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Vona Groarke, poèmes

26 septembre 2010

par Vona Groarke

Toujours à l’initiative de Cliona Ní Riordaín, nous traduisons ici quelques poèmes de Vona Groarke, née en Irlande en 1964, et qui est l’auteur de plusieurs recueils :

Shale. Oldcastle : The Gallery Press, 1994.
Other People’s Houses. Oldcastle : The Gallery Press, 1999.
Flight. Oldcastle : The Gallery Press, 2002.
Flight and Earlier Poems. Winston-Salem : Wake Forest Unversity Press, 2004.
Juniper Street. Oldcastle : The Gallery Press, 2006.

*

Isabelle Génin ; Yves Lefèvre ; Anne Mounic

Que faudrait-il…

Poèmes de Vona Groarke,

traduits par Isabelle Génin
Spindrift
for Tommy and Eve
 
1
 
What is to be done
with a past tense
that, once recalled,
presents itself again ?
 
You might as well
throw a stone in the sea
and be taken aback
when the same thing
is keeping you from sleep.
 
2
 
Two floors above sea level,
two narrow windows, two broad.
 
A sandstone fireplace jiggers, nightly,
card games and small hours,
all manner of old news.
 
3
 
Telephone wires
traipse the field
where we drew water
to gloss over months away,
left a rock with twine around it
and a path to keep track of
the goings on of every stone
and high-wire lament
the hill sent down to us.
 
4
 
We unpack,
make up the beds.
I light a fire
with last year’s turf.
 
5
 
The colour of the sea today
is nothing like the name
of any colour
I can think of.
 
6
 
The field
is silked
in magenta.
Ragwort
sequins it.
 
7
 
I drink tea
from a yellow mug
that is as old as I am.
 
[…]
 
17
 
The turn in the boreen
down to the shore
sunlight takes
in its stride.
 
18
 
So much sky :
you’d think
the sheer heft of it
would eventually
wear thin.
 
19
 
A wave opens
on the bay
like a lifted thread
in a canvas flat
already primed
indigo.
 
20
 
All horizontals :
stone walls, the road,
an ocean stretched out
like an artist’s model
on a hotel chaise,
all lace and gravitas.
 
21
 
Tilted up at one corner,
the bay would spill
into my whole life.
 
22
 
Between the headland
and the island
a skylight opens
as the shutter
in ’French Window at Nice’.
 
23
 
The sea’s mood
swivels on a sixpence
thrown in off the rocks
Augusts ago
by a girl who has been
fingering it since.
 
24
 
The waves break a cleaner white
than the Planning Application
fixed to the gatepost.
 
[…]
 
32
 
Clouds soak the foreshore,
foam shoals over Moher.
 
33
 
When a blackberry gives
up its roadside perch
and squats, all dainty, in my grasp,
all that is left for me
is to try to gauge how sweet it is
and not assume a bitterness
that will smear my tongue
prodigious black.
 
34
 
Bog cotton, convolvulus,
cow parsley, woodbine ;
the whitewashed
gable wall
sees off
the lot.
 
35
 
An archipelago
of lit windows
drifts past
our moored
lookout.
 
36
 
The island lighthouse
clenches the bay
and then sets it free.
 
37
 
Awash with headlights,
the blue room
passes through
the wake
of closing time.
 
38
 
All night the sea chatters to itself :
a hundred different escapades
with the same punchline.
 
39
 
Headlights from Furbo,
streetlamps in Vienna ;
rain on the window,
Klimt’s luminous orchard.
 
40
 
Ghosts tinkling in the bedroom
fall silent when we turn in.
 
41
 
Down on the rocks
a driftwood moon
is whitening
tonight.
 
42
 
Each morning
to be cornflowered ;
each night-time
to be greened over
in scutch and fern,
wild sorrel.
 
43
 
Even the road knows
what I know of the world.
 
The wall and shore, chimney and sky,
lean into the good of it.
 
44
 
My answer blooms
like shingle
I am dusting now
between my fingertips.
 
45
 
It is all a kind
of love song, really,
and I am only
listening to it,
trying to follow
the words.
Embruns
pour Tommy et Eve
 
1
 
Que faire
d’un temps passé
qui, lorsqu’on y pense,
se présente ?
 
Autant jeter une pierre
à la mer
et être surpris
quand cela
vous empêche de dormir.
 
2
 
Deux étages au-dessus de la mer,
deux petites fenêtres, deux grandes.
 
Une cheminée de grès danse, la nuit,
jeux de carte et heures tardives,
toute sorte de déjà vu.
 
3
 
Des lignes de téléphone
arpentent le champ
où on prenait de l’eau
pour faire passer les mois,
on a laissé un rocher entouré de ficelle
et un chemin pour garder en mémoire
le devenir de chaque pierre
et de chaque plainte de la ligne
envoyée par la colline.
 
4
 
On ouvre les valises,
on fait les lits.
J’allume un feu
avec la tourbe de l’an dernier.
 
5
 
La couleur de la mer aujourd’hui
n’a rien d’une couleur
dont le nom
me viendrait à l’esprit.
 
6
 
Le champ
est une soie
magenta
pailletée
de jacobée.
 
7
 
Je bois du thé
dans une tasse jaune
aussi vieille que moi.
 
[…]
 
17
 
Le tournant du sentier
qui descend jusqu’au rivage
le soleil l’emporte
sur son passage.
 
18
 
Tant de ciel :
on penserait
que son seul poids
finirait
par s’amoindrir.
 
19
 
Une vague s’ouvre
sur la baie
comme un fil soulevé
d’une toile
à l’apprêt
indigo.
 
20
 
Tout n’est qu’horizontale :
les murs de pierre, la route,
un océan étendu
comme le modèle d’un artiste
sur une chaise longue,
dentelle et dignité.
 
21
 
Soulevée à un coin,
la baie voudrait inonder
toute mon existence.
 
22
 
Entre le cap
et l’île
une lucarne s’ouvre
comme le volet
dans « Les Persiennes ».
 
23
 
L’humeur de la mer
Virevolte sur une pièce
lancée des rochers
il y a bien des étés
par une fille qui depuis
ne cesse de la toucher.
 
24
 
Les vagues se brisent
en un blanc plus parfait
que le permis de construire
fixé au montant de la porte.
 
[…]
 
32
 
Les nuages baignent la grève,
bancs d’écume au-dessus de Moher.
 
33
 
Quand une mûre abandonne
son perchoir au bord de la route
et se pose, délicate, dans ma main,
tout ce qu’il me reste à faire
c’est d’essayer de juger sa douceur,
ne pas envisager le goût acide
qui va teinter ma langue
d’une noirceur inouïe.
 
34
 
Aigrette, liseron,
persil sauvage, chèvrefeuille ;
le pignon
peint à la chaux
les surpasse
tous.
 
35
 
Un archipel
de fenêtres éclairées
dérive au large
de notre nid de pie
amarré.
 
36
 
Le phare de l’île
enserre la baie
puis la libère.
 
37
 
Inondée par les feux des voitures,
la pièce bleue
traverse
le sillage
de l’heure de fermeture.
 
38
 
Toute la nuit la mer bavarde toute seule :
une centaine d’escapades différentes
avec le même mot de la fin.
 
39
 
Les phares des voitures de Furbo,
les lampadaires de Vienne ;
la pluie sur la vitre,
lumineux verger de Klimt.
 
40
 
Les fantômes tintinnabulants de la chambre
se taisent quand nous entrons.
 
41
 
Là bas sur les rochers
une lune de bois flotté
blanchit
ce soir.
 
42
 
Tous les matins
se retrouver bleuet ;
tous les soirs être vert
chiendent, fougère,
oseille sauvage.
 
43
 
Même la route sait
ce que je sais du monde.
 
Le mur et le rivage, la cheminée et le ciel,
s’appuient sur sa beauté.
 
44
 
Ma réponse s’épanouit
comme le galet
qu’entre mes doigts
je nettoie maintenant.
 
45
 
Tout cela est comme
chanson d’amour en fait,
je ne fais
qu’écouter
et tenter
d’en suivre les paroles.

***

traduits par Yves Lefèvre
Away
 
I babysit by Skype,
breakfast to their lunch,
lunch to their dinner.
I straighten uniforms, ask French,
nag music practice, argue Friends,
trim their Bebo access.
I touch their silky faces on my screen.
I am three thousand miles ago,
five hours in the red.
What would it take —
one crossed cyber wire,
a virtual hair’s breadth awry —
for these synapsed hours
to bloat to centuries,
for my background
to be rescinded
to a Botticelli blue,
my webcam image
ruffed and pearled,
speaking vintage words
into spindrift ?
Or, failing that,
for me to be headlonged
into light years off
to the room of an obsolete laptop
where I Skype and Skype
and no one answers,
where I Google Earth to see
if the world namechecks
this morning
my son’s bike in the garden,
my daughter’s skirt
on the line ?
 

*

Rummy
 
Two moons vying in angled glass cast doubt
over a rummy hand of sequences and sets.
August has been fanning itself on the deckchair.
I could sit for whole, plump hours there
waiting for some sign of my return
and an ocean and a road could wait with me,
a field of scrub, two telegraph poles,
a wall in fits and starts, and cars shook out,
like greyhounds, from a sly turn in the road.
A moth flickers in out of one half of the night :
there are months to be got through now.
I play three kings and a run from the four.
Until the next time. Bring summer back :
two moons with a hill between them
will be holding out for you.
 

*

The High Room
 
Who paints the ocean
as a small boy running,
the islands as a pebble
skimmed from his hand ?
Who drapes a tablecloth
of cloud over Weaver’s Hill ;
opens a cutwork metal screen
behind mackerel rocks ?
The blue path loses ground.
Over the mantelpiece of Clare
a study of the painter’s family
plays draughts with whole moons.
Distance
 
Je les surveille avec Skype,
prends mon petit-déjeuner quand ils déjeunent
mon déjeuner, quand ils dînent.
Je déplisse les uniformes scolaires, fait réciter le français
insiste sur le piano, discute de Friends,
rogne leur accès Bebo.
Je caresse leur doux visage sur mon écran.
Je suis à cinq mille kilomètres de délai,
cinq heures dans le rouge.
Que faudrait-il —
un cyber-brin emmêlé,
l’épaisseur d’un cheveu virtuel de travers —
pour que ces heures synapsées
s’enflent en siècles,
que mon écran
soit condamné
à un bleu Botticelli,
que mon image à la webcam,
porte collerette et perles,
et parle en mots anciens
lancés dans les embruns ?
Ou sinon,
pour me retrouver projetée
à des années-lumière
dans la pièce avec un portable dépassé,
où je Skype et re-Skype
sans réponse de personne,
où je Google Earth pour voir
si le monde est bien là
ce matin
le vélo de mon fils dans le jardin,
la jupe de ma fille
sur la ligne à linge ?

*

 
Rami
 
Deux lunes en concurrence dans une vitre inclinée jettent le doute
sur une main de rami faite de séries et de séquences.
Août a passé son temps à s’éventer sur un transat.
Je pouvais rester assise des heures entières et replètes là
à attendre un signe de mon retour
et un océan et une route pouvaient attendre avec moi,
un champ d’épineux, deux poteaux télégraphiques,
des fragments de mur, et les voitures s’ébrouaient,
comme des lévriers, à cause d’un virage traître sur la route.
Un papillon surgit, venant d’une des moitiés de la nuit :
il y a des mois à passer maintenant.
Je joue trois rois, tente d’avoir le quatrième.
Jusqu’à la prochaine fois. Ramène l’été :
deux lunes séparées par une colline
t’attendront.
 

*

La pièce du haut
 
Qui peint l’océan
en petit garçon qui court,
les îles en un galet
qui glisse de sa main ?
Qui couvre d’une nappe
de nuages Weaver’s Hill ;
ouvre une dentelle de métal
derrière les rochers à maquereaux ?
Le sentier bleu perd pied.
Sur la cheminée de Clare
une étude de la famille du peintre
joue aux dames avec des lunes entières.

***

traduits par Anne Mounic
Six Months
APRIL
My daughter buys
her first perfume.
It’s called ’One Summer’.
 
MAY
 
Geese hemstitch the wetlands :
I foretell a skittery afternoon.
.
JUNE
 
Pick up the day
by four white hours ;
shake it out
over long grass.
 
JULY
 
Blue sky on the radio,
all four car windows down.
Is this what it means, then,
to have friends ?
 
AUGUST
 
The jet plane
tucking up its wheels
jolts me back years
to a light cadenza’s
lift-off in my womb.
 
SEPTEMBER
 
A twinge in my elbow chimes, pretty much,
with the indicator of the school bus in front
and the backbeat of whatever song
is plied on the radio.
My son knows the words.
This is my life.
Let me want nothing more.
 

*

Love Songs
 
Your email shimmers
in my inbox.
 
Here are your words,
inestimable, smooth
to my fingertip,
as though, by touch,
they could be made
to open a chink more.
 
I would have you lie down
on young heather,
all the years between us
pressed clean like sheets of linen,
and everything that might have been
come round again
as the sea worn
on your wrists.
 
The bruise on my forearm
puts me in mind
of the hole in your sleeve
through which I would,
if so allowed,
sieve every waking hour.
 
The flare of the mobile phone
in my hand
is an outcrop of sunlight
in which we sit
eavesdropping the gossip
of bracken and fern
while I watch your freckles ripen
to the same shade
as my own.
 
What will I do
when I am too old
for such love songs ?
 

*

An Teach Tui
 
Thistledown, fuchsia, flagstone floor :
this noun house
 
has the wherewithal
to sit out centuries,
 
squat between bog-water darkness
and rooms turned inside out to summer,
 
straw-coloured months of childhood
answering each other
 
like opposite windows in thickset walls
that sunlight will cajole.
 
Tea roses bluster the half-door.
Rain from eaves footfalls the gravel.
 
A robin, cocksure of himself,
frittered away all morning in the shrub.
 
If I knew how to fix in even one language
the noise of his wings in flight
 
I wouldn’t need another word.
 
Derryloughane
 
Weaver’s Hill anchors this evening.
Tomorrow it will haul itself off
to a future packed deep, as cargo,
in emeralds and jade,
 
but tonight it broods, implacable,
just north of our rooflines
 
and all the ropes that tether it
end in earthed limestone
that has in it the glaze and theatre
of a Japanned sky.
Six mois
 
AVRIL
 
Ma fille achète
son premier parfum,
qui se nomme « Un été ».
 
MAI
 
Les terres humides sont piquées d’oies :
je prédis une après-midi à fleur d’eau.
 
JUIN
 
Cueille le jour
en quatre heures pâles ;
secoue-le bien
sur l’herbe haute.
 
JUILLET
 
Ciel bleu à la radio,
baissées, les quatre vitres de l’auto.
Est-ce donc ça que cela signifie, donc,
d’avoir des amis ?
 
AOUT
 
L’avion
repliant ses roues
d’un à-coup me renvoie des années en arrière
en une cadence légère
un soubresaut sous mon ventre.
 
SEPTEMBRE
 
L’élancement que je ressens au coude se rythme, pour une bonne part,
sur le clignotant du car scolaire qui va devant
et la pulsation de je ne sais quelle chanson
qui sévit à la radio.
Mon fils en connaît les paroles.
Voici ma vie.
Pourquoi exigerais-je davantage ?
 

*

Chansons d’amour
 
Ton courriel chatoie
dans ma boîte de réception.
 
Voici tes mots,
inestimables, doux
sous mes doigts,
comme si, au toucher,
on les pouvait entrouvrir
d’un soupçon davantage.
 
Je voudrais que tu t’allonges
sur la jeune bruyère,
toutes les années entre nous
repassées de frais comme draps de lin,
et que tout ce qui aurait pu être
nous revienne
comme la mer que tu portes
aux poignets.
 
L’ecchymose sur mon avant-bras
me rappelle
l’accroc dans ta manche
par lequel je voudrais,
si on m’y autorisait,
tamiser chaque heure de notre éveil.
 
Par l’éclat du téléphone portable
que je tiens à la main
affleure la clarté du soleil
dans laquelle, assis,
nous surprenons les bavardages
d’aigle et de fougère
tandis que je vois mûrir tes tâches de rousseur
qui prennent la même nuance soutenue
que les miennes.
 
Que ferai-je
quand je serai trop vieille
pour de telles chansons d’amour ?
 

*

An Teach Tui
Duvet du chardon, fuchsia, dalles au sol :
cette substantive maison
 
dispose des ressources
pour accompagner les siècles,
 
à croupetons entre l’obscur des eaux marécageuses
et les pièces converties à l’été,
 
couleur de paille, les mois de l’enfance
qui se répondent
 
comme fenêtres en vis-à-vis dans des murs solides
que cajole la lumière du soleil.
 
Des cascades de roses-thé se bousculent à mi-porte.
La pluie qui dégoutte de sous le toit heurte le gravier à petits pas.
 
Un rouge-gorge, avec une terrible assurance,
toute la matinée s’est égosillé dans l’arbuste.
 
Si je savais comment fixer, dans une seule langue,
le bruissement de ses ailes en son vol
 
ce seul mot me suffirait.
 

*

Derryloughane
 
Le Mont du Tisserand arrime aujourd’hui le soir.
Demain, levant l’ancre, il glissera
vers un avenir enfoui, comme une cargaison,
en jade et émeraudes,
 
mais ce soir, il repose, implacable,
juste au nord, dans la perspective des toits
 
et toutes les cordes qui le lient
aboutissent à ce calcaire en terre
qui possède l’émail et la scène
d’un ciel de laque japonisante.

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