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Vivre quand même parce que c’est comme ça, par Roland Nadaus

27 septembre 2006

par temporel

Roland Nadaus, Vivre quand même parce que c’est comme ça. Choix anthologique par Jacques Fournier. Chaillé-sous-les-ormeaux : Le Dé bleu, 2004.
Guérir par les mots : poèmes médicaux, médicinaux & pharmaceutiques. Cognac : Cadex, Le Temps qu’il fait, 2004.

Comme le dit Jacques Fournier en sa préface à l’anthologie de l’œuvre de Roland Nadaus, ce dernier mène de front engagement poétique et engagement politique. En exergue à la préface, cette phrase d’Aimé Césaire (qui fut élu, en 1945, maire, puis député, de Fort-de-France) : « Créer un poème, créer une ville, c’est un peu la même chose. »
Roland Nadaus, lui, fut maire de Guyancourt (Yvelines) de 1983 à 2002 et conseiller général depuis 1995. Il écrit, dans « bâtie » (p. 73. Qu’la Commune. Encres Vives, 2001) :

« cette ville, c’est moi
c’est moi qui l’ai
cette ville c’est moi qui l’ai
b â t i e comme e l l e m’a
bâti du dedans au-dedans »

Ce double jeu de l’intériorité et de l’extériorité fonde effectivement la dynamique poétique. Le poète parle de « réalyrisme » et définit ainsi son chant (p. 35. Pour un manifeste du réalyrisme, 1978) :

« C’est une activité créatrice autant qu’une création. Un comportement global. Je revendique qu’il s’appuie sur ce qu’on commence un peu à appeler « le nouvel humanisme », une légende lucide, à hauteur de l’homme d’aujourd’hui, à la fois traditionnelle (par ses liens historiques) et moderne (par sa ferveur critique et son angoisse optimiste). »

Au fil de l’anthologie (de 1969, Maison de paroles, Mercure de France, à 2004, Guérir par les mots), le ton devient plus personnel tout en prenant une tournure dramatique par l’apparition de la seconde personne, qui libère le lyrisme, celui-ci ne perdant nullement de son réalisme. Ce chemin de l’inquiétude intérieure me paraît commencer dans « Prière d’aubier et de racine » (p. 39. 39 Prières pour le commun du temps, Jacques Brémond, 1979) :

« Alors tout arbre sera poète
prenant langue
et racine
en cet humus de parole
où le pourrissement d’une seule feuille
est défi au néant
Ainsi soit-il - »

L’épreuve de la solitude parcourt les trois poèmes cités de Bocages (Les Lettres libres, 1985) et il me semble que se révèle ici un pessimisme foncier chez le poète (p. 41, « Epreuve ») :
« Et l’amour est une épreuve - où reconnaître en seul partage l’irrécusable solitude : et de l’autre, et de soi. »

Cet isolement donne lieu à une sorte de sourire ironique quant à l’ambivalence de l’existence (« Le printemps naît sur les feuilles mortes ») que symbolisent, dans « Pluie » (p. 42), les « escargots racleurs de chrysanthèmes sur les tombes » :
« Là où tu souffres, personne d’autre n’est blessé : que ça te console ! »
Et puis, celui qui « marche à grands pas vers l’azur » (p. 44. Ecrits d’avant l’écriture. La Bartavelle, 1991) paraît, malgré le chaos du monde, asseoir son univers intérieur (p. 45, « Génie », Premier cahier de préhistoire. Verso, 1991) :

« Il nous fallait inventer tout : l’homme - et Dieu.
 
Nous l’avons fait. - Et la racine des fleurs amères, et l’amour doux.
 
- La barbarie, c’est après. - »

Et le chemin de l’autre en soi, l’amour, dans le monologue dramatique « Ne meurs pas ! » (p. 47. Je ne tutoie que ma femme et Dieu. Jacques Brémond, 1992), rompt, malgré tout, avec le pessimisme isolationniste de Bocages :
« Ne meurs pas sans toi la solitude n’est pas solitude et je me vouvoie hors de moi dès que tu n’es pas là dis : ne meurs pas. Dis ne meurs pas quand même puisque je t’aime jusqu’à la fin de moi. »

Et puis, le « Livre » se fonde sur le rythme de la vie, « matin », « nuit », « matin », puis (p. 49. id.) :

« Soir
la parole ouvre
l’œil du dedans
 
Ainsi la Vie. »

En cet apaisement, l’ironie (qui est retranchement), devient humour (retournement du tragique par allègement des contraintes du moi) dans les « petits quintils » (p. 61, « Vie dissoute dissolue », 365 petits quintils (plus 1 pour les années bissextiles), Jacques Brémond, 1997) :

« Ni dormir debout entre les pierres
ni boire de la bière
à s’en éclater la Saint-Jean
mais dire enfin au gardien du cimetière :
- Brosse-moi les dents... - »

Le poème se fait alors parole et silence (p. 63. Prières pour les jours ordinaires, L’Atelier, 1999) :

« Donc laisse du Vide dans ta parole
sois humain
n’oublie pas que Dieu lui-même
le septième jour se tut
- laisse une place pour l’Autre quand tu parles... - »
 
Cet allègement de l’être conduit le poète à chanter les « petites choses », à désirer « marcher / sur la Mort » et à parler, avec humour, d’Espérance (p. 70. Tableaux d’une exposition de Modeste M., La Bartavelle, 2000) :
« Mais on ne marche
que sur soi
- et sur son ombre recommencée sous le soleil de l’Espérance qu’on prie de chaque jour refaire sa course haut sur haut front sur front matins sur matins comme si l’Eternité était un grand sandwich... - »

Alors reviennent les escargots, qui « sont des héros » (p. 74, « Poète à pied », Nadaus / Giai-Miniet, Editions ça presse, 2001). Roland Nadaus atteint une résonance simple et sensible dans Le sentiment du pas grand-chose (Clapàs, 2002) :

« Car les mots sont des mains
et nos mains
parlent
 
Saisir prendre piéger
piger
comprendre
 
les mots ont la couleur
de l’os et la force
du muscle » (p. 77)

La figure du Christ, qui apparaissait déjà dans « Chanson de marche 2 » (p. 69), revient en une trinité de couleurs, non pas le bleu blanc et rouge de l’écharpe du Maire, mais le bleu, rouge et noir des cieux, de la terre et du destin, le paradoxe de l’incarnation, en somme (p. 78, Dieu en miettes, La Porte, 2002) :

« J’AIMAIS
 
comme en enfance
quand je voyais Dieu tous les jours et qu’on discutait tous les deux de mon avenir au-dessus des nuages où il fait toujours bleu et du sien sur la terre où il fait toujours vie grâce à son Fils mon
C
O
COPAIN
A
I
N
de banlieue rouge
(et noire) »

Les derniers poèmes de l’anthologie sont extraits du recueil de 2004, au titre parodique, de potion magique, Guérir par les mots, ou bien « guérir par les plantes ». Les poèmes qui composent ce recueil en font un pamphlet sur les grandeurs et misères de la poésie en notre monde : « ère de la massification », « culture de masse intensive » (p. 44), « la marchandisation de notre société » (p. 62), mais aussi « le « cul-de-sac de Mallarmé » » (p. 35), question qu’il serait trop long d’aborder ici. La référence à Saint-Pol-Roux (p. 32) n’est pas sans importance si l’on songe à la méfiance de ce poète à l’égard du livre et de l’écrit (il refusa de publier de 1907 à sa mort, en 1940) :

« Les strophes deviendront visibles à l’instar des lames de l’Océan, on ne lira pas les poèmes, on les vivra, on leur passera au travers comme au travers de l’ouragan et de l’incendie, on les cueillera comme les fleurs et les fruits, on les possédera comme des femmes, et l’on rira du temps où ces femmes, ces fruits, ces fleurs, enclos dans des livres, dormaient sous les poussières graduelles des bibliothèques. » (Saint-Pol Roux, La Repoétique. Préface de Raymond Datheil, suivie de « Le Poème du monde nouveau », par Gérard Macé. Mortemart : Rougerie, 1971.)

Saint-Pol Roux préconisait ce qu’il appelait « idéoréalisme », ou synthèse des contraires, de l’idée et de la matière.
Le ton de Guérir par les mots est absolument satirique. Nul n’est épargné, même pas le poète lui-même, me semble-t-il, et là je songe à la « Prière de l’aubier et de la racine », dans l’anthologie (p. 39) :

« Il faut beaucoup de courage
quant on est un arbre
pour continuer de s’aimer
et d’espérer en sa propre ramure - »

Il est vrai qu’il faut beaucoup de courage (d’inconscience ?) pour persévérer en poésie en un monde utilitariste où le sens à donner à l’existence se trouve la dernière roue du carrosse (si tant est qu’il y ait carrosse ; cela, ce n’est pas pour tout le monde, en effet) : « Vite absorbée, vite éliminée, la poésie est séduisante. » (p. 45)

A mon avis, mais ce n’est que mon avis, la satire sans mélange (sans le souffle rédempteur de l’humour et de l’espérance, même folle) constitue une impasse (dans laquelle le poète est le premier prisonnier), mais on trouve tout de même dans ce recueil des formules heureuse ou amusantes, plus près de la parole nue qu’Aimé Césaire, comme bien d’autres poètes, appelait de ses vœux :

« Contrairement à une légende romanticonne, on ne peut pas prélever un cœur de poète pour le greffer à un autre. Seul le poème vrai autorise cette survie - parce qu’il est à lui seul l’Etre et un être. (p. 23)
« On la [la poésie simple] prescrit en espérant qu’elle préviendra les ruptures des petits vaisseaux qui ont des jambes mon gros bêta. (p. 26)
« La mauvaise herbe de poète est un vrai chiendent d’amour. (p. 34)
« D’une manière générale, chaque traitement cependant ne devrait pas durer plus d’une vie. (P. 42)
« Le poème, élément de « ballast ontologique » par ses qualités hygroscopiques, facilite le transit des âmes tout en évitant le processus du corps spirituel. (p. 42)
« Les poèmes sont des amygdales situées sur la paroi intérieure de l’être entre les piliers de la sagesse et le voile du néant, à la base de la langue. » (p. 77)

Et c’est peut-être celle-ci que je préfère :

« Substances essentielles : la mort, la vie. Le langage fait pont-levis. » (p. 80)

Bien sûr, j’aurais dû me fâcher en lisant ceci :

« L’universitaire-poète est un universitaire qui se prend pour un poète - et dont les fleurs sont particulièrement toxiques malgré leur sédative apparence. » (p. 60)

On lit toutefois juste après :

« Il peut arriver cependant qu’on trouve, en certains sous-bois mandarinaux, les « poètes-vrais ». Cette fraîcheur doit être immédiatement signalée aux services de décontamination de la Faculté. »

Et je terminerai cette lecture en rappelant un poème d’Aimé Césaire, « chemin » (Aimé Césaire, La Poésie. Paris : Seuil, 1994, p. 440), « l’utile chemin patient » par-delà le désespoir de la satire :

« mais il n’y a pas de miracle
seule la force des graines
selon leur entêtement à mûrir
 
parle c’est accompagner la graine
jusqu’au noir secret des nombres »