Retour au format internet
Notes de lecture Michèle Duclos Première publication: 26 avril 2017

par Michèle Duclos


Maurice Couquiaud, Enchanter Les « Peut-Être », Essai poétique sur le principe d’incertitude, préface de Jean-Pierre Luminet. Paris : L’Harmattan, 2017.

Quel beau et riche titre qui en quelques mots résume et met en valeur toute une carrière de poète penseur de la science et de l’ontologie contemporaines avec des oxymores, associant « principe » et « incertitude » comme chez Gödel ; « essai » et « poétique » ; et surtout par le pluriel d’un « Peut-être » appliqué à l’épistémologie du cosmos, à la psychologie des profondeurs et à la vision biblique ouverte et richement incarnée par la superbe revue des Amis de l’Œuvre de Claude Vigée animée par Anne Mounic. Ce titre multiple à lui seul annonce la vision d’un monde où expression poétique et cosmos scientifique sont réconciliés après de longs siècles de séparation poussant parfois jusqu’à l’hostilité…
Dans les pages que ce titre introduit, souvent reprises des plus marquantes publications scientifiques et philosophiques de Couquiaud au long d’un demi-siècle, figurent en références les noms les plus prestigieux de la pensée scientifique, à commencer par celui de son préfacier astrophysicien saisi, lui, par la poésie, Jean-Pierre Luminet ; comme en réponse on retrouvera à plusieurs reprises celui d’un des grands explorateurs de l’infiniment minuscule, Basarab Nicolescu, lui aussi penseur complet et auteur de Théorèmes poétiques. Outre ses rôles de rédacteur en chef de la revue polytopique Phréatique et de vice président du PEN Club français, qui l’ont amené souvent à interviewer les personnalités nommées et bien d’autres, Couquiaud est à son tour interviewé sur ses goûts poétiques et nous révèle le nom du penseur de la science et de la religion réconciliées, Teilhard de Chardin, qui a fait naitre chez le poète alors étudiant au sortir de la Seconde Guerre mondiale la curiosité et l’étonnement, plus encore que l’émerveillement, de ce qu’Edgar Morin, lui aussi présent dans ces pages, nomme Le paradigme perdu. Tout ce très beau monde de la culture contemporaine est évoqué avec discrétion et modestie, aussi parfois avec un humour joyeux, par un poète qui résume ainsi son esthétique :
Comprendre, / c’est imiter la danse des papillons / qui savent se poser sur les fleurs / sans en faire bouger les
tiges, / sans compromettre l’avenir des bourgeons / qui doivent s’épanouir près de leurs sœurs écloses (…).

Desmond Egan, L’Holocauste de l’Automne, édition bilingue, tr. J.Poncet. Thonon- les-Bains : Alidades,1998.
Desmond Egan, Famine, édition bilingue, tr. B.Gaurier. Thonon-les-Bains : Alidades, 2016.


La poésie irlandaise et l’Histoire ont partie liée dans un pays ravagé au cours des siècles par des invasions et des conflits ethniques et religieux, des « massacres trop nombreux à rappeler » et surtout par une famine « de dimension asiatique » selon un chroniqueur, qui au mitan du 19ème siècle vida le pays d’un quart de sa population par mort de faim ou émigration au Nouveau Monde. Dans L’Holocauste de l’Automne, comme l’indique déjà le titre, avec en filigrane la légende qui aurait conduit l’une de douze tribus d’Israël à se perdre en terre celte, le poète rapproche de la Shoah le sort réservé aux Irlandais par le conquérant voisin. « Nous (…) avons eu notre holocauste en / l’an de disgrâce 1847 ». « Les dynasties d’acier nous ont traités/ nous aussi comme un peuple élu (…) ont fait de nous des Marranes… » Les horreurs démentes de la Shoah sont nommées, et l’auteur rappelle les moments les plus violents vécus par son propre pays. Solidaire du passé de son peuple et d’un passé qui refuse de passer, dans une langue sobre et nette, le poète « griffe d’encre ces feuillets (…) » qui « ne permettront pas que cela ait été / sans qu’un cri ne soit lancé dans / les couloirs du temps ».
Plus éparpillé dans sa thématique et souvent plus dur dans son expression, appuyant son vocabulaire violent sur des répétitions, Famine poursuit le parallèle central de l’Holocauste de l’Automne et insiste sur l’héroïsme d’un peuple asservi mais jamais soumis : « mille ans / mille ans / de guerre et de famine et de peste / mille ans passés à fuir // mille ans à mourir / / plus qu’à vivre (…) » « et cette maladie noire/ sévit toujours » « Seigneur combien de temps ? » Le poète détecte dans ce passé hérité l’explication de « notre brève poésie » : « famine de sentiments / famine de mots / famine d’espaces / de terres/ de beauté/ de jours ». Mais n’est-il pas trop sévère et injuste envers la grande poésie irlandaise contemporaine qui s’est battue au Sud comme au nord contre les « Brits » tout en s’opposant aux extrémismes des deux bords ? Le thème multiple de la violence armée ou d’ordre économique (spoliation des terres par des Anglais) est au coeur de la grande poésie irlandaise ainsi qu’une interrogation sur l’avenir, plus culturel qu’économique, du pays confronté à la « globalisation » des valeurs. On la retrouve entre autres chez Heaney et John Montague.*
Mais tous les poètes ne partagent pas la vision héroïque de l’Irlandais revendiquée par Egan. Dans le long récit en vers de Patrick Kavanagh (1904-1967), The Great Hunger**, la famine évoquée à travers une vie terne est celle du paysan Maguire attaché à une glèbe ingrate, aspirant vaguement à une spiritualité et une paix contrariées par l’Eglise omnipotente.

*John Montague, Dans l’entre-deux/ Border Sick Call. Thonon-les-Bains : Alidades, 2015.
**Dans Anthologie de la poésie irlandaise du XXème siècle, ed. bilingue. Lagrasse : Verdier, 1996, pp.209-244.

David Gascoyne, La vie de l’homme est cette viande/ Man’s Life Is This Meat, tr. Blandine Longre ; avec des autotraductions de David Gascoyne. Paris-Londres : Black Herald Press, 2016.


Même si la production strictement surréaliste de David Gascoyne (1916-2001) n’occupe qu’une période brève dans sa vie et sa capacité créatrice, elle fait de lui le représentant majeur du mouvement français en Angleterre ; moins par son recours modéré à l’écriture automatique que par son adhésion proclamée aux valeurs revendiquées par André Breton et ses amis, reprises par lui en français dans son Premier Manifeste Anglais du Surréalisme publié en juin 1935 dans un Cahier d’Art parisien de Christian Zevos, ici présenté, et par la publication, en 1935, de A Short Story of Surrealism hélas inédite en français, précédant de quelques mois sa participation très active à la grande Exposition Surréaliste Internationale de Londres qui, nous dit dans son avant-propos la traductrice, accueillit plus de 20.000 visiteurs en quatre semaines. Dès 1938 néanmoins, avec la publication de Hölderlin’s Madness, l’évolution du poète, chez qui la spiritualité chrétienne de son adolescence se teintait de mysticisme et d’hermétisme, rendait inévitable une rupture décidée par Breton lui-même. Gascoyne néanmoins ne renia jamais ses amis parisiens, ajoutant en 1985 à ceuxqu’ il avait déjà traduits (repris en 1970 dans Collected Verse Translations) Les Champs magnétiques de Breton et Soupault ; écrivant sur eux de très belles pages de prose à l’occasion de leurs publications ou de leur décès (textes repris par les éditions Enitharmon en1998 dans David Gascoyne, Selected Prose 1934-1996).
Pour absurde donc surréaliste qu’il parût, le titre du second volume de poèmes de Gascoyne, Man’s Life Is This Meat, avait été lucidement provoqué, comme le rappelle la traductrice dans son avant-propos très riche en information. Le volume français éponyme bilingue qu’elle nous offre, outre qu’il reprend le contenu de son homologue anglais, nous propose aussi des extraits d’Other Early Poems (1932-1935), de Surrealist and Other Poems (1936-1938 et des Autotraductions de cinq poèmes qui appartiennent au volume suivant (1943), Metaphysical Poems (repris en 1989 dans le volume bilingue Miserere des éditions Granit aujourd’hui épuisé). Postfacé par Will Stone, ce riche volume, soigneusement annoté, présente une bibliographie de et sur le poète. Le tout dans une présentation impeccable.
Le lecteur s’attendant sur l’invitation du titre à pénétrer dans les forêts de textes obscurs sera surpris de rencontrer des poèmes courts divisés en strophes même irrégulières dans une versification proche du « strung rhythm » défendu par Hopkins c’est-à-dire dans le plus pur rythme lyrique d’une belle prose. Un rythme lyrique remarquablement rendu par la traduction qui recrée des poèmes dans une parfaite fidélité. Si leur sens n’en est pas immédiat, les images aux nombreuses couleurs et les paysages évoquent Rimbaud plus que Breton. Telle « La froide et renonçante beauté de ceux qui mourraient/pour soustraire leur amour aux doigts méprisants de la catin »…Eluard n’est pas loin, sans copier : « La mer est une bulle dans une tasse de sel / La terre un grain de sable dans une minuscule coquille / La terre est bleue ».
La citation d’Eluard placée en épigraphe nous rappelle que Gascoyne conserva toute sa vie le sens d’un engagement social plus encore que politique et que comme nombre de ses compatriotes poètes et penseurs (dont certains y laissèrent la vie) il s’engagea au service des Républicains espagnols, relayant en anglais à Barcelone la diffusion de la radio nationale. Un magnifique poème, « Lozanne » inspiré par un fait divers rappelant de loin l’affaire de Violette Nozière, prend la défense de l’amour fou : « qui donna aux persécutés le droit de refuser la vie à ceux qui refusent d’être persécutés ? » Un Gascoyne nietzschéen ? Dans « Antennes » « Le dernier homme affable émerge du tunnel » On trouve dans le « Premier Manifeste Anglais », écrit en français par Gascoyne, le terme « gauchiste » (les guillemets sont de lui) qu’on aurait pu croire plus récent, appliqué par lui à l’art comme « populiste ».
Peut-être un poème tel que « Unspoken/ Tacite » illustre-t-il sans perdre d’une logique le fonctionnement authentique de la pensée dans son jaillissement revendiqué d’entrée par Breton dans son premier Manifeste de 1924 : « Les mots ne laissent pas de temps pour le regret/ Mais regrettons quand même / Le silence inviolé (…) Des mots périodiques / Qui glissent entre les fissures/ avec le visage du souvenir et le son de la voix / Plus intimes que la sueur aux racines des cheveux » (…).
Pourtant rien n’illustre mieux ce qui oppose, sinon l’esthétique, du moins la psychologie des deux poètes que le rapprochement entre « L’Etre supposé / The Supposed Being » et « L’Amour libre » présent dans l’Amour Fou du Français qui semble l’avoir directement inspiré : entre, de Breton, « ma femme au sexe de glaïeul » et de Gascoyne le « sexe/ Une cruauté et de la mort dans les cuisses/ Une béance et de la noirceur - ». Cette opposition existentielle nous en apprend plus que le ferait une analyse sur la vie et les tourments du poète anglais tels qu’il les décrits dans son Journal de Paris et aussi nous permet de comprendre son effort pour échapper à une profonde interrogation angoissée. Ses poèmes révèlent un être humain, seul, tourmenté, à la sensibilité sensorielle exacerbée (comme dans d’autres écrits de la même époque), ainsi sur « le terrain morcelé de l’angoisse / où l’on marche les mains liées » ; allant parfois jusqu’au macabre.
C’est surtout à l’occasion de poèmes inspirés par des peintres, Yves Tanguy, Salvador Dali, Max Ernst que Gascoyne laisse libre cours à des images d’angoisse et de violence. Et plus encore dans le relativement long poème « Et le septième rêve d’Isis » qui se veut suscité par l’écriture automatique, où des images à l’érotisme cruel semblent directement suggérées par le célèbre film de Bunuel « Un chien andalou ».
Et c’est peut-être des Surréalistes belges (y compris Magritte illustré dans son dépassement tranquille des conventions mentales) plutôt que des français qu’il convient de rapprocher Gascoyne car comme eux il conserve le sens d’un lyrisme ouvert sur l’au-delà du moi : « Dans la nuit qui s’éveille / Les forêts se sont arrêtées de pousser/ Les coquilles sont à l’écoute / Les ombres dans les mares deviennent grises / Les perles se dissolvent dans les ombres / Et je reviens vers toi ».
Surréaliste ou mystique, Gascoyne est loin d’être simplement comme le dépeignait son ami Philippe Soupault « un poète français qui écrit en anglais » : un poète majeur dans son authenticité et son originalité. Et on ne peut que se réjouir que, au-delà même de la belle réalisation de La vie de l’homme est cette viande d’autres publications de Gascoyne soient enfin programmées dans notre langue dans notre pays.

Alexandre Pouchkine, Le Comte Nouline, éd. bilingue. Thonon- les-Bains : Alidades, alidades, petite bibliothèque russe, 2016.


Si un second court récit, « Le Coq d’Or », très sobre et cruel, illustre le mythe planétaire du vœux imprudent, du biblique Roi Hérode avec Salomé au shakespearien Roi Lear, « le Comte Nouline » comme nombre de romans à commencer par ceux de Tolstoï, donne une image, ici particulièrement satirique, d’une haute société russe citadine ou rurale du 19ème siècle désœuvrée en quête de sens surtout chez les hommes alors que les femmes peuvent se révéler les gardiennes du devoir ou d’un bon sens bourgeois prudent. Ici où « la campagne n’est qu’ennui, boue, mauvais temps », la seule distraction du barine est la chasse. Celle de son épouse, outre « Saler les champignons, nourrir l oies, / Etablir le diner et le souper/ Inspecter le grenier et la cave… »
Ce poème extrêmement brillant nous renseigne surtout sur l’aura dont disposait alors la culture française, surtout par son théâtre, représentée par Talma, Mademoiselle Mars, d’Arlincourt et Lamartine…et sur la renommée de Walter Scott. Le Télégraphe arrive jusque dans les campagnes russes. Tous regardés de haut par le gandin dandy dont le nom même dénonce la nullité et qui espère profiter de l’hospitalité offerte par son hôtesse…

Jasna Samic, Dans le lit d’un rêve, poèmes. Bruxelles : M.E.O., 2017.


Jasna Samic, originaire de Sarajevo, écrit également en français et vit à Paris où elle a exercé des fonctions au CNRS et à RFI en collaboration avec France Culture. Ses deux pays sont présents dans ce volume comme le sont la mort et l’amour de la vie, la réalité et le rêve ou plutôt le rêve au cœur de la réalité. Dans ce volume, ses tout premiers poèmes sont dédiés à Sarajevo devenue « Ville Tristesse » où « Avant d’avoir réduit les livres / En suie / Une époque tout entière fut engloutie / Par le jour / Plus noir que le goudron » avec « Ce qui reste de la salle de lecture : / L’odeur de cendre des anciens manuscrits et / un souvenir lointain de la plume ». Elle-même a été menacée de mort, elle qui à travers ses nombreux voyages chante la vie, l’amour des humains, de l’art et de la nature.
Après New York, Venise, Namur… elle célèbre Paris, son fleuve et sa lumière, un Paris modeste qui échappe encore aux touristes et permet de rêver : « Dans le parc Brassens/ Le cerisier du Japon a fleuri / Plus somptueux qu’une houri »…Le Paris de Baudelaire aussi avec ses petites vieilles, ses bistrots, ses quais… Un rythme baudelairien anime sa prose libre musicalement découpée par des élans suivis de chutes brusques, rythmant une joie de vivre qui échappe au métronome. Elle vit avec élan le Paris des arts, des rencontres avec des peintres et de poètes, tant ceux du passé inscrits dans leur quartier que des poètes et des artistes dont elle partage la nécessité créatrice.
Pour elle « la vérité est dans l’ivresse », dans une ambiance de « Cantique des Cantiques » et quand elle s’attire le cri inattendu : « Tu es le bonheur de ma vie », elle traduit l’atmosphère qui imprègne beaucoup de ses poèmes, qu’elle nous fait partager, également par l’intermédiaire d’images où se rejoignent l’humain et le cosmique : « Nue sur un rocher lisse / Tu t’abandonnes aux luxurieux mouvements de la mer / Tandis qu’une brise / Telle une douce main d’amant / Se promène par la galaxie de ta peau somnolente / Allaitant tes lèvres déployées et embrasant / Les criques de ton corps »

Imprimer



Le texte demeure propriété de l'auteur .© temporel.fr
http://temporel.fr | contact@temporel.fr