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Arthur Symons sur Odilon Redon, traduction de Michèle Duclos Première publication: 21 septembre 2016

par Michèle Duclos


Odilon Redon

Le nom d’Odilon Redon n’est connu que de peu de gens en France et de moins de gens encore en Angleterre. Le Paris artistique n’a jamais trouvé le temps de penser à l’artiste qui vit si tranquillement dans son sein, œuvrant patiemment à enregistrer ses visions, sans se laisser décourager par l’absence d’appréciation, mais probablement fatigué de l’attendre. Ici et là l’instinct délicat et en éveil d’un homme qui a lui-même apporté des dons neufs à son art – Huysmans, Mallarmé, Charles Morice, Emile Hennequin — a deviné ce qu’il y a de vision et de création dans ce monde étrange, grotesque à demi émergé seulement du chaos – le monde d’un artiste qui a vu le jour et la nuit.

L’œuvre d’Odilon Redon — sa dernière période, qui est la plus caractéristique, consiste en une série d’albums de lithographies, tous parus depuis 1880 : Dans le Rêve, A Edgar Poe, Les Origines, Hommage à Goya, La Tentation de Saint Antoine, A Gustave Flaubert, Pièces Modernes, et Les Fleurs du Mal. Chaque album contient de six à dix planches en grand folio, imprimées sur beau papier de Chine sans texte, souvent sans titre, ou avec une légende vague et provocante, telle que Au réveil, j’aperçus la Déesse de l’Intelligence, au profil sévère et dur. Aussi, sans un effort pour se concilier l’intelligence moyenne, sans un mot d’explication, sans un signe d’excuse pour ce qu’il dérange le cerveau de ses compatriotes, Odilon Redon a publié album après album. Si mince est l’effet qu’ils ont produit qu’il a fallu dix ans pour vendre vingt-quatre des vingt-cinq exemplaires de Dans le Rêve. « Reste l’exemplaire » (1).

Odilon Redon est le créateur de cauchemars. Son sens de la beauté pure est réduit, ou plutôt de la beauté normale ; car il engendre à partir de l’horreur et du mystère une sorte de beauté neuve et étrange, qui surprend, qui terrifie, mais qui est pourtant, dans ses plus belles œuvres, de la beauté. Souvent l’œuvre n’est pas belle du tout : elle peut être affreuse, mais jamais sans effet. II est un authentique visionnaire, il peint ce qu’il voit, et voit à travers une fenêtre qui donne sur une nuit sans étoile. Son imagination voyage dans des mondes non réalisés, un voyage à peine conscient de sa direction. II voit le chaos, qui peuple les gouffres devant lui. L’abîme grouille – toutes sortes d’effroyables bêtes surgissent – de vie animale et végétale, germes de choses, création de l’incréé. Le monde et les hommes deviennent des spectres sous son regard, se transforment en symboles, en apparitions, que souvent il n’est pas capable d’expliquer. C’est une apparition, voilà tout ! II peint l’âme et ses rêves, particulièrement ses mauvais rêves. II a dédié quelques-uns de ses albums à Flaubert, à Poe, à Baudelaire ; mais leur œuvre n’est à peine pour lui qu’un point de départ. Son imagination s’empare d’un mot, d’une expression fortuite, et les transforme en un tableau qui s’éloigne et dépasse de beaucoup l’intention de l’auteur – comme dans le dessin qui a pour légende les paroles sans suite de Poe : « L’œil, comme un ballon, se dirige vers l’infini » (1). Nous voyons un œil véritable et un ballon véritable : la chose est grotesque La sensation produite par l’œuvre dOdilon Redon est, par-dessus tout, une sensation d’infinitude, d’un monde au-delà du visible. Chaque tableau est un petit coin de l’espace que nul œil n’a encore percé. Les visions se succèdent vertigineusement. Un habile agencement des lignes donne le sentiment de quelque chose sans commencement ni fin : des enroulements en spirale, des chevelures flottantes, toujours en expansion, sans cesse s’enroulant et se déroulant.

Comme tout doit être exécuté en noir et blanc, Redon en est venu à exprimer davantage, simplement par l’ombre, qu’on ne l’aurait cru possible. Le regard plonge dans une masse de noir, d’où quelque chose graduellement se dégage, avec la lenteur d’un cauchemar qui se fait de plus en plus pressant. Et, avec tout cela un charme, un sentiment de grâce, qui entrelace des roses dans les cheveux de la vision la Mort. Ce dessin, La Mort, est sûrement son chef d’œuvre. Le fond est sombre ; les énormes enroulements qui terminent le corps sont plus sombres que le fond, et plongent lourdement dans l’espace, se repliant immenses sur eux-mêmes, enroulements de fumée vivante ; pourtant le tableau produit un effet de lumière – une terreur qui devient belle en se transformant en ironie. La tête de mort, le petit visage vague éprouvé par la pauvreté, est blanc, alangui, luisant sous les vrilles des cheveux et des roses ; des tresses de roses qui sous le vent ruissellent et s’éloignent avec un effet de charme surprenant, les lignes se retirant en des courbes délicates pour se perdre dans la nuit. Et au-dessous, séparé de la tête par une tache de noir absolu, on voit un corps, un corps souple, mince et beau, luisant d’une étrange blancheur extrême, avec un bras délicat, levé vers les tempes vides du crâne. Au-dessous, dans une continuation effrayante de la chair du corps délicate et morbide, la colonne noire, les enroulements énorme et lourds, qui paraissent n’avoir pas de fin. La légende est de Flaubert. La Mort parle, disant : « Mon ironie dépasse toutes les autres. »

Ammonaria et Le Sphinx et la Chimère viennent du même album, qui illustre La Tentation de Saint Antoine et sont des exemples caractéristiques, sinon les plus beaux, de l’œuvre de Redon. La scène d’Ammonaria est devant le temple de Sérapis, à Alexandrie. Il y a une martyre chrétienne qu’on fouette : elle se tord sous les coups, dans le soleil cruel ; on ressent l’angoisse de la figure courbée et torturée qui souffre visiblement. L’autre dessin rend le merveilleux dialogue entre le Sphinx et la Chimère. « C’est que je garde mon secret », dit le Sphinx. « Je songe et je calcule…Et mon regard que rien ne peut dévier, demeure tendu à travers les choses sur un horizon accessible ». « Moi », réplique la Chimère, « je suis légère et joyeuse ! » (1) et à la regarder comme il convient, c’est une véritable hilarité qu’on découvre dans le regard de cette étrange créature ; un spasme de rire ironique dans les taches noires qui sont ses yeux, dans la bouche que l’on devine, dans la courbe et l’enroulement du corps tout entier. Dans le regard calme et la posture lourde et placide du Sphinx, les lignes d’un âge immémorial au-dessus des yeux, il y a une force écrasante qui pèse sur vous comme un grand poids, quelque chose d’extérieur. Le pouvoir de la Chimère est celui de l’entendement et s’exerce sur les âmes. Vague, terrible, ironique, menaçante, elle a le vertige du gouffre dans ses yeux et attire les hommes vers ces « nouveaux parfums, ces fleurs plus grandes, ces plaisirs inconnus » qu’on ne trouve pas dans ce monde. Dans un autre dessin la Chimère, qui crache du feu par les narines, la lumière luisant et bondissant sur ses ailes et sa queue, tourne sur elle-même, les mâchoires détendues, dans un vaste aboiement ironique : la chimère aux yeux verts, tournoie, aboie. Plus terrible, plus merveilleux, plus inquiétant est Le Diable avec les sept Péchés cardinaux sous ses Ailes. Le dessin est noir sur noir, et c’est avec lenteur seulement qu’un visage énorme, solennel, presque maternel, émerge vers vous : Satan, placide, monstrueux, ailé, qui berce doucement les petites formes vagues pelotonnées, des sept péchés capitaux, les tenant dans ses vastes mains, sous l’ombre de ses ailes. II y a un autre Satan, en rébellion courageuse contre la lumière qui le frappe, figure de puissance superbe et révoltée. Cependant un autre dessin nous montre Pégase, avec sa belle aile brisée, une aile qui a touché les hauts cieux, tombant affreusement sur les rochers : toute l’horreur et la résistance de cette créature splendide se voit dans le piétinement des sabots et l’agitation des flancs, et la tête renvoyée en arrière par la chute. A nouveau on voit un délicat paysage crépusculaire d’arbres et d’oiseaux, un morceau de nature aimable et dedans, avec l’affliction d’un vague cauchemar, venant là inexplicablement, Le Joueur, un homme qui tient sur ses épaules, péniblement, un immense cube ; l’homme et les arbres semblent surpris de se voir. II y a un autre paysage, une forêt vierge, vague et inquiétante, et une figure solitaire, la figure d’un homme qui est à demi arbre, comme une divinité oubliée d’une race perdue ; la forêt et l’homme sont d’accord et conversent. II y a des têtes, des têtes qui flottent dans l’espace, poussant sur des tiges, couchées sur des piédestaux ; des globes oculaires qui voyagent comme des fantasmes à travers la nuit, qui émergent de nids de champignons, qui apparaissent dans un halo de lumière, dans un espace de ciel entre de vastes piliers ; il y a des nègres spectraux, des centaures, des gnomes, un Cyclope (avec l’accent véritable d’une réalité terrifiante et pourtant comique), d’informes petites formes embryonnaires, et très convaincantes, les Sciapodes de Flaubert : « La tête le plus bas possible, c’est le secret du bonheur ! Il doit y avoir quelque part », dit Flaubert, « des figures primordiales dont les corps ne sont que les images » (1) et Redon les a dessinées, a réalisé l’impossible. La Chimère traverse mystiquement la série toute entière. La Mort, l’ironie ; la Vie, le rêve ; Satan, prince visible des ténèbres, passent et repassent dans la danse éternelle des apparitions.

1 En français dans le texte. Les titres des œuvres, conservées en français, sont en italique.

Première publication en juillet 1890 sous le titre : « A French Blake : Odilon Redon » dans la revue Art Review, un mensuel illustré. Première traduction dans La Revue indépendante en mars 1891.
Repris dans Colour Studies in Paris, Londres, Chapman 1918 ; et dans From Toulouse Lautrec to Rodin Londres, John Lane, 1920, sous le titre « Odilon Redon ».

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