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In the Mecca, poème culte de Gwendolyn Brooks, par Jean Migrenne Première publication: 26 avril 2017

par Jean Migrenne


L’auteur

Gwendolyn Brooks (1917-2000) est l’une de figures marquantes de la poésie africaine-américaine, tant par la quantité, la qualité et l’impact de sa production : une trentaine de titres, tous abondamment repris en anthologies, commentés et cités. On ne compte plus le nombre de thèses de doctorat et d’études savantes qui lui sont consacrées. Son premier recueil, A Street in Bronzeville (1945) traite de l’impact de la guerre sur les Noirs américains. Elle fut le premier auteur de couleur à recevoir le Prix Pulitzer de poésie, en 1950, pour Annie Allen, recueil consacré à la condition de la femme dans ce milieu. Peut-être plus symptomatiquement encore, après ce monument national qu’était Carl Sandburg, elle fut nommée Poète Lauréat de l’État d’Illinois en 1968 (année de la publication de In the Mecca). Certains voient dans ce poème le passage de Gwendolyn Brooks du statut de poète de ghetto à celui de poète engagé. (1968, année de l’assassinat de Martin Luther King, quand les braises de Selma et les cendres de Malcolm X n’étaient pas encore refroidies.) Une biographie non signée, publiée en ligne par The Poetry Foundation fait remonter ce virage à un congrès d’écrivains Noirs tenu à l’Université Fisk de Nashville, Tennessee, en 1967, citant le Washington Post : « Brooks elle-même fit remarquer que les poètes présents se donnaient mission d’écrire en tant que Noirs, sur les Noirs, et pour un public Noir ». Nous ne prendrons pas parti et laisserons la paraphraser, comme c’est très souvent le cas aux U.S.A., ou éventuellement l’analyser, ceux et celles qui s’en réclament ou l’interprètent selon leur point de vue.

Le bâtiment

The Mecca Flats était un double bloc d’appartements résidentiels de luxe construit à Chicago en 1891, au nord de la 34ème rue, entre State et Dearborn. Lors de l’Exposition Internationale ‘Columbian’ de 1893, il servit temporairement d’hôtel. Un demi-siècle après l’abolition de l’esclavage, lorsque les descendants des esclaves du Sud commencèrent leur migration massive vers le Nord dont l’industrie se développait, Chicago fut l’une de leurs destinations principales [1]. Le Jazz fit florès dans une multitude de boîtes situées précisément autour de cet immeuble qu’ils investirent comme locataires dès 1912. On divisa les appartements et une petite bourgeoisie s’y installa entre la fin de la première et le début de la deuxième guerre mondiale. Le manque d’entretien entraîna rapidement une dégradation irrémédiable tant humaine que matérielle. Un plan rudimentaire très parlant, accompagné d’intéressantes photographies est consultable en ligne sous http://www.chicagodetours.com/mecca-flats-chicago/

Mecca fut aussi le nom donné, parfois jusqu’à nos jours encore, à un grand nombre de cinémas dans le monde anglo-saxon.

Le mythe

Dès 1940, le tout récemment constitué Illinois Institute of Technology lorgna sur cette friche potentielle pour la démolir et étendre son campus selon les plans de l’architecte Ludwig Mies van der Rohe. La résistance des défenseurs du patrimoine dura dix ans. Le bâtiment, évacué en 1951, fut rasé en 1952. Mecca Flat Blues, composé en 1924, le chante sous :

https://www.youtube.com/watch?v=mIRZy4OC_1g

et les paroles sont disponibles sous : http://www.parolesmania.com/paroles_spanky_and_our_gang_35345/paroles_mecca_flat_blues_945131.html

Ce titre fut repris en 2014 pour une exposition rétrospective dans les locaux que Van der Rohe avait construits sur l’emplacement de l’ancien immeuble. En 1936, Gwendolyn Brooks, alors étudiante, arrondissait ses fins de mois en y faisant du porte à porte pour placer les potions magiques et autres élixirs d’amour qu’y fabriquait un marabout dénommé Williams. In the Mecca, publié en 1968, tient plus de l’élégie ou de l’épopée que de l’oraison pour une résidence défunte et sert de vecteur à une affirmation identitaire dans laquelle se reconnaissent aujourd’hui féministes et/ou communautaristes.

Genres littéraires, comédie humaine et architecture

Le thème du huis clos littéraire n’est pas nouveau. Nous citerons quelques points de repère.

En 1915, Edgar Lee Masters publiait Spoon River Anthology, série de poèmes chacun dédié à une personne habitant la même bourgade imaginaire. Comédie humaine et relatif melting pot (en blanc) tout à la fois, ce texte reste emblématique de la nature profonde du peuplement urbain américain de son temps.

En 1938, le dramaturge Thornton Wilder obtint le Prix Pulitzer pour sa pièce Our Town.

En 1953, il faut rappeler le sommet inégalé atteint par Dylan Thomas dans Under Milk Wood, sous forme de pièce radiophonique, à cheval sur l’Europe et les États-Unis. Gwendolyn Brooks lui fait un clin d’œil dans son portrait de Way-out Morgan (Morgan-le-Barge) qui « prête l’oreille » aux grandes « orgues » de la Noirceur.

En 2002, en Égypte, pour conclure au plus près du présent une liste non exhaustive, nous citerons l’Imarat Ya’qubyan, d’Alaa al-Aswany.

Al-Aswany et Brooks ont en commun le cadre d’un immeuble collectif en milieu urbain populaire. L’immeuble de Brooks ressemble fort, du point de vue architectural, à ce monument national français qu’est devenu le Familistère de Guise, construit de 1858 à 1883, avec ses cours intérieures et circulation sur galeries-balcons. Si les unités d’habitation du phalanstère de Godin et l’immeuble de rapport de Chicago, bien que fruits d’intentions sociales antipodales, ont évolué et se sont dégradées de la même façon, la France a sauvegardé son patrimoine social alors que les États-Unis, suivant d’autres impératifs, ont rasé le La Mecque.

L’immeuble, ghetto initial tant par sa situation géographique dans le South Side (Bronzeville) de Chicago que par sa structure à la fois ouverte et refermée sur une vie intérieure, devient dans le poème un emblème de la Dystopie américaine, forte d’un souffle à la Whitman, mais plus proche d’une terre gaste à la Eliot.

Le texte

Millefeuille est peut-être le mot le plus approprié pour décrire cette pile de 816 vers inégaux, répartis en 56 (ou 57 selon les décomptes) sections de longueur inégale (de 1 à plus de 50 vers) divisées en trois parties tout aussi inégales, parfois inspirées de la ballade, parfois rimées, souvent allitératives ou encore influencées par différents registres de langage, dont le vernaculaire, ou truffées de riffs et mélopées évoquant le jazz ou le blues. En exergue de cet inventaire se trouve un vers qui venait originellement en conclusion du poème. Il détourne l’Évangile selon Saint Matthieu (1:18), annonçant la généalogie du Christ, telle que la formule l’anglais de la King James Bible (Now the birth of Jesus Christ was on this wise) : Now the way of the Mecca was on this wise.

Le symbole

L’intention religieuse spécifique et immédiate que laisseraient envisager titre, exergue et premières sections du poème est négligeable. Le christianisme natif de Brooks transparaît dans ses détournements de citations bibliques (Pentateuque, Psaumes, Évangiles, Actes) sans ne jamais être érigé en credo ou en système, et ce d’autant plus que le texte évoquerait plutôt un enfer, ou, pour le moins, une tragédie-comédie humaine à l’écart de la Providence que Brooks conclut néanmoins sur une analogie de la Crucifixion, précédée du triple reniement de Pierre (801). Comme dans toute littérature anglo-saxonne, quelle qu’en soit l’origine ou l’époque, l’influence de la Bible du Roi Jacques reste perceptible à tout instant.

L’art

Gwendolyn Brooks juxtapose, colle, plus qu’elle ne coordonne. Elle entrechoque les éléments de vocabulaire comme autant de glaçons dans un shaker, crée des associations inattendues qu’aucun lexique ne répertorie et parvient même à faire dire à tel ou telle de ses exégètes américains qu’elle donne dans le cryptique, ou encore que son écriture est expressionniste. On pourrait aussi parler de cubisme, à l’occasion. Si le mot « polysémie » fait immanquablement penser à une maladie grave entraînant manque de compréhension de la part du lecteur avide de comprendre, le procédé pose au traducteur des problèmes qu’il ne peut prétendre résoudre en totalité, même après consultation. Trouvant alibi chez les commentateurs mentionnés ci-dessus, il aspire aux circonstances atténuantes.

Derrière la distorsion poétique se profile pourtant un message politique et poétique immanquable.

In the Mecca est un collage de personnages divers, dont Madame Sallie, mère sans homme sur qui se concentre l’intrigue (assassinat de sa petite dernière, Pépita) ; ses huit enfants survivants ; différents résidents fictifs ou transposés du réel historique, tel Williams le marabout ; des figures de la rue, tel le bateleur (Jawa) Casey Jones : le chicken man of Chicago, qui se présentait, coq sur la tête, comme éponyme du célèbre conducteur de train, héros national du temps de l’exposition de 1893 ; des personnalités importées directement ou par citation interposée, tels Léopold Sedar Senghor, le poète militant Don Lee, alias Haki Madhubuti, ou Malcolm X ; des icônes populaires reprises par Hollywood en dessin animé (Les Trois Petits Cochons, dès 1933) ou en film (avec Red Skelton en 1948 : The Fuller Brush® Man). Autant de voix porteuses du message, de chœurs à la mode antique, d’échos de l’actualité, selon les cas, un peu à la John Dos Passos (U.S.A.). Le texte est aussi source pour Brooks elle-même qui reprendra en 1987, dans Boy Breaking Glass, le premier vers du distique qui forme la cinquième section (81-82). On peut même penser qu’elle s’est glissée dans un coin de son scénario, à la Hitchcock : (31-32). Les lieux cités sont réels et localisables (même si démolis ou reconvertis depuis) sur plan.

Bibliographie

De tous les travaux sur l’auteur et ce poème, nous n’en citerons qu’un, le plus récent et peut-être bien le plus approfondi, d’autant plus que sa bibliographie exhaustive (plusieurs dizaines de références) répond à la demande : Gwendolyn Brooks’s Black Aesthetic of the Domestic, de Courtney Thorsson, mis en ligne le 24 février 2015 par Oxford University Press, sous http://melus.oxfordjournals.org/content/early/2015/02/24/melus.mlu062.full

Note du traducteur

Brooks alterne (In) The Mecca et Mecca. Le premier choix a été traduit par « Le/Au La Mecque », pour rendre évidente la référence à l’immeuble, le second par « La Mecque », sans plus de précision quant à l’extension du concept.

Trente ans après avoir traduit Jayne Cortez et, en particulier, son fulgurant poème So Many Feathers, la lecture de la dix-huitième section de In the Mecca vient, comme un choc, me révéler une parenté ignorée jusqu’à ce jour : cinq vers de Gwendolyn Brooks, censés s’appliquer à la jeune victime et petite estropiée Pépita et diversement interprétés par les exégètes, anticipent d’une quinzaine d’années, le texte de Cortez consacré à Joséphine Baker, publié dans Coagulations, New and Collected Poems en 1984 et traduit sous le titre Toutes ces plumes dans Poètes de New York Mosaïque, Amiot.Lenganey, Cairon, 1991 :

Brooks : …

our Woman with the terrible eye,
with iron and feathers in her feet,
with all her songs so lemon-sweet,
with lightning and a candle too
and junk and jewels too ? (section 18, 256-260)

Cortez : …
straight from the history of southern flames
onto the stage where your body
covered in metallic flint
under black and green feathers strutted
with wings of a vulture paradise on your head
strutted among the birds
until you became terror woman of all feathers
of such terrible beauty… (6-13)

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[1Voir le début de la nouvelle ‘Descends Moïse’, dans l’ouvrage éponyme de William Faulkner (1941).


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