que sa réflexion a pu apporter à divers poètes, dont Yeats, Joyce, Eliot, Pound, Gascoyne, avant de considérer sa théorie artistique, idéaliste elle aussi, puisqu’il parle d’une « science universelle de la beauté » (p. 241). La poésie, permettant la « communion mystique avec la nature » (p. 245), se tient plus près de l’idéal que la prose, réservée à la temporalité humaine. Cette conception idéaliste, encore en vigueur à notre époque, y prend des formes diverses.
Sur le mode de la biographie critique, Michèle Duclos fait le point sur un chapitre de l’histoire littéraire. Tel est le mérite de cet ouvrage très précis et finement documenté.

Côté guerre Côté jardin : Excursions dans la poésie de James Fenton. Traduction et commentaires de Sara Greaves. Aix-en-Provence : Presses Universitaires de Provence, 2016.


Cet ouvrage se compose de deux parties, voire de trois : une introduction à l’œuvre du poète britannique James Fenton, né en 1949, également journaliste et écrivain, en trois temps : « Front et Arrière », « Retour au Même », « La ‘voix-peau’ » ; les poèmes orignaux et leur traduction, suivis de « Notes traductologiques ». Etudiant à Magdalen College, Oxford, Fenton « brandit un gauchisme militant » (p. 11), d’obédience trotskyste, et son désir d’aventure le porte, à l’âge de vingt-quatre ans, au Cambodge. Il s’y retrouve, comme témoin, au cœur de l’Histoire, dans une position très différente de celle des poètes soldats de la Première Guerre mondiale, auxquels Sara Greaves se réfère au début de son livre. (Isaac Rosenberg n’est pas le seul à avoir écrit « sur place », pourrions-nous dire. Robert Graves écrivit nombre de ses poèmes de guerre en situation. Sans doute est-ce une des raisons pour lesquelles il les rejeta plus tard de ses Collected Poems.)
A propos de « Cambodia / Cambodge », publié en 1983, Sara Greaves étudie ces « éléments de l’arrière » (p. 24) que sont « réticence », « minimalisme » et « classicisme formel ». Fenton lui-même refuse de se dire « poète de guerre » (p. 28) et se méfie de ce qui pourrait représenter une curiosité malsaine (p. 32). Il réfléchit sur le rapport entre poésie et politique, refusant, même en ses années militantes, d’inféoder l’une à l’autre. S’interrogeant sur l’usage que fait le poète du terme « dismay » (désarroi), l’auteur conclut, s’appuyant sur l’étymologie du mot et se situant dans une perspective lacanienne, à une « nostalgie de toute-puissance » (p. 74). Dans le sillage de Didier Anzieu (le « moi-peau »), elle parle de « voix-peau » (p. 77 et suiv.), un « oxymore » (p. 77) également, en nommant aussi Winnicott et son « espace transitionnel » « pour désigner une dimension collective de la lecture, c’est-à-dire une forme d’adresse orientée vers une génération historique » (p. 79). Elle met en valeur la personne de l’enfant, qui figure dans les poèmes dits « du front » ainsi que dans ceux dits de « l’arrière » (p. 81) et parvient à l’éthique au moyen d’un jeu de mots, « peau-éthique » (p. 93), qui invite « au partage de l’intime par une communauté » (p. 97). J’ajouterai qu’il n’est pas d’intime en dehors de l’œuvre, ou du récit, terme pris au sens large de saisie de la vie par la conscience humaine. En ce sens, il ne peut exister d’indicible, puisque la vie humaine ne devient telle que dans la parole qui l’embrasse. Il est vrai qu’il s’agit, fondamentalement, de liberté. Il vaut mieux, dès lors, se méfier du déterminisme qu’induit la notion psychanalytique d’inconscient. Elle établit, ainsi que la dualité corps-esprit, un dualisme tragique au sein du sujet, un exil de la source, peu favorable au fécond travail de l’intime, ou intériorité des intériorités. La conception de Didier Anzieu sur l’art, « au premier degré une représentation » (Le Corps de l’œuvre, Gallimard, 1981, p. 137), créant, tout comme l’idéalisme, une « illusion » (ibid., p. 138) de totalité, me paraît très contestable. Toutefois, ce n’est pas le lieu ici de contester ce point de vue.
En tant que traductrice, Sara Greaves cite Henri Meschonnic (p. 209) qui, comme on le sait, dissocie le mètre du rythme, ce dernier débordant la mesure et rendant perceptible à l’oreille amie la singularité du sujet parlant. Elle s’explique sur ses choix, alexandrin ou décasyllabe, rime ou non, registre lexical, ‒ les mots simples produisant en français, si l’on n’y prend garde, « une chute de poéticité » (p. 214) ‒, répétitions et jeux de mots, problèmes suscités par le genre grammatical. Tout traducteur s’y trouve confronté et fait ses choix. Son travail n’est pas transparent, mais relève du choix ainsi que de la voix.
Terminons avec un exemple, le poème intitulé « Wind » (« Le vent », pp. 104-105), publié en 1983. En voici les deux premières strophes. S’y entrelacent, de façon poignante parce qu’allusive, les deux aspects signalés par Sara Greaves dans son titre, « Côté guerre Côté jardin ». On perçoit même une tonalité biblique dans cette évocation de l’épreuve humaine.

This is the wind, the wind in a field of corn.
Great crowds are fleeing from a major disaster
Down the green valleys, the long swaying wadis,
Down through the beautiful catastrophe of wind.

Families, tribes, nations, and their livestock
Have heard something, seen something. An expectation
Or a gigantic misunderstanding has swept over the hilltop
Bending the ear of the hedgerow with stories of fire and sword.

Voici le vent, vent soufflant sur un champ de blé.
Les grandes foules fuient un désastre majeur
Descendent les vallées vertes, les wadis dansants,
Traversent le brillant cataclysme du vent.

Les familles, tribus, nations et tout leur bétail,
Ont entendu ou vu quelque chose. Une attente,
Une vaste méprise, ont passé la colline,
Plient l’épi des haies de lais de feu et d’épée.

La tonalité médiévale que donne le mot « lai » dans ce dernier vers ouvre un champ historique plus large. Le double sens, ou « double entendre », d’« ear » est perdu, mais le lai suggère une certaine oralité, et donc une écoute. Le récit ne s’y renie guère puisqu’il est une initiation au temps de l’œuvre, qui ne s’identifie pas au temps chronologique, mais affirme pour tous la réalité de l’esprit, ou réalité proprement humaine. « Pour traduire la poésie », écrit Sara Greaves, « il faut de la créativité et de la rigueur, et du temps pour négocier entre les deux » (p. 207). Le temps de la traduction prend le relais de celui de l’œuvre, mais ne coïncide pas avec lui. Nous revenons à l’espace transitionnel de D.W. Winnicott et à l’idée de juste distance entre les êtres, permettant que s’exerce pleinement la parole, l’écoute attentive éludant les périls du face-à-face, tout extériorité, et de sa surdité à ce que Mallarmé nommait le « poème, énonciateur ». Ce dernier embrasse une réalité toute subjective, mais réalité néanmoins, en partage. La différence, peut-être, entre le poète de guerre et le poète témoin, tient au jeu des personnes ; le premier utilise la corrélation de subjectivité dont parle Emile Benveniste tandis que le second se confronte à l’étrangeté, voire à l’absence, des troisièmes personnes. James Fenton ne disait-il pas qu’on lui assignait inéluctablement à Saigon, « le rôle de l’Américain » (p. 34) ? Dans cette extériorité de masque, la voix tragiquement s’épuise.

« Paul Celan de Czernowitz à Paris », Les Temps Modernes, n° 690, août-octobre 2016.

Le numéro 690 des Temps Modernes est presque entièrement consacré à Paul Celan, avec des articles de Marc Sagnol, Mark Belorussets, Peter Rychlo, Constantin Sigov, Andrei Corbea-Hoisie et Jasmine Getz. Deux témoignages sont adjoints, celui d’Arnold Daghani, qui fut détenu en Transnistrie dans un groupe comprenant le père de Paul Celan, et, sous forme de lettre, celui de Selma Meerbaum. Comme l’écrit Philippe Kellmer, qui introduit le témoignage d’Arnold Daghani : « L’énigme reste entière. / L’enseignement est terrifiant. »

Henri Meschonnic, Infiniment à venir, suivi de Pour le poème et par le poème. Paris-Orbey : Arfuyen, 2017.

Ce recueil est la réédition de celui qui fut publié par Bernard Dumerchez en 2004. Il ut écrit à la suite de la visite à l’Historial de la Grande Guerre de Péronne.
Pour le poème et par le poème est le discours de réception du prix Jean Arp, prononcé à Strasbourg le 4 mars 2006. Henri Meschonnic y reprend les points saillants de sa recherche poétique et critique, indissociables. « Le poème est la pâque du langage. »

Romain Rolland et l’Inde, un échange fructueux, sous la direction de Roland Roudil. Dijon : Editions universitaires, collection Sociétés,2016.

A l’occasion du centenaire du prix Nobel attribué à Romain Rolland en 1915 s’es tenu à la Sorbonne un colloque : « Romain Rolland et l’Inde : un échange fructueux », dont les actes sont publiés à Dijon. En préambule, une lettre de Romain Rolland à l’un de ses critiques, où l’auteur de Jean-Christophe donne quelques précisions quant à ses liens avec la culture indienne. « Il va de soi que ce n’est pas Gandhi qui m’a révélé l’Inde. » On trouve, dans Jean-Christophe, « une page déjà toute pénétrée du feu de la Gitâ ». Romain Rolland mentionne Tagore et parle d’une « parenté secrète, profonde » avec l’esprit de l’Inde, dont il admire notamment « le pouvoir de renouvellement », se reconnaissant dans l’inde hindouiste et védantique, plus que dans l’inde bouddhiste.
Roland Roudil parle dans son introduction d’un « passeur entre l’Inde et l’Occident » tandis que Jean Lacoste offre un « panorama » des « relations de l’écrivain avec l’Inde », partant de la photographie présentée en couverture du recueil, prise en 1926 lors de la deuxième rencontre de Rolland avec Tagore, dont il apprécie le « diagnostic sévère sur la civilisation européenne et la possibilité d’une réconciliation ».
Les différentes contributions sont ensuite classées selon quatre axes : « Les effets d’une rencontre », « L’ouverture au monde », « L’inde en correspondances », « Du sentiment océanique à ‘L’Evangile universel’ ». Sont étudiées les œuvres de Rolland directement consacrées à l’Inde ainsi que la manière dont la pensée indienne imprègne certains aspects de ses romans. Les approches sont historiques ou littéraires.

Ara Alexandre Shishmanian, Le sang de la ville. Poèmes traduits du roumain par Dana Shismanian. Paris : L’Harmattan, 2016.

Les poèmes réunis dans ce recueil témoignent d’une méditation philosophique étayée par l’étude des religions, spécialité de leur auteur, qui a publié notamment des travaux sur l’Inde védique et la Gnose. Il se glisse entre les pages un personnage dénommé « Personne », du nom qu’Ulysse adopta afin d’éviter de se faire connaître de Polyphème, qu’il avait aveuglé pour lui échapper avec son équipage. Le mot se déplace ainsi vers son origine latine en se comportant comme un masque. « Personne est le résultat de ce décollement de soi ».

Nous recevons également de ce poète Le fruit obscur. Paris : Editions du Cygne, 2017.

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