Temporel.fr

Accueil > à propos > La paresse > « Un lit de repos trop commode » : L’Orient chez Fromentin

« Un lit de repos trop commode » : L’Orient chez Fromentin

25 avril 2009

par Anne Mounic

« Un lit de repos trop commode » :
L’Orient chez Eugène Fromentin (1820-1876)

JPEG - 11.3 ko
Fromentin, Souvenir d’Esneh (détail)

« L’Orient, » écrit Eugène Fromentin dans Une année dans le Sahel, « c’est un lit de repos trop commode, où l’on s’étend, où l’on est bien, où l’on ne s’ennuie jamais, parce qu’on y sommeille, où l’on croit penser, où l’on dort. » (p. 90) Le peintre, durant son séjour à Mustapha d’Alger, mène « cette calme existence sous un ciel plein de caresses, dans un pays qui plaît, ce quelque chose qui ressemble à la vie pour en avoir pris l’indépendance et les loisirs, et qui n’en a retenu aucun des liens, ni les embarras, ni les servitudes, ni les soucis, ni l’émulation, ni presque les devoirs, cet abandon de soi-même joint à l’abandon de tant de choses ». Fromentin, homme de l’automne, écrit en novembre 1844 (cité par Bernard Pingaud dans sa notice sur Dominique) : « J’aime peu ce qui court, ce qui coule ou ce qui vole ; toute chose immobile, toute eau stagnante, tout oiseau planant ou perché, me cause une indéfinissable émotion. Je rendrai peut-être un jour cet universel sentiment de repos ; en attendant il m’inquiète parce qu’il accuse peut-être une inertie stérile. » A la vivacité du désir il préfère l’estompe du souvenir :
« Pourquoi l’automne est-il la saison que j’adore ?
Oh ! pourquoi préféré-je un beau soir à l’aurore,
Aux épis verts un chaume où la faux a passé,
Aux bois touffus un bois sans feuilles et sans bruits d’ailes,
Le chant du rouge-gorge au chant des hirondelles,
A la riche espérance un bonheur éclipsé ? » (Poésies 1837-1874, Œuvres, p. 866.)

C’est la sensation du temps qui est d’abord touchée par ce libre infini, mais l’espace se déploie aussi selon des perspectives ouvertes. L’infini, pour l’auteur de Dominique (1862), s’oppose à l’enfermement, dont il avait ressenti l’étouffement au collège : « Grâce à cette absence de raison, je devrais dire à cette cécité, je me plongeai dans les mois qui suivirent, comme si j’étais entré dans un infini. Imaginez un vrai printemps, rapide et déjà très ardent, comme toutes les saisons tardives, plein de riantes erreurs, de floraisons généreuses, d’imprévoyances, de joies parfaites. Autant je m’étais étroitement replié sur moi-même avant cette subite éclosion qui me surprenait dans l’engourdissement de la véritable enfance, autant je me mis de promptitude à m’épanouir. » » (Dominique, p. 133)

JPEG - 48.6 ko
Fromentin, Le simoun

Dans les deux ouvrages, Un été dans le Sahara (1854) et Une année dans le Sahel (1858), qu’il a consacrés à ses voyages en Algérie (le premier, du 3 mars au 18 avril 1846 ; le deuxième, du 24 septembre 1847 au 23 mai 1848 ; le troisième, du 5 novembre 1852 à fin septembre 1853), Eugène Fromentin note combien l’utilisation du temps et sa conception diffèrent de l’Orient à l’Europe. Il décrit ainsi l’activité de Sid-Abdallah, qui tient boutique à Alger : « Tu sais ce qu’un Maure aisé, de bonne souche et de principes honnêtes entend par faire le commerce : c’est tout simplement avoir sur la voie publique, le seul rendez-vous des hommes pendant le jour, un endroit dont il soit propriétaire et qu’il puisse habiter sans désœuvrement. Il y reçoit des visites ; sans descendre de son divan, il participe au mouvement de la rue, apprend les nouvelles qu’on lui apporte, se tient au courant des choses du quartier, et, si l’on pouvait employer un mot dénué de sens quand on l’applique à la société arabe, je dirais qu’il continue de vivre dans le monde sans sortir de chez lui. Quant au négoce, c’est une occupation accessoire. […] Le véritable sens d’un commerce ainsi compris, c’est d’occuper les loisirs dont on ne saurait que faire. » (Une année dans le Sahel, p. 73) Quant au personnage d’Haouâ, elle fait penser à une odalisque : « A quelque moment que ce soit de la journée, excepté aux heures du bain, nous la trouvons là, dans un angle obscur de sa chambre, assise ou couchée sur son divan, se teignant les yeux, jouant avec un miroir, fumant le tombak, couverte de guirlandes fleuries comme une madone, les bras aussi froids que le marbre, l’œil admirable et vague, inerte et comme épuisé par l’oisiveté mortelle de sa vie. » (Ibid., p. 149) Sa présence a l’évidence d’une mélodie naturelle : « La voix d’Haouâ est une musique, je te l’ai dit le jour où je l’entendis pour la première fois, plutôt une musique qu’un langage. Elle parle à peu près comme les oiseaux chantent. Aussi, pour se plaire aux entretiens d’Haouâ, il faut avoir le goût des mélodies incertaines, et l’écouter parler comme on écoute le bruit du vent. Quand on veut la rendre un peu plus tendre, il faut l’appeler aîni, mon œil. Elle alors répond habibi, mon ami, ou bien ro’ahdiali, mon âme, et rien n’est plus musical et moins passionné : un rossignol dans sa cage en dirait autant. » (Ibid., p. 150) Elle est la lenteur incarnée : « Elle entra, traînant ses pieds nus sur la haute laine des tapis, et secouant, pour en répandre l’odeur autour d’elle, un mouchoir turc qu’elle venait d’imbiber d’essence. Elle s’approcha du divan très bas, posa sa main brune et nerveuse sur l’épaule nue de son amie, et se laissa glisser plutôt qu’elle ne s’assit, par un mouvement de lassitude impossible à rendre. » (Ibid., p. 152)

Lenteur, langueur et volupté sont des mots qui sans cesse reviennent sous la plume de Fromentin. Il décrit ainsi les habitudes d’El-Aghouat : « Quelquefois un passant s’arrête, barrant la rue de son ample manteau rejeté en arrière. Il échange une accolade, un salut de la main. S’il passe, on entend un moment le bruit mou de ses sandales ; s’il s’arrête, on le voit s’asseoir, un bras roulé dans son burnouss, le bras droit libre pour chasser les mouches, égrener son chapelet, se peigner la barbe. pendant quelques minutes on entend revenir les formules de politesse :
« Comment es-tu ?
- Bien.
- Et comment toi ?
- Très bien. »
Puis, c’est fini ; éveillés ou non, ils se taisent. C’est le même repos, dans toutes les attitudes possibles. » (Un été dans le Sahara, Œuvres, p. 108)

JPEG - 66.9 ko
Fromentin, Rue

Et, une fois encore, ce repos s’associe au chant : « … il avait ôté ses sandales et marchait comme marchent les Arabes quand ils craignent de faire du bruit. De temps en temps seulement, la voix languissante d’un chanteur inspiré par de si doux airs se mêlait en sourdine aux tendres roucoulements du roseau. » (Ibid., p. 120) Le silence est une ouverture au monde : « Le silence est un des charmes les plus subtils de ce pays solitaire et vide. Il communique à l’âme un équilibre que tu ne connais pas, toi qui as toujours vécu dans le tumulte ; loin de l’accabler, il la dispose aux pensées légères. On croit qu’il représente l’absence du bruit, comme l’obscurité résulte de l’absence de lumière : c’est une erreur. Si je puis comparer les sensations de l’oreille à celles de la vue, le silence répandu sur les grands espaces est plutôt une sorte de transparence aérienne, qui rend les perceptions plus claires, nous ouvre le monde ignoré des infiniment petits bruits, et nous révèle une étendue d’inexprimables jouissances. Je me pénètre ainsi, par tous mes sens satisfaits, du bonheur de vivre en nomade. » (Ibid., p. 54)
Comme le tumulte s’oppose à cette nouvelle disponibilité de la perception, la « vie nomade » initie à une liberté inconnue jusque-là : « … j’éprouve toujours le même soulagement d’esprit à me sentir à ce point dénué de tout, sans être en réalité privé de rien. » (Ibid., p. 83) Cette atmosphère peut toutefois correspondre à un enfermement : « l me prend des envies d’échapper à cette universelle torpeur. » (Ibid., p. 134) Elle peut aussi éveiller le bien-être : « L’aube a des lueurs exquises ; on entend des chants d’oiseaux, le ciel est couleur d’améthyste ; et quand j’ouvre les yeux, sous l’impression plus douce du matin, je vois des frémissements de bien-être courir à l’extrémité des palmiers.
Mais je sens que la paresse m’envahit et que peu à peu toute ma cervelle se résout en vapeur. » (Ibid., p. 183)
La durée paraît suspendue : « Je me suis souvenu tout à coup que le temps fuyait pour tout, pour tous et pour moi-même. Au lieu du bercement si plein d’oubli que j’éprouvais ces jours derniers, je me suis senti soulevé par des eaux courantes. » (Une année dans le Sahel, pp. 89-90) La conception du temps diffère d’un monde à l’autre : « Si l’on raisonne à l’arabe, il n’y a pas de motif en effet pour que ce qui a été cesse d’être, puisque la stabilité des habitudes n’a pour limite que la fin même des choses, la ruine et la destruction par le temps. Pour nous, vivre, c’est nous modifier ; pour les Arabes, exister, c’est durer. N’y eût-il entre les deux peuples que cette différence, c’en serait assez pour les empêcher de se comprendre. » (Ibid., p. 64)

JPEG - 38.3 ko
Fromentin, La chasse au héron

L’espace paraît aussi stable à l’infini que le temps : la plaine est « immense » (Un été dans le Sahara, p. 46) ; le paysage, sans limites, tient de l’indéfini : « Cette barre tranchait crûment sur un fond de ciel couleur d’argent mat, et ressemblait, moins le ton, à une mer sans limites. Dans l’intervalle qui me séparait encore de la ville, il y avait une étendue sablonneuse, et quelque chose d’un gris plus bleuâtre, comme le lit abandonné d’une rivière aussi large que deux fois la Seine. » (Ibid., p. 76)
Le pays, sans obstacle, s’étire : « Toute la plaine intermédiaire était unie, plate et vide ; l’Oued-M’zi s’y déroulait comme un long ruban vert. » (Ibid., p. 150) La perception ne s’y accomplit pas tout à fait sur le mode exclusif de l’extériorité, la vision, mais selon les modulations de l’intériorité que sont le son et l’estompe, dont la forme lentement se dégage : « En effet, le bruit ne tarda pas à se rapprocher, et l’on put bientôt reconnaître l’aigre fanfare des cornemuses jouant un de ces airs bizarres qui servent aussi bien pour la danse que pour la marche ; la mesure était marquée par des coups réguliers frappés sur des tambourins ; on entendait aussi, par moments, des aboiements de chiens. Puis la poussière sembla prendre une forme, et l’on vit se dessiner une longue file de cavaliers et de chameaux chargés, qui venaient à nous, et se disposaient à travers l’oued, à peu près vers l’endroit où nous nous dirigions nous-mêmes.
Enfin, il nous fut possible de distinguer l’ordre de marche et la composition de la caravane »
Et le geste humain souligne l’infini, comme le créant : « A ce moment, le kaïd étendit le bras vers l’horizon ; et nous vîmes, tous ensemble, apparaître dans la pâleur du couchant le demi-cercle mince et long de la lune naissante. » (Ibid., p. 171)

Quand le paysage se perçoit ainsi à la lisière des deux mondes, les réunissant, extériorité et intériorité, il se pare de sérieux existentiel : « C’est une terre sans grâce, sans douceurs, mais sévère, ce qui n’est pas un tort, et dont la première influence est de rendre sérieux, effet que beaucoup de gens confondent avec l’ennui. Un grand pays de collines expirant dans un pays plus grand encore et plat, baigné d’une éternelle lumière ; assez vide, assez désolé pour donner l’idée de cette chose surprenant qu’on appelle le désert, avec un ciel toujours un peu semblable, du silence, et, de tous côtés, des horizons tranquilles. » (Ibid., p. 122) Le paysage atteint, dans le lointain ainsi découvert, à l’inconnu : « … et puis quoi ? plus rien de distinct, des distances qu’on ignore, une incertitude, une énigme. j’ai devant moi le commencement de cette énigme, et le spectacle est étrange sous ce clair soleil de midi. C’est ici que je voudrais voir le sphinx égyptien. » (Ibid., p. 127)

JPEG - 48.3 ko
Fromentin, Pays de la soif

C’est alors qu’on se hisse, par la lenteur, la langueur et la nonchalance, à la grandeur épique : « Et cependant, à considérer dans leurs moments d’apathie la rareté de leurs gestes, la lassitude de leur air et de leurs mouvements, à les voir s’interroger de la main et se répondre, sans ouvrir la bouche, par la syllabe sourde du oui arabe, par une inclination de tête ou par un faible abaissement des paupières ; à les écouter parler, quand ils parlent, on les prendrait pour des ancêtres. Tout en eux est pesant ou nonchalant, et cette fatigue ajoute à la dignité des personnes, et cette dignité devient épique. Je trouve qu’à part une ou deux exceptions illustres, le côté grandiose de ce peuple n’est pas représenté dans la peinture anecdotique de notre temps. » (Ibid., p. 107)
Cette grandeur participe du repos des origines : « Voilà donc la maison mobile où le nomade saharien passe une moitié de sa vie : l’homme à ne rien faire, car travailler, c’est une honte ; la femme à tout entretenir, à tout soigner, pendant que le chien vigilant fait sentinelle, patient, sobre et soupçonneux comme son maître. L’autre moitié de sa vie se passe en voyage. Un autre jour, je te parlerai de la tribu en marche, nedja ; admirable spectacle qui renouvelle ici sous nos yeux, en plein âge moderne, à deux pas de l’Europe, les migrations d’Israël. » (Ibid., pp. 46-47) Elle est en harmonie avec l’univers : « N’y a-t-il pas en lui quelque chose qui met l’âme en mouvement, et en quoi l’esprit s’élève et se complaît comme en des visions d’un autre âge ? Oui, ce peuple possède une vraie grandeur. Il la possède seul, parce que seul au milieu des civilisés, il est demeuré simple dans sa vie, dans ses mœurs, et dans ses voyages. Il est beau de la continuelle beauté des lieux et des saisons qui l’environnent. Il est beau, surtout parce que, sans être nu, il arrive à ce dépouillement presque complet des enveloppes que les maîtres ont conçu dans la simplicité de leur grande âme. Seul, par un privilège admirable, il conserve en héritage ce quelque chose qu’on appelle biblique, comme un parfum des anciens jours. » (Ibid., p. 48) Et Fromentin d’avouer : « Devant la demi-nudité d’un gardeur de troupeaux, je rêve assez volontiers de Jacob. » A ce Jacob ressemble le « gardeur de moutons » de Dominique, qui apprivoise le temps à l’aide de la « répétition » des mêmes gestes et du « renouvellement des choses mortes ». (Dominique, p. 56) Dans ses Notes sur le genre dans la peinture, Fromentin écrit, peut-être sous l’influence de Sainte-Beuve, dont il avait lu Volupté (1834) : « L’histoire religieuse, l’Ancien ou le Nouveau testament, par l’élévation de l’idée qui touche à la foi, par leur contact avec le fond des croyances, par leur éloignement légendaire, par le mystérieux des faits, s’élèvent au-dessus de l’anecdote et rentrent dans l’épopée. » (Œuvres, p. 921) Mais Fromentin ne rejette pas le rêve et son infini au nom de la prière, « qui est voulue » (Volupté, p. 84), pas plus qu’il n’exalte, accostant aux rivages de l’Amérique, la « vie active, infatigable » en ce « champ éternellement labourable dans la nature des fils d’Adam » (Ibid., p. 352).

JPEG - 46.7 ko
Fromentin, Souvenir d’Esneh

C’est à la plénitude du temps que vise la quête épique. Le rythme sonore des choses se mêle au confort du recommencement, dans Dominique : « … et j’entendais en m’endormant le bruit du vent dans les arbres et ce ronflement de la mer dont l’enfance de Dominique avait été bercée. Le lendemain, tout recommençait comme la veille, avec la même plénitude de vie, la même exactitude dans les loisirs et dans le travail. » (p. 59) Cette sensation unie du chant de l’horizon et de la spirale de la durée contraste avec la sensation d’emprisonnement qu’éprouve Dominique au collège, comme je l’ai évoqué plus haut : « Avec un pareil compagnon, j’étais fort seul. Je manquais d’air, et j’étouffais dans ma chambre étroite, sans horizon, sans gaieté, la vue barrée par cette haute barrière de murailles grises où couraient des fumées, au-dessus desquelles par hasard des goélands de rivière volaient. » (p. 105) Plus loin, sous l’effet de l’amour encore inconnu (« J’aurais souhaité que quelqu’un fût là ; mais pourquoi ? » p. 112), la « largeur de l’espace » (p. 113), le son de clairons se déployant « dans l’air tranquille du soir », incite Dominique, marchant sur la « longue avenue », à poursuivre ce rythme venu de loin : « Il m’en resta dans l’esprit comme un mouvement qui se continua, et cela devint une sorte de mode et d’appui mélodique sur lequel involontairement je mis des paroles. Je n’ai plus aucun souvenir des paroles, ni du sujet, ni du sens des mots, je sais seulement que cette exhalaison singulière sortit de moi, d’abord, comme un rythme, puis avec des mots rythmés, et que cette mesure intérieure tout à coup se traduisit, non seulement par la symétrie des mesures, mais par la répétition double ou multiple de certaines syllabes lourdes ou sonores se correspondant et se faisant écho. J’ose à peine vous dire que c’étaient là des vers, et cependant ces paroles chantantes y ressemblaient beaucoup. » (p. 113) On retrouve l’association qui se révélait dans les récits de voyage : silence, infini, rythme lointain, longues perspectives, fusion de l’extérieur et de l’intérieur dans le souffle créateur.
Au resserrement de la limite s’oppose la sensation d’infini que découvre le « geste superlatif » : « Il fit alors le geste superlatif des Arabes, me montra la route unie qui passait près du bivouac, allongea le bras indéfiniment pour exprimer la distance indéterminée d’un immense parcours, et me dit : ‘Regarde, voilà le Sahara, comme si rien au monde n’était plus beau pour le regard d’un homme que le vide indéfini d’un horizon plat. […] » (Une année dans le Sahel, p. 167) Le geste du peintre, atteignant à la simplicité, gagne ce côté « superlatif » : « Devais-je donc venir si loin du Louvre chercher cette importante exhortation de voir les choses par le côté simple, pour en obtenir la forme vraie et grande ? » (Un été dans le Sahara, p. 56.)

C’est grâce au retour à la nudité des origines que cette simplicité s’atteint : « Dès aujourd’hui pourtant, nous voilà débarrassés non seulement de la végétation du nord, mais encore de toute végétation. Elle expire au sommet des collines pierreuses que nous avons derrière nous, et je voudrais que ce fût pour tout à fait, car c’est par la nudité que le Sahara reprend sa véritable physionomie. J’en suis venu à souhaiter qu’il n’y ait pas un arbre dans tout le pays que je vais voir. Aussi ce qui me plaît dans le lieu où nous sommes campés, c’est surtout son aspect stérile. » (Ibid., p. 56) Au nom de ce repos infini de l’œil, qui permet d’embrasser la dimension épique de l’œuvre, Fromentin condamne l’affairement besogneux du détail : « Les petits esprits préfèrent le détail. Les maîtres seuls sont d’intelligence avec la nature ; ils l’ont tant observée, qu’à leur tour, ils la font comprendre. Ils ont appris d’elle ce secret de simplicité, qui est la clef de tant de mystères. Elle leur fait voir que le but est d’exprimer, et que pour y arriver, les moyens les plus simples sont les meilleurs. Elle leur dit que l’idée est légère et demande à être peu vêtue. »

Le contact avec l’Orient permet d’esquisser alors une esthétique : « Tel est l’Orient que, vous et moi, nous connaissons, qui nous entoure et que nous voyons. C’est le pays par excellence du grand dans les lignes fuyantes, du clair et de l’immobile, des terrains enflammés sous un ciel bleu, c’est-à-dire plus clairs que le ciel, ce qui amène, notez-le bien, à tout moment des tableaux renversés ; pas de centre, car la lumière afflue partout ; pas d’ombres mobiles, car le ciel est sans nuages. » (Une année dans le Sahel, p. 187) En cette grandeur infinie, le peintre souhaite échapper au pittoresque et atteindre à une dimension supérieure, selon la louange qu’il fait de l’œuvre de Delacroix : « Croyez plutôt que ce qu’il y a de plus beau chez lui, c’est l’élément le plus général. » (Ibid., p. 190) Il veut « peindre » et non pas « décrire », « donner non pas les illusions, mais les impressions de la vie » (Ibid., p. 184). Cette vie, pour Eugène Fromentin, se ressource à la grandeur épique des origines : « C’est ainsi que s’ouvrent mes journées, par des bruits, par des lueurs, par des formes entrevues, par le rayonnement grisâtre de l’aurore à travers ma fenêtre ouverte, par un salut donné du fond de l’âme à chaque chose qui s’éveille en même temps que moi. Ce n’est pas ma faute si la nature envahit à ce point tout ce que j’écris. Je lui donne ici tout au plus la part qu’elle a dans ma propre vie. Agir au milieu de sensations vives, produire en ne cessant pas d’être en correspondance avec ce qui nous entoure, servir de miroir aux choses extérieures, mais volontairement, et sans leur être assujetti ; faire enfin de sa propre destinée ce que les poètes font de leurs poèmes, c’est-à-dire enfermer une action forte dans les rêveries ; modifier l’homo sum de Térence, et dire : « Rien de ce qui est divin ne m’est étranger », voilà qui ne serait ni trop, ni trop peu : voilà qui serait vivre. » (Ibid., p. 174)

JPEG - 65.9 ko
Fromentin, Deux Arabes sur une terrasse

Vivre, c’est aussi renoncer aux excès de la civilisation, comme le dit Vandell, le voyageur :
« Croyez-vous que nous nous reverrons ? lui demandai-je.
- Cela dépend de vous. Oui, si vous revenez ici ; non, si je dois aller vous trouver en France, où probablement je n’irai jamais. Qu’irais-je y faire ? Je ne suis plus des vôtres. A force de répandre autour de moi ma civilisation, ajouta-t-il en souriant, il ne m’en reste plus assez pour vivre là-bas, où, dit-on, vous en avez trop. » (Ibid., p. 233)
A l’activisme du détail s’oppose l’infini : « Et il étendit les deux bras par un grand geste qui sembla contenir un moment tout le périmètre visible de cette terre africaine dont il a fait la propriété de son esprit. » (Ibid., p. 232.) La joie dès lors contredit la souveraineté :
« Et comme si un souvenir plus joyeux lui revenait en mémoire, il arrêta sa jument et ajouta : ‘Souvenez-vous de ceci, ce n’est pas moi qui vous le dis, c’est notre jovial ami Ben-Hamida : Tâchez d’agir avec le bonheur plutôt qu’avec cent cavaliers.
-Adieu’, lui criai-je une dernière fois en lui tendant de loin mes deux mains. » (Ibid., p. 233)

On retrouve chez Paul Bowles, qui, après la seconde guerre mondiale, s’installa en Afrique du Nord, cette condamnation des limites de la civilisation : « Car, déclarait-il, il existe une autre différence de taille entre le touriste et le voyageur : le premier accepte sa propre civilisation sans l’ombre d’un doute. Il n’en est pas de même du voyageur, qui la compare avec les autres et rejette ces éléments qu’il ne trouve pas à son goût. Et la guerre offrait un aspect de cet âge mécanisé qu’il avait envie d’oublier. » (The Sheltering Sky, p. 13)
De même Camus, natif d’Alger, souligne, dans Noces, « ce dialogue de la pierre et de la chair à la mesure du soleil et des saisons » (p. 37). On songe à Fromentin (« voilà qui serait vivre ») en lisant ces lignes : « Je me trompe peut-être. Car enfin je fus heureux à Florence et tant d’autres avant moi. Mais qu’est-ce que le bonheur sinon le simple accord entre un être et l’existence qu’il mène ? Et quel accord plus légitime peut unir l’homme à la vie sinon la double conscience de son désir de durée et son destin de mort ? On y apprend du moins à ne compter sur rien et à considérer le présent comme la seule vérité qui nous soit donnée par « surcroît ». J’entends bien qu’on me dit : l’Italie, la Méditerranée, terres antiques où tout est à la mesure de l’homme. Mais où donc et qu’on me montre la voie ? Laissez-moi ouvrir les yeux pour chercher ma mesure et mon contentement ! Ou plutôt si, je vois : Fiesole, Djémila et les ports dans le soleil. La mesure de l’homme ? Le silence et les pierres mortes. Tout le reste appartient à l’histoire. » (Ibid., p. 65)
Fromentin décrit ainsi Tipaza : « On l’a ruinée, saccagée, détruite de fond en comble. Deux ou trois choses seulement sont restées reconnaissables pour tout homme qui n’est pas un antiquaire : les portes, les voies extérieures et les tombeaux. Ceux-ci sont ouverts, comme si les morts qui les habitaient étaient déjà ressuscités, et sous les couvercles renversés ont mis à découvert des auges vides, qui serviront plus tard d’abreuvoir pour les chevaux. Les sables apportés par le vent de la mer ont depuis longtemps remplacé les cendres humaines. » (Une année dans le Sahel, p. 209) Si Fromentin trouve en ces ruines la mort et le pressentiment de la vanité de l’existence, Camus, grâce à l’amour, y décèle l’infini et le renouvellement de la vie : « Hors du soleil, des baisers et des parfums sauvages, tout nous paraît futile. Pour moi, je ne cherche pas à y être seul. J’y suis souvent allé avec ceux que j’aimais et je lisais sur leurs traits le clair sourire qu’y prenait le visage de l’amour. Ici, je laisse à d’autres l’ordre et la mesure. C’est le grand libertinage de la nature et de la mer qui m’accapare tout entier. Dans ce mariage des ruines et du printemps, les ruines sont redevenues pierres, et perdant le poli imposé par l’homme, sont rentrées dans la nature. Pour le retour de ces filles prodigues, la nature a prodigué les fleurs. Entre les dalles du forum, l’héliotrope pousse sa tête ronde et blanche, et les géraniums rouges versent leur sang sur ce qui fut maisons, temples et places publiques. Comme ces hommes que beaucoup de science ramène à Dieu, beaucoup d’années ont ramené les ruines à la maison de leur mère. Aujourd’hui enfin leur passé les quitte, et rien ne les distrait de cette force profonde qui les ramène au centre des choses qui tombent.
Que d’heures passées à écraser les absinthes, à caresser les ruines, à tenter d’accorder ma respiration aux soupirs tumultueux du monde ! » (Noces, p. 13)

***

http://www.eugenefromentin.org/

Ouvrages cités :

Eugène Fromentin, Œuvres complètes. Textes établis, présentés et annotés par Guy Sagnes. Paris : Gallimard Pléiade, 1984.
Une année dans le Sahel. Paris : G.-F. Flammarion, 1991.
Dominique. Paris : Gallimard Folio, 2002.

Paul Bowles, The Sheltering Sky (1949). London : Paladin, 1990.
Albert Camus, Noces, suivi de L’été (1938). Paris : Gallimard Folio, 1994.


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page