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Valéry Kislov, traduit par Denis Dabbadie

22 septembre 2014


Mise à plat

Comme tout va bien ! Tout baigne. Tout s’arrange comme il faut et se combine pile poil. Et s’articule, se manipule. Et s’agence, se manigance. Et avance.
Et se boucle rondement et tourne en rond et en boucle. Et cela se fait dans les
règles même si ça coûte bonbon. La publicité est bonne. Les profits sont bons.
Le pourcentage est bon. Les placements sont bons. Les nouvelles sont bonnes. Les
perspectives sont bonnes. Et le soutien. Et l’entretien. Et les tenues. Et les
retenues. La location. La sous-location. Et la, comment c’est, la marque branchée, le
leasing. Le consulting. Le holding. Le petting… Hum… L’un après l’autre.
Missions. Motions. Promotions. Immobilier. Mobilier. En ville et à la campagne.
La maison de campagne est bien. Home cinéma. Sauna. Jacuzzi. Piscine. Le parc
tout autour. Les cygnes. Les canards. Les ortolans sont bons. Les ananas sont
bons. La vodka est bonne. Comme de l’eau de roche. Le cognac est bon. Même si la
vodka est meilleure. Le champagne est bon. Même si la vodka est meilleure. Le
nouvel appartement en ville est bien avec sa mansarde en miroirs. L’autre nouvel
appartement en ville est bien avec son plafond en verre et son parquet en verre.
Les quartiers sont convenables. Les bâtiments sont convenables. Les escaliers
sont convenables. Les portes sont convenables. Les voisins sont convenables.
Leurs voitures sont convenables. Le parking est convenable avec ses jardiniers,
ses gardiens, ses concierges. Son portail qui s’ouvre automatiquement. Sa grille
qui s’abaisse automatiquement. Ses réverbères qui s’allument automatiquement.
Son fil de fer barbelé au-dessus des murs en pierre. La cabine du garde. La
niche du rottweiler. Les capteurs électriques. Les projecteurs. Le gravier qui
crisse si agréablement sous les roues. La voiture file en douceur comme si elle
voguait sur l’eau. Elle glisse comme sur du beurre. La nouvelle voiture file
encore mieux que l’ancienne. Ma femme aussi a une nouvelle voiture, même si
l’ancienne était bien. Mais elle a échangé son ancienne contre une nouvelle, et
ensuite la nouvelle contre une autre nouvelle. Si bien que maintenant ma femme a
une nouvelle nouvelle voiture. Ha. Ha. Une bien. Mon autre femme aussi a une
nouvelle nouvelle voiture. Une bien, aussi, mais une autre. Ma maîtresse, elle,
a une voiture tout simplement neuve, même si elle est quand même bien,
d’ailleurs pas moins bien que l’ancienne de ma seconde femme. Visite au nouveau
club convenable à bord de la nouvelle voiture bien avec la nouvelle maîtresse
bien. Le restaurant y est convenable. Le casino convenable. Le nouveau casino
est bien. Le nouveau solarium est bien. La nouvelle masseuse est bien. La
nouvelle coiffeuse est bien. La nouvelle manucure est bien. La nouvelle
gouvernante est bien (il y en a deux). La nouvelle domestique est bien. Les
nouvelles chaussures sont bien même si elles serrent un peu (une, la droite). La
nouvelle cravate est bien même si elle est avec des cornichons. En fait, tout
est bien. Tout, va bien, putain. Rien à dire.

Et malgré tout, il y a parfois quelque chose qui ne va pas bien.
Parfois tout d’un coup, on se demande d’où ça vient, il y a comme un quelque
chose qui quelque part élance… relance… en cadence. Et après ça dérange,
démange… Ça couvre même le tic-tac si précis et si familier… Et après tout
s’arrête d’un coup et un silence étrange et effrayant émerge de l’intérieur
et s’étire… Se tend, se répand, s’étale… Comme si, à l’intérieur, quelque chose
d’étranger se mettait à réfléchir à quelque chose de bien à lui, de profondément étranger pour toi, et qu’en même temps il te vidait de tout ton jus substance et, comme au travers d’une passoire, il sortait alors de lui-même un liquide puant. Et cette pourriture liquide se dilue à travers tous tes creux et tes trous, pénètre tous tes plis, enduit tous tes organes. Et commence à s’épaissir avec le temps. Et ce liquide, en s’épaississant, se dépose en une pellicule poisseuse sur les parois de l’estomac et des poumons, le long des veines et des artères. Et cette pourriture, ce liquide et cette pellicule te font te sentir tout chose… Putain, ça va pas bien…

Parfois on est tellement pas bien qu’on se sent même mal et on en vient à aller
chez le médecin. Le médecin est bien, même s’il est vieux, mais il ne dit rien.
Les bras lui en tombent et il baragouine des trucs de médecin,
incompréhensibles… Il met tout sur le dos de l’ontologie. N’abusez pas, ne vous
surmenez pas, ne vous énervez pas, et si vous n’en pouvez vraiment plus,
évacuez… Ça lui est facile de baragouiner, mais comment ne pas abuser, ne pas se
surmener, ne pas s’énerver s’il faut que tout s’arrange et se combine, s’articule et s’agence… l’un dans l’autre… et en fait à tout instant… y a celui-ci à liquider, celui-là à virer… Alors que soi-même on a déjà bien du mal… Je voudrais t’y voir, à évacuer… C’est là que de temps à autre l’étrange et l’effrayant te tombe dessus et te submerge, et te traîne, t’entraîne. Toi tu fais tout pour évacuer… Mais ça te traîne, t’entraîne… Évacue mon cul…

Et un beau jour, tout d’un coup, sans crier gare – après ses tic-tac, tic-tac,
tic-tac familiers, qu’on aurait cru éternels… – ou même plutôt… ses
tic-tic-tic-tic – l’intérieur fait entendre un toc venu d’ailleurs. Toc. Alors
arrivent toutes sortes d’idées. Qui fait ce « toc » ? Qui m’a balancé à celui qui me fait ce « toc » ? Qui est derrière celui qui m’a balancé pour me faire ce « toc » ? Ce « toc » en moi, pourquoi ? ce « toc », pour me faire quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait pour qu’on me coltine ce « toc » ?

Et plus ça va, pire c’est.
À ce « toc » venu d’ailleurs (parfois en l’espace d’une seconde, et parfois en
l’espace de plusieurs mois, tout dépend de la façon dont tel ou tel toque)
succède un autre toc. Ou même un coup. Et encore. Et encore. Au troisième coup
la pellicule à l’intérieur éclate soudain comme une bulle, explose comme une
baudruche, se déchire dans un grand fracas. Et le liquide s’en échappe, mais cette fois avec plein de bouillonnements et de glouglous comme si ça bouillait et débordait… Ça dégouline de partout… Avec des bulles tiédasses…
Et soudain on se sent léger comme il y a peu de chance qu’on l’ait jamais été, sinon dans l’enfance… Soudain on se voit, mais comme si c’était la première fois,
absolument pas tel qu’on a toujours été, mais comme on n’a jamais été… Peut-être
simplement on ne le voyait pas, on ne le remarquait pas, on ne le distinguait
pas… Et on se voit nu : soi, minuscule, tout fluet, pâle, presque incolore, avec
du duvet dans les oreilles et, surtout, léger, éthéré, comme de la fumée ou de
la vapeur, pouf-pouf et hop-hop envolé et holà de plus en plus haut, seules les
molécules de l’atmosphère crépitent quand on est déjà dans les cieux contre le
vent

Et va savoir pourquoi on s’imagine soudain qu’en fait on a toujours été et
on est toujours comme ça. Et qu’on a toujours plané et voltigé comme maintenant,
seulement on ne regardait pas de haut en bas, mais on regardait droit dans les yeux et on ne voyait pas, et maintenant tu regardes en bas et tu vois tout avec assez de netteté même si là-bas, très loin en contrebas, l’image se défait à vue d’œil : la nouvelle
voiture bien avec une portière ouverte, et en dégringole très lentement en
tombant lourdement, pesamment, dans un râle rauque et rocailleux, quelque chose
qui te semble encore familier, qui semble encore vaguement t’appartenir, qui te ressemble même encore un petit peu, mais qui t’est déjà presque troublement étranger : grand, rouge sur du noir avec de l’or massif, la boule à zéro et en sueur… Tout paraît si étrange jusqu’à ce que l’œil distingue sur le pare-brise de la voiture bien trois petits trous pas bien, et là tout semble effrayant.

Et une fois la première peur passée, tu comprends ou plutôt tu sens que
tout ce qui existait, c’est du passé, y compris les tout derniers moments : la
voiture bien avec sa portière ouverte et ses trois petits trous pas bien sur le
pare-brise, ainsi que la grande chose, rouge sur du noir avec de l’or massif, la
boule à zéro et en sueur qui en dégringole et tombe pesamment dans un râle… Tout
cela, qui semblait être à soi, demeure dans le passé. Désormais, c’est de
l’ancien, du révolu. À l’avenir, même son souvenir sera inutile, absurde, inepte
et même ridicule… Ou même, à y regarder de plus près – encore que… peut-on
regarder de plus près quelque chose de lointain et de trouble, quelque part en
bas, qui se défait à vue d’œil ? –, ce n’est pas du tout quelque chose qui
t’appartient en propre, mais quelque chose d’étranger dont quelqu’un t’avait
revêtu un jour quelque part à la va-vite et ça avait été adapté, adopté à la vie
à la mort… Ainsi une chair vivante se moule dans de l’acier mort qui lui est
étranger ; ainsi un corps chaud, serré contre du métal froid, le réchauffe
jusqu’à l’incandescence. Ainsi la chaleur humaine, coincée dans du bois, éveille, réveille, quasiment féconde cette simple caisse, et le bois gonfle, se couvre
de bourgeons, et pénètre dans les crevasses de l’épiderme. Ainsi ce qui est
nouveau et bien se révèle vieux et quelconque… Ainsi s’alourdit le fardeau, et l’intérieur est inondé d’un liquide étranger et venu d’ailleurs, glou-glou…

Ainsi devient évidente la manière dont il convient de se (celui qui est en bas)
dévisager, se démasquer, se débusquer : la couche extérieure est étrangère, mais en
une fraction de vie tu l’assimiles et la fais tienne ; la couche intérieure est à soi, mais en une fraction de seconde tu passes à côté de la vie ; et enfin, c’est
une caverne vide, inondée et enduite d’un liquide éternellement étranger et venu
d’ailleurs. Et il est très rare – si bien qu’on s’en souvient même pour toujours
et que cela se rappelle à ton bon souvenir de temps en temps – que sous les
voûtes sonores de la caverne quelque chose couve, lance une étincelle et même
brasille…

Et voici qu’à présent tu te vois nu, minuscule, pâle, presque incolore et,
surtout, léger, éthéré, comme de la fumée ou de la vapeur, pouf-pouf et hop-hop envolé et holà de plus en plus haut, seules les molécules de l’atmosphère crépitent quand on est contre le vent. Et tu te demandes : où et à quoi bon voler s’il n’y a plus de tic-tac ni de toc-toc ? Où planer dans les brumes ? Quand tout celase dissipera et s’éclaircira-t-il ? Qui suis-je maintenant et pourquoi suis-jecomme ça ? Et c’est seulement en t’approchant de cette chose extraordinairement brûlante qui aveugle à l’extérieur, en sentant quelque chose d’extraordinairement chaud et brillant à l’intérieur, en cillant des yeux et en emplissant ses poumons d’un air qui étincelle et crépite que tu cesses de te poser des questions.
Toi, d’une manière complètement inhabituelle pour toi-même, tu émets d’un
ton très doux qui s’étire, - comme on soupire ou on récite une prière – ou même
tu chantonnes on ne sait trop pour qui : « Bonjour. C’est moi ».


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