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Yves Bonnefoy

29 septembre 2007

par Anne Mounic

Yves Bonnefoy, L’amitié et la réflexion. Sous la direction de Daniel Lançon et Stephen Romer. Tours : Presses Universitaires François-Rabelais, 2007.

Dans cet ouvrage sont recueillis les moments essentiels des Journées consacrées en avril 2005 à Tours, sa ville natale, au poète Yves Bonnefoy. Daniel Lançon et Stephen Romer introduisent ce qui sera une réflexion sur la poésie, l’art, le langage ainsi que sur Shakespeare, sa réception en France et sa traduction en français – le tout sous le signe de « l’amitié » et de la « réflexion », titre de l’avant-propos du poète à cet ouvrage. Ce dernier nous y livre une définition de la poésie : « … une confiance faite au rythme pour libérer les mots du concept et leur permettre ces libres associations qui ouvrent aux sentiments dont tient son être la vie » (p. 13).
Suivent, à propos de l’exposition organisée à cette occasion, des réflexions d’Yves Bonnefoy sur l’art et la poésie. Une place particulière est faite à l’arbre, « analogon » de l’être humain (p. 26). D’un bout à l’autre de l’ouvrage, Yves Bonnefoy se montre très sceptique sur la situation de la poésie en France et entrevoit plusieurs raisons à cette crise : le milieu poétique lui-même, tout d’abord – « monde vaste, parcouru de courants qui vont avec force et rapidité dans chacun leur direction, indifférente à celle des autres, monde de peintres et de poètes qui souvent ne se connaissent pas, ou même se méfient de ce que peuvent être les autres, […] monde qui tient parfois de la bataille d’homme plus que du combat spirituel » (pp. 18-19). Ensuite, « l’appauvrissement du langage » (p. 30), obstacle à la « recherche de soi » dont témoigne le poète. Pour Yves Bonnefoy, le poétique se doit de transgresser le conceptuel pour atteindre une autre profondeur d’être : « … la poésie, c’est moins de dire bien la réalité que de la rejoindre en son fond, la poésie, c’est de substituer à nos abstractions une rencontre des êtres plus immédiate et plus pleine. Moins une heureuse formulation que la recherche d’une présence. Moins le langage qu’une lumière qui est au-delà des mots. » (p. 31)

Réfléchir sur l’œuvre des autres s’avère donc essentiel. Il ne faudrait pas non plus négliger le passé qui est le « nid de l’avenir » (p. 32). Le poète s’élève contre toute forme de rupture. Il s’agit bien de retrouver à notre société ses fondements de pensée : « La connaissance du passé ne détourne pas de la poésie, bien plutôt elle en permet l’approfondissement, c’est-à-dire même la survie. Et elle est ainsi une des ressources qu’il faut pour notre avenir, s’il est vrai, comme je le crois, que le sentiment poétique seul peut préserver de la barbarie les sociétés en désordre de la désastreuse époque présente. » (pp. 31-32)
Le poète de la présence se méfie toutefois des mythes et des dogmes, dont il souhaite « expérimenter les périls » (p. 39) et « éventer les pièges ». La poésie est une « parole de l’immédiat » (p. 51). Le nom de Plotin revient à plusieurs reprises (pp. 32 et 54). Kierkegaard est aussi mentionné (p. 32). Yves Bonnefoy se réfère à l’Un et se défie du « leurre des mots » (p. 54), mais il se méfie moins des images (p. 57). Le regard du poète porte sur le « mystère de l’existence » (p. 62) que Shakespeare s’emploie en ses pièces à pénétrer, plus que dans ses sonnets, enfermés, selon Yves Bonnefoy, dans leur forme figée et leurs lieux communs (p. 69).

A propos de Shakespeare, John Naughton réfléchit sur deux notions mises en valeur par Yves Bonnefoy dans son approche critique du dramaturge, celle de « readiness » et de « ripeness », dans Hamlet et dans King Lear. La phrase suivante m’a frappée par rapport à la lecture que je propose d’Hamlet au regard de La chute et vice versa : « Par la providence du ciel, Hamlet a avec lui le cachet de son père qui est ‘le modèle du sceau danois’, et ainsi il peut rendre authentique la fausse missive. » (p. 87) S’il existe une vérité des valeurs, et donc un langage authentique, Hamlet, de son sceau véritable, ne fait que corriger le mensonge de l’usurpateur en déviant le meurtre de sa propre personne. Le sceau véritable devient le signe théâtral de la vérité enfouie sous le mensonge (voir ce que dit Claudius sur le divorce entre ses paroles et ses pensées : III, 3, 97-98), instrument de la révélation. Hamlet l’exprime d’ailleurs parfaitement : « Why, even in that was heaven ordinant » (V, 2. 49. Eh bien, même en cela, le ciel veilla.) Hamlet a le ciel avec lui en dépit des apparences (il contrefait l’ordre royal de le liquider purement et simplement), à la différence de Claudius qui, lui, a les apparences pour lui sans atteindre à l’authenticité que serait l’union de ses paroles et de ses pensées, seul accès à cette entité transcendante qu’on peut appeler divine : « Mes paroles prennent leur essor, mes pensées restent à terre », dit Claudius. « Les paroles sans les pensées jamais au ciel ne vont. » Le sceau véritable, « modèle de ce sceau du Danemark », fonctionne comme un véritable symbole puisqu’il réunit ce qui dans la pièce jusque-là demeurait dissocié, la figure légitime du père et du roi et la fonction elle-même, usurpée et, de ce fait, devenant un leurre, l’usurpateur utilisant le langage comme tel. La question du leurre du langage se pose de façon aiguë du point de vue éthique (voir plus loin et voir aussi « De Hamlet à Jean-Baptiste Clamence : d’un certain langage comme obstacle à la joie. »). La correspondance au « modèle », ou référent, fantôme du père ou « sceau véritable » est gage de vérité. De même, durant la scène de la pièce dans la pièce, Hamlet compte sur Horatio afin de ne pas se fier seulement à son propre jugement. Il lui faut une garantie extérieure à lui-même, les dires du fantôme pouvant n’être que la fantaisie de son propre esprit en proie à la méfiance. La vérité, dès lors, est un jeu d’échos, comme l’intériorité kierkegaardienne.

Stephen Romer s’intéresse à l’accueil, hostile aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, fait en France à Shakespeare. Il cite Voltaire : « … on croirait qu cet ouvrage est le fruit de l’imagination d’un sauvage ivre » (p. 93), mais Hugo reconnaît au dramaturge anglais sa véritable stature : « Le chêne, cet arbre géant que nous comparions tout à l’heure à Shakespeare et qui a plus d’une analogie avec lui, le chêne a le port bizarre, les rameaux noueux, le feuillage sombre, l’écorce âpre et rude ; mais il est le chêne. » (pp. 96-97)
Nous sommes de nos jours persuadés de ce que Shakespeare nous apporte. Yves Bonnefoy voit dans son œuvre une de celles qui « prennent à bras le corps, si je puis dire, la question de la poésie, qui le font hardiment et amplement » (p. 144). Et il est vrai que chez le dramaturge élisabéthain, la variété de ton et de propos donne à la signification cette vertu multiple, voire infinie, qui transcende le concept. En effet, comme le dit Yves Bonnefoy, le mot poétique « ne se résout pas en concepts » (p. 165). Et là se pose la question de la réflexion critique.
Doit-on pourtant parler de la question du « leurre des mots » ? Ne devrait-on pas plutôt parler de la qualité des êtres qui manient ces mots, puisque le langage n’est que l’épiphanie de notre être le plus profond ? Et là encore, à côté de la réflexion que l’on trouve dans Hamlet, avec la rhétorique de Claudius qui évoque celle de Richard III, nous trouvons chez Shakespeare une réponse adéquate. Je songe à Antoine et Cléopâtre et à ces deux hommes antagonistes, Octave César, l’homme d’une seule idée, d’une seule ambition – le pouvoir –, homme qui soumet le langage à son désir et use alors, ou ordonne d’user, de rhétorique (« To try thy eloquence now ‘tis time », dit-il à Thidias qu’il enjoint de duper Cléopâtre par de fausses promesses (III, 12, 26. Il est temps désormais d’éprouver ton éloquence), et Marc Antoine qui cause sa propre chute (III, 12, 34) au nom de sa relation avec un seul être, envoyant promener le pouvoir et le monde : « Let Rome in Tiber melt, and the wide arch / Of the ranged empire fall ! Here is my space,/ Kingdoms are clay » (I, 1, 33-35. Que Rome s’effondre dans le Tibre, et que l’immense voûte du vaste univers s’écroule ! Voici mon domaine, Les royaumes sont d’argile). A la maîtrise du temps (II, 7, 103) que prône César, Marc Antoine préfère le sentiment vrai (III, 11, 65-68). On pourrait même dire que la vérité de ce sentiment ne peut se révéler que dans la chute et l’abandon de toute prérogative au sein des royaumes d’argile. On pense bien sûr là au Christ et à la tentation dans le désert.
Pour employer les termes de Martin Buber, Marc Antoine envisage alors sa relation au monde non plus comme Je/Cela (le moi et son objet, son ambition), mais comme Je/Tu (la vie justifiée en son authenticité dans le regard de l’autre). C’est là que se situe le langage poétique ; c’est là aussi d’ailleurs que se restaure et s’affirme la confiance dans les mots que la rhétorique de l’instrumentalisation des êtres pour la maîtrise du temps et du monde aurait pu entamer. Le « leurre des mots » se situe du côté du Je/Cela, mais la confiance en eux, « enfant du temps » selon l’expression de Marc Antoine (II, 7, 102), repose sur le fondement éthico-religieux, au sens que donne Kierkegaard à ce terme, puisqu’il y est question d’un sujet qui cherche à se fonder en son intériorité, cette intériorité étant son propre écho dans l’oreille de l’autre, seule réalité à laquelle le poète puisse aspirer.
Le langage, considéré comme objet d’analyse linguistique, a pu, selon certains points de vue, faire mine de nous échapper comme réalité étrangère à nous-mêmes, mais c’est nous qui parlons, comme le dit d’ailleurs Emile Benveniste, et nous sommes responsables de nos paroles, qui expriment notre intention à l’égard d’autrui et de nous-mêmes, ainsi que notre vision du monde. Notre langage nous fonde ; c’est notre intention qui lui donne vie, comme le souffle de la foi donne chair aux ossements dans la vallée d’Ezéchiel.
A cet égard, on pourrait penser que la méfiance à l’égard de ce qui s’avère source de notre être, est une forme d’aliénation, ce qui n’écarte pas, bien entendu, le regard critique à l’égard de nos propres mots, car on n’est jamais sûr, et c’est bien là l’aiguillon. Seule la mort est sûre d’elle-même, mais l’authenticité de notre discours réside peut-être dans cette acceptation de nos métamorphoses et de l’écho qu’il en donne : « Be a child o’ th’ time » (II, 7, 102), plutôt que de s’en assurer la domination. La vérité du dire est alors paradoxale puisqu’elle implique le fluide, le mouvant, ce qui est destiné à révision quasiment immédiate. Elle défie dès lors, bien évidemment, le concept, mais au nom d’une intériorité qui, supprimant toute dualité comme le fait Spinoza quand il conteste le « je pense donc je suis » de Descartes pour lui substituer le fondement unique de l’être : « je pense ou je suis pensant », devient source d’une parole qui est l’être tel qu’en lui-même il se proclame vivant, en inscrivant l’instant dans l’éternité. Le langage est alors joie, et non pas leurre – pour risquer un jeu de mots (a pun, chez Shakespeare), nôtre et non pas leur, en cette absence de la troisième personne, cette sorte de privation d’être.
Bienvenue en tout cas à un tel livre, qui suscite toutes ces questions.


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