Retour au format internet
Nicolas Class, poèmes Première publication: 26 avril 2017

par Nicolas Class


Le Neckar


Ton nom, tes flots déjà sonnaient à mon oreille
Du temps de l’enfance où
Je ne balbutiais que quelques mots à peine,
Peu capable d’en dire ;
Mais on m’avait appris que pour sûr tu décris,
A l’Est, en Allemagne,
Le pays et qu’au Rhin tes ondes tu mêlais,
Ce pour quoi je t’aimai.

Si, entre Forêt-Noire et Jura de Souabe,
Plus austères pouvaient
Tes rives nous paraître, et les gens, et les villes,
Par toi baignés, que ceux
Qui sont en notre Alsace, il te fut fait présent
De la vigne en sa joie,
Des beaux jours du soleil, de l’amour dans les cœurs,
Et je le sus d’emblée.

Certes, car du début on m’avait donc montré
Telle antique gravure
Où devant Heidelberg, les collines laissant,
Tu traversais la plaine :
Vignobles et forêts, qui te suivent, dévalent
La pente en ses jardins,
Et tout n’est plus que chant, du jour à la tombée,
De la nuit dans la paix.

Ce, d’autres l’ont chanté ; plus que d’autres pourtant
Qui est cher à mon cœur,
De tes flots né au sein ; et comme il te révère !
En son âme exalté,
Suivre s’il te voulait, c’était pour l’Ionie,
De Grèce pour les îles,
Et possédé d’autant du Verbe qui vous tient
À embrasser la langue.

Sans pouvoir t’oublier, mais parce qu’en cette heure,
La lumière dorée,
Qui n’était que soleil et n’était que midi,
Ivre, jeune, éclatante,
Qui abolit l’espace et presque le temps même,
En furieuse extase,
Pressenti sous ton ciel il en avait déjà
La loi impérieuse.

Ce fut, fleuve, pourquoi tu fus chanté, ô frère !
Ce doit être parole,
Que délivrance vous en soit donnée aussi,
Vous qui êtes sans langue,
Que votre passion, à être dite ainsi,
Puisse enfin s’apaiser
Et que vous gravissiez les cycles de la vie,
Sans faute, en lieu réal.

Et nous ? n’avons-nous pas en propre de parole ?
De cœur en notre sein ?
Pourquoi vouloir sinon la blanche fleur du dire
Quand on vit solitaire ?
Dans la torpeur du siècle, à galvauder nos dons,
Nous épuisons nos forces,
Exsangues, abrutis, sans plus savoir qu’aimer,
À tourner au néant.

La Nature se tait, lointaine est sa rumeur,
Insensible son règne ;
En advient-il encor que ne l’entendons plus,
Avons chose autre en tête :
Nous cherchons en dedans ce qui est au dehors,
Voulons qui n’y peut être,
Présumons qu’un fantôme enfanté de nos chefs
Ranimera les sphères.

Et pourtant nous vivons, si c’est dans la grisaille
Et les charniers de nous,
Jusqu’au ventre du gouffre, en la fange et l’ordure,
Dont éructons, infâmes ;
Et pourtant nous vivons où fleurit la merveille
Hors l’immonde terreau ;
Et quand s’en brisent les tables d’airain, absoutes,
Tout reparaît aurore.

La Moselle


Bien heureux le mortel pour qui tu te revêts
De grâces nonpareilles,
Lui que ton œil enflamme et tes beautés émeuvent,
Belle enfant de Lorraine !
Je sais que, le matin, tu puises l’eau du puits
Devant ta maison chère,
Dans la cour d’où l’on voit la vallée se tourner
Comme aux boucles du fleuve !

Elle accourt à présent, clair miroir des Célestes
En ces noires forêts,
Car, belle et grande, la voici surgir enfin
D’entre les monts obscurs,
Revenir embrasser sa sœur, la jeune Meurthe :
C’est là ce que je vis,
Que tu me désignas d’un plus simple sourire,
Et qui croît, tel un chant.

Sans doute cherches-tu bien en vain au jour d’hui,
Entre les grands terrils,
Qui te serait dès lors l’alme fleur de Nancy ;
Mais son destin est autre :
Baigner la vigne lui a été accordé,
Son génie tutélaire
Veille à ce jour sur les méandres de sa course,
Le nom des lieux lui souffle.

Ces hommes, songes-tu, mais que l’on voit là-bas
Errer de n’être plus
Affairés au travail, désemparés d’autant
Dans l’oubli où ils tombent,
Qu’en savent-ils ? ont-ils nul souci de sa voix,
Plus agités encor
Dans l’indolence qu’au comble de l’action ? —
Les sœurs mêlent aux siennes

Maintes larmes, — la Seille, et la Sûre, et la Sarre, —
Longtemps, d’avoir pleuré
L’abandon, la noirceur, l’ennui, la frénésie,
Ce qui leur fut blessure.
Mais voici en leur for que rêvent Cuse et Trèves
À la tête pensante ;
Et pour résoudre les mystères de ce monde,
Ils vont sonder le sol,

Ces gens dont on ne sait plus trop ce qu’ils cherchent
Pour avoir perdu toute
Consistance à s’user en vue d’un seul savoir,
Qui n’en sait plus que dire,
Et laisse vaquer à toute sommation
Qui n’a d’autre souci
Que remuer la glaise à fin qu’on en soutire
Force d’utile oubli.

Si pourtant je nommai, — oh ! ne fût-ce qu’images, —
La déesse, et trois sœurs,
Et une autre aussi, c’est qu’autre chose s’annonce,
Bien plus que plénitude,
Aux hommes dans la nuit sacrée, en ce lieu sombre
Où eût manqué le jour :
Parce qu’une autre loi nous peut être le fleuve,
Mais là même où se dresse

La Porte Noire encor, — si aucune prêtresse
Repose sous son arche,
Vestige du vieux monde, — un signe nous demeure,
Pour peu qu’on sache en voir ;
Si est-ce là ce que tu as voulu sans doute
Me montrer, dresser à
Mon encontre, qu’un pan de mémoire revive !
C’est parole d’aurore

Qu’hardie tu prononças à fin lors que se tienne,
En juste provenance,
L’homme à la croisée des chemins qui lui convient. —
Sur ta lèvre sans doute
Tenait donc du divin l’abeille butineuse
Moissonnant la récolte
D’un plus astucieux entrelacs, seul séjour
Nous liant à nous-mêmes.

Imprimer



Le texte demeure propriété de l'auteur .© temporel.fr
http://temporel.fr | contact@temporel.fr