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Zina Weygand

30 septembre 2009

par Zina Weygand


Faire l’histoire des aveugles.

Une connaissance intime de la problématique du handicap et le désir de comprendre les comportements irrationnels de peur et de rejet observés encore aujourd’hui envers les personnes aveugles, dans un monde « désenchanté », est à l’origine de mes travaux.
En effet, malgré le droit à la scolarisation, à la formation professionnelle et à l’emploi, progressivement reconnu aux personnes handicapées au cours du XXe siècle dans notre pays, les aveugles doivent encore vaincre bien des obstacles pour parvenir à s’intégrer en milieu scolaire et professionnel « ordinaire ». Quant à la possibilité d’accéder à une vie affective, sexuelle et familiale épanouissante, sur laquelle on ne saurait légiférer - du moins pour ce qui relève du for privé - elle reste pour beaucoup de personnes aveugles, et en particulier pour les femmes, une aspiration insatisfaite.
Ainsi, la conviction que l’histoire pouvait être l’une des clefs d’intelligibilité des comportements d’exclusion auxquels sont confrontées les personnes aveugles dans notre société m’a-t-elle amenée à construire un nouvel objet d’histoire, dans un domaine totalement délaissé par l’historiographie contemporaine.
Non qu’il s’agisse d’instrumentaliser l’histoire au service d’une « cause », mais plutôt d’éprouver cette « solidarité des âges » soulignée par Marc Bloch dans son Apologie pour l’histoire et de prendre en compte le lien existentiel entre passé et présent, afin de ne pas compromettre « dans le présent l’action même. » (Marc Bloch)

Après une première étude, réalisée dans la perspective d’une histoire anthropologique de la maladie et des soins oculaires en France au 19e siècle [1], j’ai orienté mes recherches vers l’étude de l’interaction entre représentations et traitement social de la cécité dans la société française, au cours du temps, et vers l’histoire des sens, de la sensibilité et de la vicariance - dans la mouvance des travaux d’Alain Corbin et des héritiers de l’Ecole des Annales.
Cette étude a abouti à la soutenance d’une thèse, puis à la publication d’un ouvrage : Vivre sans voir. Les aveugles dans la société française du Moyen Age au siècle de Louis Braille, publié en 2003 aux éditions Créaphis avec une préface d’Alain Corbin. Cet ouvrage a fait l’objet d’une traduction anglaise actuellement sous presse à Stanford University Press (U.S.A.) ; il est également en cours de traduction au Japon.
Par la suite, ma collaboration avec Mme Catherine J. Kudlick, professeure d’histoire à l’Université de Californie, Davis, a abouti à l’édition critique d’un ouvrage important pour l’histoire des femmes comme pour l’histoire des aveugles : les Réflexions sur l’état physique et moral des aveugles de Thérèse-Adèle Husson (1803-1831), une jeune aveugle nancéienne de famille modeste, venue tenter sa chance à Paris comme écrivain en 1825 et devenue auteur à succès de romans édifiants pour les femmes et la jeunesse. Ce texte, conservé à l’état de manuscrit dans les archives de l’hôpital des Quinze-Vingts, est le premier, à notre connaissance, écrit par une femme aveugle sur son expérience de la cécité. Publié en anglais en 2001 (New York University Press), avec une préface de Bonnie G. Smith, cet ouvrage, capital pour la compréhension de l’émergence du sentiment du « soi » chez la femme aveugle au 19e siècle, est paru en français en 2004 chez Erès [2].

Tandis que les Réflexions de Thérèse-Adèle Husson m’amenaient à reprendre la question de la vicariance, examinée cette fois du point de vue d’une personne aveugle, mon association à l’axe « Histoire de l’Innovation et des Savoirs Techniques » du Centre d’Histoire des Techniques et de l’Environnement du Cnam, m’engageait à l’aborder par le biais de l’histoire des techniques compensatoires permettant aux aveugles d’accéder à la communication écrite, au siècle des Lumières et au XIXe siècle.

Enfin, les réflexions de Thérèse-Adèle Husson sur l’amour et le mariage des filles aveugles – qui sont au cœur de son propos - m’ont incitée à aborder plus particulièrement la question du regard de la société, intériorisé par les aveugles eux-mêmes, sur le mariage des aveugles : regard différent selon les époques de l’histoire, selon qu’il s’agit de l’homme ou de la femme aveugle, et selon qu’il s’agit du mariage entre aveugles ou entre aveugles et clairvoyants.

Dans cette perspective, je poursuis actuellement une réflexion qui se situe au point de rencontre entre la problématique du sentiment amoureux et de la cécité et celle de la transculturalité. Cette réflexion a abouti dans un premier temps à une communication aux XXXVIe Journées d’études de l’ALFPHV [3] sur deux écrivains aveugles d’origine arabo-musulmane, mariés à des épouses françaises clair-voyantes : le romancier, poète et conteur franco-algérien d’expression française Rabah Belamri (1946-1995), et l’écrivain, universitaire, journaliste et homme politique égyptien Taha Hussein (1889-1973), qui, tous deux, ont contribué au dialogue des cultures arabe et française. Elle s’est poursuivie par ma participation à une journée d’étude organisée en novembre 2006 par Madame Tassadit Yacine et la revue AWAL à la Maison des Sciences de l’Homme : Les rapports hommes-femmes dans l’œuvre de Rabah Belamri : domination et ambiguïté, où j’ai présenté une communication, à paraître en juin 2009 dans le numéro 38 de la revue AWAL, consacré au « Rapports de genres dans les œuvres de Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri et Rabah Belamri ». La prochaine étape sera l’édition critique de l’ouvrage écrit par Suzanne Taha Hussein (1895-1989) sur sa vie avec son mari. Cet ouvrage : Avec toi, traduit et publié en arabe, au Caire, en 1979, n’a jamais été publié en français, sa langue originale ; il intéresse lui aussi l’histoire des femmes et l’histoire des aveugles, mais également l’histoire des relations entre l’Egypte et la France, et entre Islam et christianisme, au cours du XXe siècle.

Sujet transverse et transdisciplinaire par excellence, l’histoire anthropologique de la cécité m’a ainsi permis de m’engager sur des terrains très divers, allant de l’histoire de la médecine à la littérature, en passant par l’histoire sociale, culturelle et politique, l’histoire des techniques et l’histoire des femmes. Alors, l’histoire du handicap, un sujet « en marge » ou bien plutôt un révélateur de tous les questionnements de notre société, au fil du temps ?

Notes

[1Zina Weygand, Les causes de la cécité et les soins oculaires en France au début du 19e siècle (1800-1815), Paris, CTNERHI, 1989, 332 p., ill.

[2Thérèse-Adèle Husson. Une jeune aveugle dans la France du XIXe siècle. Commentaires de Zina Weygand et Catherine J. Kudlick, Ramonville Saint-Agne, Erès, 2004, 122 p., ill.

[3Association de Langue Française des Psychologues spécialisés pour Handicapés de la Vue.