Traduction de Franck Miroux LA MOUCHE Elle s’assit sur l’écorce d’un saule observant un moment la bataille de Crécy, les hurlements, les gémissements, les plaintes, les piétinements et le tumulte. Lors de la quatorzième charge de la cavalerie française elle copula avec une mouche mâle aux yeux marron venue de Vadincourt. Elle se frotta les pattes montée sur un cheval démembré méditant sur l’immortalité des mouches. Soulagée elle mit pied à terre sur la langue bleue du Duc de (...)
Traduction de Michèle Duclos Bee Fuchsia At the first brief lull in terrible weather bees are back, each entering headfirst the upside-down open nectar-heavy skirts of wet fuchsia flowers and seeming to say quite still in that laden inner space, only the smallest shudder of the two together when the bee-tongue unrolls and runs together its tiny red carpet into the heart of what is no mystery but the very vanishing point and live centre of the flowers’s instant (...)
Le pâtre des papillons « Au poète mexicain Homero Aridjis [...] qui parle des fleuves orangés des papillons monarques coulant dans les rues de son village, à Contepec. » J.M.G. Le Clézio, Dans la forêt des paradoxes, discours devant le jury du Prix Nobel, 7 décembre 2008. « Dès lors, comprendre, c’est se comprendre devant le texte. Non point imposer au texte sa propre capacité finie de comprendre, mais s’exposer au texte et recevoir de lui un soi plus vaste, qui serait la proposition d’existence (...)
BLATTES BROYEUSES ET AUTRES POUX DINGUES Voici la perte dont l’insecte dessine le lieu. Le scarabée tout comme la puce différencient le travail du deuil de celui de la mélancolie. Les deux permettent de reconnaître l’endroit où la vie se creuse, se mange du dehors et du de dedans. Ecrire le bestiaire invertébré qui nous habite de tant de larves revient à tatouer ce qu’on prend pour notre vide grenier et qui est aussi plein qu’une sous-pente ou un garde-manger. Je n’ai jamais (...)
Abandon Des insectes à cornes gris jaune se mettent à quitter pour le coin des rues puis les clairières sans les aulnes alentour d’elles à quitter par n’importe quel entrebâillement forcé les maisons ovales en éponge figée comme si un bâtisseur avait empli de ponces des carapaces de calappes étonnantes avec des larmiers doubles aux points cardinaux depuis le hululement des trous de serrures dans le faux grenier et les sous-sols au premier point du jour et de la nuit du haut de (...)
La Mort et le Puceron Ce puceron avait conscience que depuis quelque temps Il vieillissait beaucoup et déclinait sérieusement. Il fut cependant un peu surpris Quand un jour une voix lui dit : « Désolée, Puceron, il faut que je t’emmène, Que je t’emporte dans un autre domaine, Où tu ne seras plus considéré comme un parasite, Et où tu auras pour l’éternité le meilleur des gîtes ». Bien qu’il sût depuis qu’il était au monde Qu’il devrait un jour quitter la machine ronde, Le puceron eut le réflexe (...)
Les écureuils de Chalifert Les écureuils de Chalifert, Gros dormeurs en hiver, Gros mangeurs en été, Dormaient paisiblement dans leur nid douillet, Quand soudain Charlie le hérisson, Sortit de sa longue hibernation, Vint avertir les ronfleurs, D’un grand malheur. Il leur apprit que Jérémie le chat Avait été mangé par Nicolas, Le vieux chien Du voisin. Tous les animaux des alentours Accoururent sauf Nicolas qui était un peu sourd. L’assemblée se rassembla dans la villa Du Bonheur, (...)
L’ultime attache * Sogar niemand ist noch jemand : im Worte. Dans quel port échouer, voguant au creux des heures naufragées ? A près de quatre-vingt dix ans, mon avenir est sûr : ici, ne chancelle aujourd’hui qu’une ombre de moi-même. Mais, demain, je ne serai plus que l’ombre de personne : le sentier de velours d’un doux minuit futur s’entrouvre tout à coup sur l’abîme sans voix. (3 avril 2010, cinquième jour de Pesach 5770.) * Ce petit poème – un sizain – m’est venu ce matin, en voyant les (...)
Printemps Buissons chantants, Terre en attente, Et la lumière en approche lente. Pollens en échappée, Nous entrainent Dans leurs filets d’or. Le jardin ouvre Ses pages de lecture Des arbres, du ciel, des signes. Oracle d’un soleil Laiteux et furtif Dans un ciel opaque. Les arbres fleurissent De chants d’oiseaux, et la prairie De plumes de mouettes. La reine des jonquilles Veille sur les infantes Encore endormies. Une percée de soleil Deux ondées, Et viennent les tulipes (...)
Winter * The clock’s gone back. The shop lights spill over the wet street, these broken streaks of traffic signals and white headlights fill the afternoon. My thoughts are bleak. I drive imagining you still at my side, wanting to share the film I saw last night, – of wartime separations, and the end when an old married couple reunite – You never did learn to talk and find the way at the same time, your voice teases me. Well, you’re right, I’ve missed my turning, and (...)
On a Phrase of Milosz’s * He is not disinherited, for he has not found a home He has found vertiginous life again, the words on the way to language dangling possibility, but also, like the sound of a riff on a riff, it cannot be resolved. History has mucked this up. He has no textbook, and must overcompensate, digging into the memory bank if not for the tune then for something vibratory on the lower end of the harmonics. He’s bound to be off by at least a half-note-here (...)
Abécédaire du Nom, Vacance du rêve (2009), extraits Etre ou devenir Un passeur du nom * Nous venons de la nuit Pour aller vers la lumière * Admirable tremblement Des mots qui boitent Qui achoppent A dire L’exacte et imprécise Vivante vérité Du jouir * Les rameaux pousseront En terre de nos vies * L’heure où nous rendrons Les mots au néant Sans oublier le verbe * Comme un ciel du matin Dans les nuages bleus L’arbre en fleurs Est dans la main invisible De l’ange de beauté (...)
Five Word Sonnets, by Seymour Mayne Traduction française : Sabine Huynh Ricochet Go find something in the dark : snow reflected off itself, a ricochet of illumination. Le ricochet Pars à sa recherche dans l’obscurité : la neige se renvoyant sa blancheur, ricochet d’illumination. Dust The (...)
On peut lire ci-dessous quelques poèmes récents. Suivent la présentation par Michèle Duclos d’Anne Mounic à l’occasion du prix A.R.D.U.A. qui lui a été remis à Bordeaux le 13 avril 2010, et l’allocution prononcée en réponse et remerciement, ainsi que la liste des autres poètes honorés cette année par l’Association régionale des Diplômés de l’Université d’Aquitaine. Quelques poèmes récents… comme le poème, finalement L’expression « se tordre de douleur » n’est pas exagérée et dit exactement ce (...)
Les traductions des poèmes de Leanne O’Sullivan, jeune femme poète irlandaise, en résidence au Centre cultural irlandais, à Paris, au printemps 2010, sont le fruit d’une expérience intéressante et très dynamique. Il s’agit là de rencontres, et ceci, nos lecteurs s’en doutent bien, satisfait Temporel au plus haut point. Rencontre, tout d’abord, entre étudiants de première année, rassemblés dans l’U.E. A2B51, Poésie et Oralité : Leanne est venue lire ses poèmes et parler de sa vocation poétique le jeudi 11 (...)
The child at the Exhibition A moment before the bomb explodes. How did he know, the artist ? The crowds press to be closer. The famous picture of our century. ‘Give me a child until seven,’ you know how it goes. After seven, the Man. We strain in the crush to see the moment, the microslip of the moment, the test for the artist in the famous canvas. ‘We are only seven,’ we say, yet the picture ticks perfection, cannot be refined.(We don’t mind it saying ‘century,’ (...)
Once into nothing * Once into nothing did the gods fall then into darkness fell the Yes and the No – now as autumn reddens across the lake and the sun empties its ferocious heat blackbirds are silent sparrows not to be seen – hovering amid berries a white-winged butterfly is deceived. Through ministering trees breath of humankind mingles with root-cries with decomposing petals of valedictory blood-flowers : like a radiant knife the word Why penetrates the air. (...)
The Origin of Species ‘A whole cold breakfastless hour on the properties of rhubarb’. Thus Charles Darwin recalled Andrew Duncan’s Winter lectures on materia medica. One vivid apprehension in the morning frost : The swish of his mother’s black velvet gown. Her mortal remains lay in St Chad’s Church, Montford. Collector of birds’ eggs, minerals, seals, coins Shooter of gamebirds by the skyfull. The word about the place these days was this : rocks Must be sedimentary precipitates, so (...)
American Road Story Il est presque midi. Le ciel est bleu. Pas un nuage. Dans trois heures, Lise sera à New York. Elle passera une soirée tranquille chez les amis qui l’hébergent. Demain elle aura toute la matinée pour… Pour rien. Pour boire son café sans hâte. Pour attendre, ensuite. On ne va pas chez le coiffeur, on ne songe pas à se maquiller quand il s’agit de rencontrer le vrai amour. Au moment où elle va s’engager sur l’autoroute, elle s’aperçoit que les freins réagissent (...)
Introduction Biographie de Gabrielle Bernheim-Rosenthal (1881-1941). Fille d’Isaac Bernheim (1846-1914) et d’Anna Marx (1854-1888), Gabrielle Bernheim est issue d’une famille juive de Lorraine à laquelle appartiennent en particulier le psychiatre Hippolyte Bernheim, cousin germain du père de Gabrielle, et son oncle maternel, le critique d’art Roger Marx,. Orpheline à l’âge de sept ans, elle est d’abord élevée, ainsi que son frère Marcel, par des gouvernantes (sept au total), puis éduquée dans (...)
I – Diariste débutante. Le lecteur qui ouvre les deux premiers cahiers du Journal de Gabrielle peut s’attendre à y trouver ce qu’on lit dans tous les journaux de jeunes filles de son âge, de sa condition, de son temps : une chronique des événements qui scandent la vie d’un pensionnat – petites intrigues qui se nouent entre élèves, d’élèves à professeurs, éventuellement entre professeurs ; compte-rendu des auteurs étudiés en classe ou de lectures faites en marge des cours ; échos du monde extérieur, (...)
II - Les amours. II.1. - Marie. Marie est un ancienne condisciple de Gabrielle à la pension de Neuilly, une jeune roumaine repartie pour Bucarest à la fin de l’an dernier. Elle a dû jouir d’un grand prestige dans l’établissement, à en juger par le souvenir qu’elle a laissé auprès des élèves et même des professeurs. Son nom apparaît dès les premières lignes du journal, au cœur d’une obscure querelle qui oppose Gabrielle à ses autres amies Jeanne et Marguerite. Si les détails précis de la dispute nous (...)
Auto-acquittement Ainsi donc, depuis quelque temps déjà vous aviez deviné ce qui m’est arrivé ? Bien sûr, je n’ai jamais tenté de le dissimuler, et je me doutais qu’un jour ou l’autre quelqu’un autour de moi finirait par le découvrir. Avoir été reconnu officiellement aliéné n’est pas précisément le genre de chose qu’on a envie de crier sur les toits ; mais d’un autre côté, cela ne m’affecte absolument pas. Suis-je guéri ? Il me semble bien que oui. Honnêtement, je ne crois pas que je connaîtrai à nouveau (...)
1. Notre jardin d’adolescence. Elle est arrivée dans notre classe un jour d’octobre 1967. Je m’en souviens aujourd’hui, en songeant à autrefois. Il faut savoir aussi modeler au fil du temps ce jadis de l’oubli pour donner chair à l’instant. Le récit serait une architecture de la durée si convenait le mot d’architecture ; il s’agit plutôt de frisson du devenir courant entre les lignes et suscitant de nouvelles interrogations. Par exemple, à l’époque, j’avais trouvé toute naturelle l’arrivée de cette (...)
Contrastes En ce moment même de par le monde dans des chambres obscures ou éclairées des femmes et des hommes sont assis à leur pupitre. Ils sont sûrs ou pas que c’est ce qu’ils ont à faire dans ce monde. Elle ne me paraît pas convaincue. Elle acquiesce pourtant quand je lui dis que ce qui compte ce sont leurs préoccupations, voire la foi en ce qu’ils font assis à leur pupitre. Hamsin. La baie est invisible. Même la nuit. Une brume enveloppe la baie. Disons plutôt voilée par un vent venu du désert. (...)
Hiroshige Neige de nuit – C’est le propre de cette estampe nocturne sous la neige : sa moindre réalité vient de sa perspective trop parfaite. Les sept plans qui composent la profondeur de la scène vivante, paraissent l’agencement théâtral de décors figurés – que ne relierait aucun praticable. On perçoit le jeu ou la béance entre les panneaux de maisons, d’arbres et de monts à travers l’haleine noire qui s’en exhale et les teinte par leurs fondations, leurs racines, leurs bases. La (...)