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Ara Alexandre Shishmanian, traduction de Dana Shishmanian. Première publication: 21 septembre 2016

par Ara Alexandre Shishmanian


Les contes du froid


« La transcendance est une convention basée sur la réification arbitraire du néant »

…ô ! le métaphysicien est devenu fou et le prophète a perdu
ses mots fauves tels des cristaux reflétés dans les dunes du désert,
la solitude m’a agrippé violemment par la main
et seul avec personne j’ai commencé à courir
à travers les lambeaux de l’illusion,
je tâchais de traverser les débris de la nuit
en me dissolvant, impondérable, dans une aube intime –
l’évanescence est un seuil permanent
entre intellection et expression,
entre l’incompréhensible et l’être hasardeux du chemin,
en un seul instant tu peux ainsi avaler
les océans monstrueux du corps, aux formes instables, délirantes-aléatoires –
un colossal œil de glace nous regarde
nous perçant du laser d’un froid infini,
les vapeurs des sentiments se transforment en cristaux de silence
et nos lèvres blanchies par des luniens
ne peuvent plus prononcer les noms des méconnues

La magicienne me renferme alors
tel Merlin en son propre non-être de solitude
en me capturant dans la vérité d’une liberté encore incomprise,
je disparais en pensée entre ces sèves agrandies de vacuité,
entre ces contes du froid engendrés en abîmes de miroirs obscurs,
entre ces éclairs de froid bleu qui m’éveillent
à une amnésie d’au-delà de moi-même,
la solitude me pulvérise trop loin de mon anxiété nocturne
qui me relie, par l’ombre, à l’autre,
pure convention basée sur la réification arbitraire du néant –
trop loin pour le moi obscur et méfiant, trop loin
pour moi, à ce jour

Passage de l’éteint

Il se voit seul
un pont vers le néant
personne, au fond,
absent
méconnu
lointain comme les cendres d’une chanson
cigarette entre nuit et jour
un cœur qui fume par la bouche de l’infarctus
sa main – une lampe d’obscurité
tel un visage sculpté par l’automne

L’éteint découvre des miroirs dans des noyaux opaques
opiacés
tout tombe
ou se dissout et monte
les doigts, les bras, les pieds – feuilles et branches pourries
des échos vaguement rémanents
le hamac de fumée dans lequel tu te prélasses
en une douce lévitation annihilante,
la chair hivernale rabougrie entre des pages d’images
le squelette de cendres blanchâtres
une porte par où l’éteint passe – une porte
ouverte pour personne,
le lisse, l’intérieur qui attend ta venue
porte gardée par personne
néant gardé par le néant
flocons de papillons
fractales plongeant dans l’infini
neigée nocturne derrière la vitre du crépuscule

Il me ressemble
il est moi,
une image,
page ou porte vers l’hiver
à savoir vers soi,
lui et moi – instant et lieu – disparaissant ensemble,
lui est moi quand l’autre est le lieu,
lui est un moi passif
inerte tel un cadavre qui n’en serait toutefois pas un,
il est le lieu quand le moi est l’instant
lui, et pourtant moi,
et cependant l’autre dans l’autre,
moi dans l’autre, déguisé dans l’attente –
en le regardant, je m’attends…

Il m’attend les yeux ouverts, sans me voir
peut-être me verrait-il s’il les fermait,
si je les fermais en me discernant moi-même –
il est irresponsable, ne peut savoir
que ce que je raconte,
ce que je dis, ou prédis –
simple marionnette, parfois, de l’instant,
il est peut-être la fenêtre sur laquelle je me penche,
en restant en moi-même je me penche nécessairement
à travers l’autre,
à travers lui, vers lui

Le moi a besoin d’un autre qu’il ne peut avoir
moi est une personne se sachant personne
ayant pourtant un visage
donc une image
une personne allumée puisqu’éteinte
une vitre
un miroir opiacé – voilà toute l’ambiguïté :
une vitre ou personne, personne –
ou seulement une vitre

Poèmes traduits du roumain.

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