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Yvon Le Men : poèmes

30 septembre 2009

par Yvon Le Men

André et Antoinette


Ils ont tout perdu
dans l’incendie

de leur appartement
où ils vécurent
où ils vivaient

ils méritent l’imparfait
le long temps passé
simplement

à vivre

ensemble
avec l’autre
et avec le temps.

Ils ont tout perdu
dans l’incendie de leur appartement

une première lettre
il a bien fallu qu’ils s’écrivent
une première fois

il a bien fallu
que l’amour se déclare
comme la guerre de 14-18
qu’on appela la der des ders

comme si, après celle-ci
ce serait le paradis

celle de 39-45
la leur
qui vit le pain blanc se changer en noir

la guerre des bicyclettes
qui portaient les messages
contre la nuit et jusqu’au jour

du premier rendez-vous d’une robe
avec une casquette
contre le vent et jusqu’au ciel

et une première photographie
d’eux

en première fois
qui racontait cela.

Ils ont tout perdu
dans l’incendie de leur appartement

un dessin d’enfant
caché dans un cadeau d’enfants

qui font croire à leurs parents
qu’ils sont toujours

leurs petits enfants

comme si le temps attendait
que les petits rattrapent les grands

à temps.

Ils ont tout perdu
dans l’incendie de leur appartement
qui maintenant
leur racontera leur vie ?

Il reste
leurs yeux

pour se raconter
ce qui se passa entre eux

leurs mains
pour se souvenir du jour

il y a longtemps

où ils se passèrent pour toujours
la main dans la main.

Il reste
leurs enfants qui ont des enfants
qui auront des enfants qui auront des enfants
des enfants…

***

André


C’est le dernier poème
de mon père

dit-elle
en pesant le silence
entre les mots

je vais te le lire.

Mais ce sont des larmes
qui coulent entre les lignes.

Elle prononce son titre
comme si elle nommait l’un de ses frères
l’une de ses sœurs

son petit frère
sa petite sœur.

Il s’appelle l’alouette
qu’elle dit

comme les poèmes d’autrefois
faits à la main
et à l’encre violette

que je dis.

Ce n’est pas le poème
qui est un poème
c’est ce qui coule entre les lignes
téléphoniques

que nous dirons.

***

Antoinette


J’ai écrit
à ma mère
une lettre d’amour.

C’est la plus belle phrase
de la journée

elle n’est pas de moi
elle est d’une amie

qui tremblait au bord de ses lèvres
quand elle dit :

c’est la première fois.

Tu as peur
de sa lecture
de la réponse

de son silence ?

Tu n’as pas eu peur
de ta peur.

Il y a longtemps
très longtemps
j’ai peint pour ma mère
une lettre d’amour

j’avais les doigts tachés de bleu
le bleu roi des Rois Mages
qui apportaient
le gâteau

et le royaume
dont ma mère fut la reine
jusqu’à mes quinze ans


l’âge de mon premier amour
de mes doigts tachés
d’encre
bleue

le bleu de la nuit.

Quand le temps reviendra
de peindre des mots d’amour
il sera trop tard

sauf si mes images
comme les mots dans le poème
traversent la frontière.


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