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Valentin Feldman

9 mars 2007

par Anne Mounic

Valentin Feldman, Journal de guerre 1940-1941. Tours : Farrago, 2006.

En découvrant ce livre grâce à une note de lecture du Matricule des Anges, je me doutais fort peu que son auteur, fusillé au Mont Valérien le 27 juillet 1942 pour faits de résistance, était le père de Léone Teyssandier, qui était ma collègue à Paris 3. Le journal de cet homme, né le 23 juin 1909 à Saint-Pétersbourg dans une famille aisée, orphelin de père en 1916 et arrivé en France avec sa famille en 1923 après avoir traversé les affres de la guerre civile en Russie, suffirait à prouver que sur cette terrible période de la Seconde guerre mondiale, les témoignages de ceux qui l’ont subie suffisent, sans qu’il soit besoin, par fascination du mal peut-être, d’aller faire œuvre de fiction.
Comme l’exclamation célèbre qu’il adressa aux soldats allemands qui le tuèrent tend à prouver, Valentin Feldman est habité par les autres et le souci du monde. Pour lui, qui est communiste et que le Pacte germano-soviétique du 23 août 1939 déconcerte, « le drame de l’individu, ce n’est jamais que le drame de l’individualisme » (p. 215). Ce journal de deux années, du 3 janvier 1940, à Rethel, où il est engagé dans la « drôle de guerre », au mois de décembre 1941, où il entre dans la clandestinité – qu’il nomme « brouillard » – constitue, malgré tout, un questionnement philosophique, de plus en plus inquiet, sur la conscience, le destin, la solitude face à l’Histoire.

Le soldat dénigre l’héroïsme et refuse de « jouer au personnage » (p. 48). Il considère, comme les soldats de 14, que la guerre vous ouvre une vie « toujours ennuyeuse » (p. 40) et rejoint le point de vie de Cendrars dans La main coupée : « Cette ignorance totale est tout de même agaçante.. Plus directe est votre participation à l’histoire, moins lucide est la conscience que vous en avez. » (p. 45) Il exprime aussi le paradoxe de la guerre : « Mais rien ne ressemble plus à une ombre de soldat qu’une autre ombre de soldat. Nous sommes tous unis dans cette destinée d’ombres. Ensuite on viendra nous dire que de cette destinée d’ombres doit surgir l’histoire vivante des vivants. » (p. 93)
Démobilisé, une fois l’armistice signé, il écrit, d’une part : « Le glas de l’individualisme sordide a sonné, une fois pour toutes. » (p. 186) ; et d’autre part : « Mais maintenant, je crois bien que la patrie et moi, nous sommes quittes. » (p. 187) Puis affirmant : « Conscience ; je me fais à moi-même le serment d’être conscience. » (p. 190), il salue sa nouvelle liberté : « Il y a, pour ceux qui savent la saisir, une chance – une chance unique, oui, certes – d’échapper à la servitude de l’oubli et du souvenir, à l’insensée servitude du temps social. Cette chance-là je ne la louperai pas. Pas plus que je ne louperai les personnages qui en moi s’agitent et que j’ai brimés pour vivre avec autrui. Et puis, je ne ferai pas le petit animal prudent, le petit animal épargnant, bien bourgeois, bien raisonnable, qui mesure sa chance, la met de côté, la réserve pour des temps meilleurs. Quand il s’agit de prendre sa revanche sur la servitude, il ne saurait y avoir de « temps meilleurs ».
La liberté est à moi, comme la nuit. » (p. 192)

Dans le deuxième cahier, dédié, comme l’ensemble de ce Journal, à son épouse, dont il lui fallut divorcer pour la protéger et protéger sa fille, Valentin Feldman s’interroge sur le pathétique et le dramatique : « Désormais – même si le pathétique seul m’est dévolu – je jouerai dramatiquement autrement que tout le monde : dans l’uniformité des destins, c’est le dramatique qui fait l’individu. » (p. 196), tout en rejetant la souffrance comme « l’absurde en soi » (p. 197). C’est par l’action qu’il entend « s’insérer dans le monde « (p. 213). Il fait d’ailleurs référence à Malraux (pp. 250-51) et énonce cette définition du dramatique : « Le dramatique c’est cette suprême négation du moi par laquelle l’individu se prolonge au-delà de son être, en renonçant à son être, en renonçant à l’être propre de son moi, par son actualisation dans le non-moi. » (p. 251) Il la révise dans le troisième cahier : « Et le dramatique, ce n’est pas du vécu. C’est le refus du vécu. » (p. 297) Le destin, sous la menace qui s’aggrave, devient « notion terrible » (p. 295).

Depuis la publication du Statut des Juifs par Vichy, en octobre 1940, Valentin Feldman est régulièrement inquiété par les autorités, qui l’interrogent sur ses ascendants, puis il est révoqué de son poste de professeur de philosophie à Dieppe, en août 1941 : « Sentiment bien juvénile de disponibilité. C’en est marrant de penser que je suis dans la situation d’un petit jeunot provincial partant à la conquête de l’existence : voilà qui m’empêcherait de m’encroûter après avoir acquis le digne et stable titre d’agrégé. Je ne risque vraiment pas de vieillir dans un cadre bourgeoisement solide, je ne risque vraiment pas une vie régulière et prévisible dont toutes les étapes sont données une fois pour toutes, telles les six classes d’avancement dans une honnête carrière professorale. Comme qui dirait, voilà que tous les espoirs me sont permis. » (p. 299)
Grâce à l’ironie (ce qu’il nomme à plusieurs reprises le « mépris »), l’auteur de ce journal ne cède pas, malgré la menace et le renoncement qu’elle entraîne au bonheur personnel (« Par contre, j’aurai beau chercher à me « faire une raison », la séparation avec Y. sera pour moi, toujours, un événement. » p. 298). Il se pose comme conscience : « Il y a peut-être des échappatoires personnelles. Echappatoires ? plutôt des combines. Je n’aime pas les combines. je ne m’y livrerai jamais : dans le froid silence de cette chambre et après m’être apprêté, par humeur, pendant un jour, à être cupide, rusé, voleur, cyniquement « métèque » et tout et tout, j’en ai une fois de plus la certitude. » (p. 218) Le 15 août 1941, après la cérémonie d’adieu au collège où il enseigne, il écrit : « Résultat ? Je passe le gros de la visite à consoler les visités et à leur expliquer que je m’en tirerai de cette situation dont la complexité seule est simple, aussi sûrement qu’imprévisiblement ; car mon ignorance des moyens à utiliser pour en sortir n’a d’égale que ma certitude d’en sortir. L’ensemble de mes réactions – je puis bien me l’avouer à moi-même, dans le silence de cette nuit que la pluie elle-même a cessé de scander – est exactement l’équivalent de celles qui constituaient mon comportement pendant la guerre, lors des bombardements les plus intenses, les menaces d’« encerclement » et autres « coups durs  ». Je m’en fous. Est-ce l’impossibilité de mesurer le danger, la difficulté, la gravité des circonstances ? tout de même pas, puisque le sens du dramatique ne m’a jamais – grands dieux ! – fait défaut. Ce n’est pas de l’indifférence au monde ni à l’avenir, ce n’est pas la négation imaginaire de l’obstacle réel, encore moins la négation effective et globale des obstacles fictifs. C’est une manière de dominer le présent, le rapport du présent à l’avenir en pensant cet avenir pénible comme s’il était un passé dépassé. Est-ce là par définition même le sens du destin ? Serais-je, finalement, moi athée, moi fermement et dialectiquement matérialiste, un vulgaire superstitieux ? » (p. 303)

Il manifeste son ironie à son propre égard, mais aussi vis-à-vis de la menace : « Les Anglais ne bombardent pas Dieppe : mais Ministère et rectorat bombardent le collège de notes me concernant. Une de plus vient d’arriver. On me demande, outre des pièces justificatives que nul ne saurait fournir, moi moins que quiconque, mon « arbre généalogique » (sic), en même temps que celui de mon « conjoint » (re-sic). Et d’un. M. le Sous-Secrétaire d’Etat en personne s’occupe de moi. De quoi être confus. » (p. 245)
« Banalité stationnaire. Copies. Nouvelles éparses. Déclarations de Xavier Vallat : la France n’est pas raciste ; elle se défend contre les intrus. » (p. 266) [Xavier Vallat était à la tête du commissariat général aux Questions juives, fondé le 29 mars 1941.]
L’horreur également s’exprime. Valentin Feldman rappelle le sort du dirigeant communiste allemand Edgar André, exécuté à la hache le 4 juillet 1936 : « Edgard André a été décapité à Hambourg. Cela non plus, je ne saurais l’oublier. » (p. 118) Il écrit, le 21 août 1941 : « Le monde va son train-train quotidien et l’ordre nouveau se construit selon le schéma prévu. Les Allemands ont conquis de haute lutte toute la partie de l’Ukraine située à l’ouest du Dniepr ; les batailles d’Odessa et de Léningrad sont comencées. A Paris, on a arrêté six mille juifs et fusillé deux communistes, qui s’étaient permis de manifester contre les armées d’occupation. » (pp. 304-5)

Il est impossible de rendre compte en ces quelques lignes de la richesse de ce livre, qui invite à une sorte de communion de conscience, et il ne faut pas oublier de souligner l’extrême qualité de l’écriture : « Toute aube est un étonnement. » (p. 297)
« Penser aux histoires, à toutes les histoires, impersonnelles et personnelles qui peuvent s’accumuler au-dessus d’une tête, d’une seule tête, de sa tête, c’est perdre brutalement le sens de sa place dans l’univers. Contre le destin la sagesse est impuissante : car la folie c’est cette présence déroutante du monde en face du destin. Vivre, c’est avoir choisi le monde. » (p. 292)

L’ouvrage est parcouru d’aphorismes, qui peuvent être ironiques, comme celui-ci : « La liberté de choisir sa catastrophe est encore une forme de liberté. » (p. 290) Valentin Feldman se livre à une réflexion sur le temps et le devenir : « Et l’esprit vagabond confère la grâce de l’imprévu au plus quelconque, au plus anonyme des instants, dès que cet anonymat est pensé dans son individualité unique qui fait de l’instant négation du temps dans l’expérience du temps. » (p. 288)
Sur la mort : « La mort apparaît, parfois, comme la forme suprême du désir. » (p. 317)
Sur le religieux : « Le chrétien cherche la paix en lui parce que l’émeute est en lui. Mais le révolutionnaire n’a pas à s’insurger contre soi. En s’insurgeant contre le monde, il se débarrasse de soi. L’action est une solution au problème parce qu’elle est la suppression du problème. Le moi n’est plus haïssable : l’essentiel est ailleurs. Et la haine elle-même devient chose parce qu’elle est haine des choses. » (p. 240)
En des pages souvent très intensément poétiques, il songe à la poésie et au poétique : « Il n’y a de rêve que parmi les choses. Ne serait-ce que parce que le poétique c’est le rêve fait chose. » (p. 301)
« Il n’y a pas de poésie de la conscience ; il y a une poésie pour la conscience. La conscience est lucidité, tantôt légèreté, tantôt rêve. La poésie aussi est rêve – en un sens, elle n’est même que rêve – autrement dit, elle est conscience se subissant elle-même comme une chose, parce qu’elle est conscience faite chose. » (p. 302)

A notre époque de bavardage médiatique et de défaite de la pensée, la lecture de ce livre rappelle à l’essentiel : ce que veut dire de vivre, d’être, non pas pour soi, dans l’étroitesse de l’ego, mais lié au monde en demeurant libre et en choisissant la vie : « Etre mort, c’est se foutre du soleil. » (p. 91) Ecrire n’est pas là un acte superflu : « C’est la lecture de ces pages qui sera drôlement étrange : avoir l’impression d’une existence rétrospectivement cohérente, d’une existence secondaire, certes, mais qui en apparence se sera suffi à elle-même. Le consolant c’est, tout de même, de se dire que bien des existences n’ont jamais eu, n’auront jamais eu que cette réalité apparente et futile, médiatrice entre le factice et l’authentique, ni tout à fait factice ni tout à fait authentique. On se console comme on peut. » (pp. 295-96)

L’ouvrage, introduit par Pierre-Frédéric Charpentier et Léone Feldman-Teyssandier, est suivi d’une chronologie et très précisément annoté.


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