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Wolfgang Borchert : "La mouche Ching Lin"

26 avril 2010

par Anne Mounic

« Parvenir jusqu’ici est aisé, c’est le contraire, c’est en sortir qui est le plus difficile. »

Wolfgang Borchert et la mouche Ching Ling

Né à Hambourg le 20 mai 1921, Wolfgang Borchert n’aura pas eu la vie facile. En avril 1940, la Gestapo l’arrête pour l’interroger sur des déclarations considérées comme subversives et des poèmes peu goûtés par les nazis, puis il est appelé sous les drapeaux et envoyé sur le front russe. Là encore, blessé au doigt, il est soupçonné de s’être lui-même mutilé ; il est emprisonné, puis heureusement acquitté puisque la peine de mort le guettait, pour désertion. Il est libéré puis jeté en prison une fois encore. Il devient prisonnier des Français et gagne Hambourg le 10 mai 1945 après avoir parcouru à pied six cents kilomètres. Son état de santé est alarmant, mais c’est durant ces deux années qu’il écrit ses œuvres majeures, dont Draußen vor der Tür (Devant la porte), pièce qui connut un succès immédiat quand elle fut diffusée à la radio le 13 février 1947, et de nombreuses nouvelles. Celle qui nous intéresse ici, « Ching Ling, la mouche », est extraite du recueil posthume de textes retrouvés et publiés par Rowohlt en 1962 et traduit par la suite par J.B. Oppel pour publication chez Buchet-Chastel l’année suivante.

Compte tenu des brèves remarques biographiques qui précèdent, on comprendra qu’il faille prendre très au sérieux ce qu’annonce, comme un crieur public (« Oyez ceci » [1]), l’auteur de cette courte nouvelle : « Vous est-il déjà arrivé d’être jeté en prison ? – oh, pardon ! bien sûr que non ! Je suis en mesure de vos assurer que la chose n’est pas aussi difficile qu’on ne le dit. Parvenir jusqu’ici est aisé, c’est le contraire, c’est en sortir qui est le plus difficile. » Et bien sûr, l’inculpé n’apprend qu’à l’audience ce qui lui a valu d’être arrêté. Celui qui, entre 1945 et 1947, a écrit quelques articles critiques sur Shakespeare et avait, en 1939, composé un drame intitulé Yorick le bouffon, mentionne tout de suite Hamlet, dont le nom lui vient par l’usage qu’il fait, et a fait, du mot « pourri », qu’il écrit d’ailleurs en italiques : « Comme je l’ai appris à l’audience, il paraît que, dans un état voisin de l’ébriété, j’ai traité quelqu’un, quelque part, quelque jour, de pourri. » C’est ainsi, par cette imprécision sur l’identité, le lieu et l’instant, qui se profilent alors comme silhouettes incarnées au seuil de l’intemporel, que Borchert atteint ce que Shakespeare atteint également : une profondeur existentielle à portée métaphysique. On trouve, dans « Jeu de quilles », nouvelle traduite par Jean-Pierre Vallotton, ce dialogue qui vaut bien la haute science des fossoyeurs d’Hamlet au cinquième acte de la tragédie :

« Depuis des heures ils étaient assis dans la nuit. Ne dormaient pas. Alors le premier dit :
Mais Dieu nous a faits ainsi. Mais Dieu a une excuse, dit l’autre, il n’existe pas.
Il n’existe pas ? demanda le premier.
C’est sa seule excuse, répondit le deuxième.
Mais nous – nous existons, murmura le premier.
Oui, nous existons, murmura l’autre. » [2]

« Il ne faut jamais dire des choses pareilles », poursuit le narrateur de « Ching Ling, la mouche ». « Hamlet devait pourtant partager mon sentiment, lui qui trouvait qu’il y avait quelque chose de pourri au royaume du Danemark. Hamlet non plus n’aurait pas dû, et voilà pourquoi… »

Shi Tao, Bruit d'orage au loin.

Se reflétant de la sorte sur divers moments de l’Histoire, l’Angleterre au seuil du dix-septième siècle, puis, dans la pièce elle-même, entre Danemark, Italie (la pièce dans la pièce) et Angleterre (où Hamlet est envoyé par Claudius), au seuil du Moyen Age et de la Renaissance, la nouvelle s’étend aussi jusqu’en Chine, par « ce nom bizarre » donné à « une simple mouche d’intérieur », tout en évoquant l’hindouisme : « Sous le coup de la foudroyante sentence du tribunal, je me suis retrouvé rompu, à croupetons, nageant sur les brumes opaques de mes ténèbres mentales, l’estomac creux, les genoux sous le menton, mes yeux sages de sage hindou fixés sur un des quatre murs nus de ma cellule quand soudain, juste devant mes yeux voilés de noir, une petite mouche, une mouche d’intérieur tout ce qu’il y a d’ordinaire est venue s’asseoir sur le mur. Disons plutôt se planter sur ses pattes, car on n’a jamais vu une mouche s’asseoir ! Posée là, tout à coup, comme une tache d’encre au beau milieu d’un cahier d’arithmétique. » [3]

L’enfermement du détenu au plus étroit du monde contraste avec l’envergure de ses capacités mentales et sa promptitude à déployer son esprit dans le temps (Hamlet) et dans l’espace (Chine, Inde, Europe). Ce paradoxe du centre et de la circonférence, de l’instant et de l’éternité s’incarne dans l’humour du narrateur qui embrasse ainsi avec justesse et sans résignation sa curieuse situation. La « petite mouche » elle-même incarne l’insignifiance de l’instant et son indéniable existence au beau milieu des repères orthonormés. La « tache d’encre » s’impose et invite à un voyage dans le temps : « L’espace d’un éclair j’ai revu les jours passés jadis dans ma chambre d’enfant ». On associera « l’éclair » à la « foudroyante sentence » pour mettre en relief la dimension cosmique de l’espace-temps (comme dans King Lear l’orage est tempête dans l’esprit) et suggérer que ce prisonnier a en ses mains « l’atout d’un orage », comme le dit Kierkegaard à propos de Job.

Il cherche en cet être sans importance un interlocuteur. Il tente de susciter une forme de réciprocité et emploie, pour décrire la mouche, un vocabulaire à usage humain (« s’asseoir », « sa toilette », « une dame », « jouvencelle », « ses charmes », « les épaules », « dédain », « comme fait une danseuse qui fait bouffer autour d’elle son tutu transparent », etc. [4]). Et c’est effectivement revenir aux joies de l’enfance que de nommer des personnages comme « M. le baron Frelon ou le richissime Mister Bourdon » [5]. Même si la description que Borchert donne de la toilette de la mouche tient de la fable, elle n’en est pas moins très exacte. Puis le drame se noue : « Je ne sais comment la chose est arrivée, mais j’ai dû succomber à un charme. » [6] Alors, le narrateur s’adresse à la mouche, à la deuxième personne : « A coup sûr je me suis dit : chétive mouche, je vais t’attraper tout comme on m’a attrapé moi-même. Moi aussi je veux jouer le rôle du Destin. » [7]

On retrouve là le motif issu de Plaute (voir l’article sur King Lear) et qui a fait son chemin dans la littérature. Citons William Blake, dans les Chants de l’expérience (1789-94) :

« Little fly,
Thy summer’s play
My thoughtless hand
Has brush’d away.
 
Am not I
A fly like thee ?
Or art thou not thou
A man like me ?
 
For I dance,
And drink, & sing,
Till some blind hand
Shall brush my wing.
 
If thought is life
And strength & breath,
And the want
Of thought is death ;
 
Then am I
A happy fly,
If I live
Or if I die. »
« Petit mouche,
Ton jeu d’été
Ma main étourdie
L’a chassé.
 
Ne suis-je pas
Une mouche comme toi ?
Ou n’es-tu pas
Un homme comme moi ?
 
Car je danse
Et bois & chante,
Jusqu’à ce qu’une main aveugle
Effleure mon aile.
 
Si c’est vivre que de penser,
Si c’est avoir vigueur et respirer,
Et si c’est mourir
Que de ne plus penser,
 
Alors je suis
Une mouche heureuse
Que je vive
Ou que je meure. »

Ce poème aura très certainement inspiré Katherine Mansfield dans l’avant-dernière nouvelle qu’elle ait écrite, « The Fly » (« La mouche », voir article), puisque la main humaine s’y fait aussi destin cruel.

Chez Borchert, toutefois, la main humaine du Destin est prise en défaut par l’ironie légère, presque humour, de l’insignifiant insecte. Ni « destin vengeur, ni « main divine » n’auront raison de la « petite tache d’encre noire » [8] qui, sans se soucier, se sauve. Le narrateur est à nouveau tenté par la tragédie et imagine le « masque sardonique » de la mouche et son ricanement. Elle devient alors elle-même le destin ; les rôles se renversent. Ils se renversent tandis que l’insecte se met à parler. Le narrateur devient un « tu » dans ses paroles de sagesse. Elle l’incite à chercher l’au-delà du tragique en décrivant ce récit comme une parabole. Face au destin, elle prône la moquerie, et donc une forme d’humour, affirmant que « la vie est bien davantage une comédie qu’une tragédie » [9]. Une fois la leçon énoncée, voici que, comme l’instant, elle s’envole. Le narrateur tire la morale de cette parabole et nous dévoile le sens du nom donné à l’insecte : Ame sereine.

Zhang-Xiong

Ce renversement d’humeur et d’attitude s’illustre par une transfiguration : la « petite tache noire » devient dans le dernier paragraphe « une miette de soleil », éclat de lumière au sein des ténèbres du prisonnier. L’instant accompli dans la réciprocité du Je et du Tu permet l’affirmation du sujet malgré l’adversité : « … il faut savoir assumer son destin ! » Beckmann, le personnage principal de Draußen vor der Tür, dit à son colonel : « La responsabilité, ce n’est pas simplement un mot, une formule chimique qui transforme de la chair humaine bien claire en terre noire. On ne peut pas envoyer les hommes à la mort pour un mot creux. Il faut bien aller quelque part avec notre responsabilité. Les morts – ne répondent pas. Dieu – ne répond pas. Mais les vivants posent des questions. » [10]

On pourrait penser que cette autre remarque de Beckmann, au début de la scène V, est une réponse au Kafka de « Devant la loi » : « Notre maison est encore debout ! Et elle a une porte. Et cette porte est pour moi. Ma mère est là, elle m’ouvre la porte et me fait entrer. Notre maison est encore debout ! Et l’escalier grince toujours. » [11] Face à l’irresponsabilité de l’Histoire universelle, le personnage retrouve l’univers singulier de l’existence incarnée. On songe bien sûr à la fameuse formule de Camus qui, lui aussi, choisit sa mère.

Assumer son destin, c’est n’être plus le jouet des dieux et de leur indifférente cruauté ; c’est répondre et dans cet accès à la parole, s’assurer de sa propre présence. Beckmann, qui n’en peut plus, expose précisément quelle est l’autre branche de l’alternative : « Les vieux incapables de s’adapter aux nouvelles conditions sont les plus à plaindre de nos jours. Nous sommes tous dehors. Même Dieu est dehors, et il n’y a plus personne pour lui ouvrir une porte. Il n’y a finalement plus que la mort qui a encore une porte pour nous. Et c’est là que je vais. » [12] La pièce s’achève sur ce questionnement :

« Répondez !
Pourquoi ne dites-vous rien ? Pourquoi ?
Il n’y a donc personne pour répondre ?
Personne pour répondre ?
Personne pour répondre ? Personne ? » [13]

Nous avons l’impression du même retour aux origines nues que nous trouvons dans le Roi Lear : l’homme « à l’état de nature » hante le monde désert, cherchant un interlocuteur, un Tu capable de lui prêter l’oreille pour compléter son être. Le langage ici aussi se brise, désarticulé par l’absence du sujet. Voici certainement ce qui est « pourri » : dans la faille éthique de l’universel, l’individu disparaît, voué au mutisme.
« Personne pour répondre ? Personne ? »

Notes

[1Wolfgang Borchert, « Ching Ling, la mouche », Morceaux choisis. Paris : Buchet-Chastel, 1963, p. 149.

[2Wolfgang Borchert, Chère nuit gris-bleu. Nîmes : Jacqueline Chambon, 1995, p. 47. J’ai trouvé les indications biographiques que je donne au début de l’article dans la postface de J.-P. Vallotton.

[3Op. cit., p. 150.

[4Ibid., pp. 150-51.

[5Ibid., p. 151.

[6Ibid., p. 152.

[7Ibid., pp. 152-53.

[8Ibid., p. 153.

[9Ibid., p. 154.

[10Wolfgang Borchert, Dehors devant la porte. Traduit de l’allemand par Pierre Deshusses. Nîmes : Jacqueline Chambon, 1997, p. 51.

[11Ibid., p. 73.

[12Ibid., p. 92.

[13Ibid., p. 117.


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