Retour au format internet
« d’une effronterie craintive » Première publication: 21 septembre 2016

par Anne Mounic


« d’une effronterie craintive » [1]

De quelques animaux sous des plumes féminines, chez Colette notamment

Certaines femmes poètes et écrivains privilégient dans leur œuvre les animaux de petite taille. Emily Dickinson met en scène oiseaux, abeilles, moucherons, tout en se réclamant de Jacob et nommant le poète « pugiliste » [2]. Toutefois, le tigre qu’elle met en scène dans le poème 566, écrit aux environs de 1862, offre une image de puissance déchue :

Un tigre à l’agonie – de soif gémissant –

Tout le sable je battis –

Je m’emparai du ruissellement d’un roc

Et le portai dans ma main –

Ses puissants globes oculaires – de mourir se brouillaient –

Mais en cherchant – je voyais –

Une vision sur la rétine

De l’eau – et moi –

Je n’y pouvais mais – qui trop lentement me hâtai –

Il n’y pouvait mais – qui mourut

Tandis que je le rejoignais –

Mais pouvait – le fait qu’il était mort – [3]

Le léopard, – qui apparaît dans l’« Ode au rossignol » de Keats, associé à Bacchus et aux « ailes invisibles de la Poésie » [4], et revient sous la plume de Shelley dans son élégie sur la mort du poète, « Adonais » (« Un esprit à l’image du Léopard, rapide et beau – / Un amour que masque l’affliction ; – une puissance / Que ceint la faiblesse. » [5]) –, figure le poète dans le poème 492 (autour de 1862) :

La civilisation – rejette – le Léopard !

L’animal était-il – intrépide ?

Les Déserts – jamais n’ont réprimandé son satin –

L’Ethiopie – son or –

Fauves – ses coutumes –

Ocellée – sa robe brune –

Telle était la nature du léopard – Signor –

Le gardien – a-t-il besoin – de froncer les sourcils ?

Dommage – le Fauve – qui a quitté l’Asie –

Souvenirs – de palmiers –

Ne peut être étouffé – de narcotiques –

Ni réprimé – d’un baume – [6]

On peut rapprocher ce questionnement sur l’intrépidité de l’animal de celui qui ouvre le poème 248 (1861 environ) :

Pourquoi – me chassent-ils des cieux ?

Ai-je chanté – trop fort ?

Mais – je peux murmurer en « mineur »
Aussi timide que l’oiseau ! [7]

Emily Dickinson perçoit le décalage entre ce que le poète ressent de sa propre puissance intérieure d’énonciation, pour rappeler l’expression de Mallarmé, [8] et l’indifférence d’une société sourde à la parole singulière.
Christina Rossetti regrette de n’être pas un oiseau : « Je regrette de n’être pas un petit oiseau / Qui disparaisse au firmament » [9]. Katherine Mansfield intitule un de ses poèmes « Quand j’étais un oiseau » [10] et, en dépit de l’incrédulité des autres, conclut : « J’avais exactement le sentiment d’être un oiseau. » Voler, c’est respirer ; elle s’identifie au canari de sa dernière nouvelle, se dit « oiseau blessé » [11]. Ses personnages n’aiment pas les oiseaux agressifs, ou supposés tels, perroquets ou chien fougueux.
Les animaux, chiens et chats, mais également cet écureuil de La retraite sentimentale (1907), ont une place particulière dans l’œuvre de Colette : « Ses beaux yeux noirs palpitent d’une effronterie craintive et je souhaite très fort le saisir, palper son corps minuscule sous la toison fondante, si douce à imaginer que j’en serre un peu les mâchoires... » Les animaux tissent dans le langage une sorte de lien au monde qui mobilise tous les sens, la vue dans cette phrase appelant le toucher, la caresse, qui se confond avec le moelleux de la matière sous la langue, suscitant l’imagination. La figure animale paraît complice d’une unité de l’être accédant par ce contact à une forme d’infini. Les sens, comme l’a montré Maine de Biran, [12] s’orientent selon deux directions, vers le dedans et vers le dehors, la perte de soi ou l’accès à soi ne se dissociant guère, dès lors, de la perte du monde ou de l’accès au monde. L’œuvre se trouve ainsi à l’intersection des consciences, où plaisir de soi et plaisir du monde communiquent dans l’oreille d’autrui. Le singulier, de la sorte, se fonde éthiquement puisque le sujet naît à sa pleine dimension dans cette parole qui l’énonce. De surcroît, l’animal questionne l’humain du regard : « Foi des bêtes en nous, foi accablante et imméritée ! Il y a des regards d’animaux devant lesquels on détourne les siens, on rougit, on veut se défendre : ‘Non, non ! Je n’ai pas mérité cette dévotion, ce don sans regret ni réserve, je n’ai pas assez fait, je me sens indigne...’ » [13] Le regard des animaux impose aussi une forme de distance, invitant à mesurer l’étrangeté d’un monde qui se dérobe à notre pouvoir absolu :

- Un chat ! Un chat ! s’écrièrent des enfants qui s’approchèrent.
Mais la chatte les toisa de manière à les faire reculer, et ils changèrent rapidement de visage, comme s’ils s’apercevaient qu’ils venaient de se tromper en saluant familièrement une personne inconnue. [14]

« Le Chat est un hôte et non un jouet » [15], affirme Kiki-la-Doucette dans les Dialogues de bêtes. La figure animale ouvre un monde plus vaste que le monde humain, clos dans ses rigueurs, ses caprices et sa volonté. C’est un monde nocturne, comme celui de Keats dans l’« Ode au rossignol » ; il n’a pas perdu chez Colette ses sources romantiques et se confond avec une forme d’intrépidité qui associe l’« angoisse » [16], même « petite », au « plaisir de Robinson enfant ». Il invite à fuir :

Qu’une âme effarouchée et sauvage s’échappe de la tienne ! Oublie les hommes et la route, et la maison amie, oublie tout, sauf la nuit, la crainte, la faim qui te presse et diminue ton courage ; cherche d’une oreille qui tressaille et remue sous tes cheveux, d’un œil agrandi et aveugle, le pas devant qui tu fuis, la forme plus noire que la nuit et qui pourrait se dresser là, ici, devant, derrière... Fuis, heureuse de ta peur à laquelle tu ne crois pas ! Fuis pour entendre ton cœur dans ta gorge, mêlé au râle essoufflé de Toby-Chien. Fuis plus vite, poursuivie par l’ombre de l’ombre, glisse sur la neige qui gèle et qui crie comme une vitre ; fuis jusqu’au havre que retrouve ton instinct, jusqu’à la porte rougeoyante où tu trébuches, en palpitant comme l’écureuil, et où tu soupires, dégrisée : « Déjà ! » [17]

On notera la tournure réflexive du passage, ce « tu » transcrivant le dialogue intérieure et s’insinuant dans l’oreille du lecteur pour une invitation au voyage, –« Mon enfant, ma sœur », comme l’écrivait Baudelaire. Cet amour des jardins et des animaux remonte à l’enfance, chez Colette, et à sa relation à sa mère, mais elle s’avère quête d’une origine moins biographique, moins enfermée dans les limites égocentriques d’une nostalgie personnelle, que le souvenir se cherchant dans la suite du temps linéaire.
Dans La naissance du jour (1928), l’écrivain évoque sa mère, Sido, qui « alla vers ses fins innocentes avec une croissante anxiété » [18] et se leva de plus en plus tôt :

En ces instants encore nocturnes, ma mère chantait, pour se taire dès qu’on pouvait l’entendre. L’alouette aussi, tant qu’elle monte vers le plus clair, vers le moins habité du ciel. Ma mère montait et montait sans cesse sur l’échelle des heures, tâchant à posséder le commencement du commencement... Je sais ce que c’est que cette ivresse-là. Mais elle quêta, elle, un rayon horizontal et rouge, et le pâle soufre qui vient avant le soleil rouge ; elle voulut l’aile humide que la première abeille étire comme un bras. Elle obtint, du vent d’été qu’enfante l’approche du soleil, sa primeur en parfum d’acacia et de fumée de bois ; elle répondit avant tous au grattement de pied et au hennissement à mi-voix d’un cheval, dans l’écurie voisine ; de l’ongle elle fendit, sur le seau du puits, le premier disque de glace éphémère où elle fut seule à se mirer, un matin d’automne... [19]

Au « commencement du commencement », on atteint à un monde étranger à tout jugement (« le mal et le bien, peuvent être également resplendissants et féconds » [20]) et disponible, en dépit de la crainte existentielle, à la jouissance. C’est une forme d’« inceste heureux » [21], selon l’expression de Claude Vigée. C’est une façon d’aimer la vie malgré les incertitudes de l’altérité, qui rendent la relation amoureuse si périlleuse. Dans La chatte (1933), l’animal s’interpose entre Alain et sa femme, qui prend Saha, – sa « chimère » [22], dit sa mère –, pour une rivale. « Lorsqu’en changeant de posture Alain lui retira on bras, elle reçut de lui une caresse inconsciente qui, glissant par trois fois sur sa tête, semblait habituée à lisser un pelage encore plus doux que ses doux cheveux noirs. » [23] La chatte paraît figurer, pour le jeune mari, une sorte d’intégrité originelle qui se dérobe à la volonté de sa femme. « Tu me sacrifies à une bête ! Je suis ta femme, tout de même ! Tu me laisses pour une bête !... » [24] Et elle ne peut comprendre ce qu’il y a de monstrueux dans le geste qu’elle a eu de tenter d’éliminer, par jalousie, la chatte. « Foi des bêtes en nous, foi accablante et imméritée ! » La trahison de cette confiance tient du parjure envers la vie dans son intégrité. On se parjure soi-même.
La figure animale élargit le théâtre des péripéties quotidiennes à sa possible plénitude. Le sentiment de présence qu’elle inspire tient à une étrangeté plus vaste que les simples dissensions et bisbilles de deux volontés humaines. « Il lui enseignait les us et les coutumes du félin, comme une langue étrangère riche de trop de subtilités. Malgré lui, il mettait, à l’enseigner, de l’emphase. » [25] Cette aspiration à l’infini, dans l’ordinaire des relations convenues, s’apparente à une faiblesse. « Et la nuit ironique m’a comblée de rêves ensoleillés, puérils, de rêves faciles et vides où il n’y avait que mon enfance, l’été, la chaleur, la soif... » [26]
Cette intégrité originelle de l’être, que, de son point de vue existentiel, préserve le poète, demeure néanmoins une force. « Ah ! que j’aime mon enfance ! » [27], s’écrie Colette dans La retraite sentimentale. « Celui que j’aime doit vivre libre, dans une apaisante et illusoire liberté... » [28] Dominant sa souffrance en tendant le « piège de ma confiance et de ma sérénité » [29], elle puise sans cesse à l’infini de ce « commencement du commencement » qu’est la plénitude de la présence réverbérée dans l’œuvre. « Je ne crains personne, – ni moi-même ! » [30] Le jardin, la nuit, les plantes et les parfums disent cette intégrité originelle, synonyme, en dépit de la douleur de l’absence, de liberté. « Je sais mieux chérir, maintenant, et je veux libres, autour de moi, la vie des plantes et celle des bêtes sans défiance... » [31] C’est un monde réconcilié à lui-même au sein d’une intériorité préservée et rayonnante. « Aimez-moi telle que je suis – je vous aime tels que vous êtes, vous... » [32], dit Poucette, la « chienne menteuse » dans La Paix chez les bêtes (1916).
Cette ouverture à un monde auquel, de plus, elle prête un langage, donne à l’œuvre de Colette une saveur poétique et sensuelle qui va au-delà de l’anecdote ou de la confession, se détache des péripéties de l’immédiat et des poncifs d’une époque pour atteindre à une présence capable de nous émouvoir à l’instant. L’exactitude l’observation participe de cette résonance par-delà le temps écoulé. « Son visage s’éclaira soudan d’un rire, d’une enfance retrouvée. Dressée sur ses pattes de derrière, Saha, la patte en cuiller au-dessus d’un arrosoir plein, pêchait des fourmis noyées. » [33]

Imprimer


[1Colette, La retraite sentimentale (1907). Paris Gallimard Folio, 1977, p. 168.

[2Emily Dickinson, Selected Letters. Edited by Thomas H. Johnson. Cambridge, Massachusetts : Harvard University Press, 1998, p. 223.

[3Emily Dickinson, The Complete Poems. Edited by Thomas H. Johnson. London : Faber, 1975, p. 275.

[4John Keats, « Ode to a Nightingale » (1820), in Poetical Works. Edited by H.W. Garrod. Oxford : Oxford University Press, 1976, p. 208.

[5P. B. Shelley, « Adonais » Poetical Works. Edited by Thomas Hutchinson. Oxford : O.U.P., 1970, p. 438.

[6Emily Dickinson, The Complete Poems, op. cit., p. 236. Pour davantage de détails, voir Anne Mounic, L’Esprit du récit ou La chair du devenir : Ethique et création littéraire. Paris : Champion, 2013, pp. 138-140.

[7Ibid., p. 113.

[8Stéphane Mallarmé parle du « poème, énonciateur » dans Crise de vers, Divagations, Œuvres complètes II. Edition de Bertrand Marchal. Paris : Gallimard Pléiade, 2003, p. 209. Expression relevée par Henri Meschonnic dans Célébration de la poésie. Paris : Verdier, 2001, p. 58.

[9Christina Rossetti, « A Wish », in Selected Poems. Edited by C.H. Sisson. Manchester : Carcanet, 1984, p. 48.

[10Katherine Mansfield, « When I Was a Bird », in Poems. Edited by Vincent O’Sullivan. Auckland, Melbourne, Oxford : Oxford University Press, 1988, p. 59. Sur les oiseaux chez Katherine Mansfield, voir : Vincent O’Sullivan, « Le canari de Katherine Mansfield, oiseau blessé », in Temporel n° 2, octobre 2006 : http://temporel.fr/Le-canari-de-Katherine-Mansfield ; Anne Mounic, « Ces oiseaux qui enflent et qui meurent », in Europe, n° 1003-1004, novembre-décembre 2012, pp. 88-104, ainsi que : Ah, What Is It ? – That I Heard : Katherine Mansfield’s Wings of Wonder, Chapitre 5. Amsterdam : Rodopi, 2014, pp. 73-96.

[11Katherine Mansfield, « The Wounded Bird », in ibid., p. 82.

[12Voir : Maine de Biran, Rapports du physique et du moral de l’homme (1811). Edité par F.C.T. Moore. Paris : Vrin, 1984.

[13Colette, La retraite sentimentale, op. cit., pp. 167-168.

[14Chats de Colette. Paris : Albin Michel, 1950, p. 46.

[15Colette, Dialogues de bêtes (1904). Paris : Gallimard Folio, 1980, p. 24.

[16Colette, La retraite sentimentale, op. cit., p. 168.

[17Ibid., p. 169.

[18Colette, La naissance du jour (1928). Paris : Garnier-Flammarion, 1984, p. 44.

[19Ibid., pp. 44-45.

[20Ibid., p. 45.

[21Claude Vigée, Journal de l’Eté indien (1957). Saint-Maur : Parole et Silence, 2000, pp. 43-44. Voir l’article sur Baudelaire dans ce numéro.

[22Colette, La chatte (1933). Paris : Le Livre de Poche, 1995, p. 149.

[23Ibid., p. 78.

[24Ibid., p. 155.

[25Ibid., p. 67.

[26Colette, La retraite sentimentale, op. cit., p. 161.

[27Ibid., p. 106.

[28Ibid., p. 178.

[29Ibid., p. 179.

[30Ibid., p. 239.

[31Ibid., p. 238.

[32Colette, La Paix chez les bêtes (1916). Paris : Le Livre de Poche, 1996, p. 24.

[33Colette, La chatte, op. cit., p. 149.


Le texte demeure propriété de l'auteur .© temporel.fr
http://temporel.fr | contact@temporel.fr