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Umberto Saba par Claude Cazalé-Bérard

30 septembre 2009

par Claude Cazalé Bérard

Umberto Saba : une poétique de l’honnêteté.

On ne pactise pas avec la vérité (et donc avec la justice) ; mieux vaut, si on ne peut faire autrement, périr honnêtement.
Vérité et justice (1951)

« Vous autres Triestins », me disait hier Giacomo Debenedetti, « vous êtes vraiment des fils du vent. C’est pour ça que vous aimez tant les moralités et les apologues, les contes, et les fables. C’est parce que tu es né dans la ville de la bora que tu écris des RACCOURCIS ».
Quel plaisir devait me procurer un jour cette petite histoire ! Quel bon présage je devais en tirer pour mon ami et pour moi ! Mais aujourd’hui... Mais après Maidaneck....
Raccourcis (Rome, février 1945)

Umberto SabaIl y a une cinquantaine d’années, Elsa Morante consacrait à Umberto Saba un des plus pénétrants essais critiques qui aient été écrits sur son oeuvre, Le poète de toute la vie [1], à l’occasion de la réédition, entourée de difficultés, de l’œuvre poétique complète du poète triestin, le Canzoniere  : c’était l’ultime hommage du vivant du poète, puisque, quelques mois plus tard, le 25 août 1957, celui-ci s’éteignait, dans la solitude et le désespoir, dans une clinique de Gorizia [2].

Ce faisant Morante s’inscrivait sciemment en contradiction avec la critique de l’époque particulièrement insensible à l’égard d’une poésie jugée comme trop simple, naïve, et affectée d’un classicisme désuet. A l’encontre de ces positions réductives, la profonde convergence de Morante avec celui qu’elle désignait comme « le poète par excellence » résidait à la fois dans la conception du rôle du poète et de la fonction de la poésie au sein de la modernité, et dans une origine commune s’enracinant dans la tradition sapientielle de l’Ancien et du Nouveau Testament. Dès lors, le texte poétique se fait l’instrument privilégié d’une quête de la vérité face au mystère : une quête qui est menée au prix de conflits intérieurs et de déchirantes contradictions, entre une immanence vécue douloureusement et une transcendance autrement hors d’atteinte, où s’ancre néanmoins le langage.

Ce qui reste à faire aux poètes

Quant à Saba, tout en revendiquant sa marginalité vis-à-vis des grands courants littéraires et critiques de la modernité (futurisme, hermétisme, néo-réalisme, avant-gardes), ainsi que son refus d’assimilation dans une société italienne provinciale et réactionnaire, préfasciste et fasciste, souffrait de sa condition de « paria », alors qu’il aspirait à « vivre la vie de tous, être comme tous les hommes de tous les jours » [3]. Ainsi il écrivait, en 1947 : « Je parlais vivant à un peuple de morts. Mort, je refuse le laurier, et réclame l’oubli » [4]. Signe de cette incompréhension qu’il portait comme une faute : « Les éloges qui m’auraient plu (et à la place, j’ai reçu un blâme) : Il pleura et comprit pour tout le monde » [5].
Il dessinait d’ailleurs, dans ses lettres à Nora Baldi - une amie qui le suivit tout au long d’une décennie jusqu’à la veille de sa mort (1947-1957) – un autoportrait lucide, sans complaisance [6] :

Vous m’avez connu dans les tous derniers jours où Saba était encore Saba. [...] Toute ma vie s’est déroulée contre-courant, ce qui peut convenir à un homme taillé pour la lutte, non pour des caractères comme le mien. J’aurais eu besoin de vivre dans une autre période historique ; peut-être aurais-je pu alors donner davantage de moi-même ; au moins aurais-je moins souffert ?

Or ce qui allait frapper avant tout Elsa Morante, dans l’œuvre de Saba, c’était d’y trouver la marque d’une « aventure poétique honnête » : elle avait sans doute présent à l’esprit l’essai que Saba avait publié dès 1911, Ce qui reste à faire aux poètes. Il s’agissait d’une sorte de profession de foi dans la vocation universelle des poètes, à contre-courant des esthétiques contemporaines et de la rhétorique dominante [7] :

Aux poètes, il reste à faire de la poésie honnête.
[…]
Quiconque ne fait pas des vers par besoin sincère d’aider avec le rythme de l’expression de sa passion , mais a des intentions boutiquières ou ambitieuses, et parce que publier un livre est pour lui comme poursuivre une décoration ou ouvrir un magasin, ne peut même pas imaginer quel effort tenace de l’intellect, et quelle grandeur d’âme désintéressée il faut pour résister à tout racolage, et se maintenir pur et honnête devant soi-même : même quand le vers mensonger est, pris isolément, le meilleur. Et comme la noblesse de l’attitude ignore ainsi l’extrême rareté du succès, ou est capable de donner l’illusion de l’avoir pleinement atteinte, sans même savoir en quoi elle consiste, parce que rien de tel que l’ignorant pour croire tout savoir. Mais les rares lecteurs qui me comprennent et reconnaissent dans mon labeur leur labeur, et dans mon espoir leur espoir, ceux-là reconnaîtront avec moi que bien peu de pas ont été encore faits dans ce qui est la voie éternelle de l’art, et en ce moment aussi la plus courageuse et la plus nouvelle. [.. .] Et cette honnêteté n’est possible que chez celui qui a la religion de l’art et l’aime pour lui-même et non dans un espoir de gloire. [.. .] C’est pour cela qu’il faut, au prix d’une longue discipline, se préparer à recevoir la grâce avec un esprit authentique ; faire un examen de conscience quotidien, se relire dans ces périodes de stagnation où l’analyse est le plus possible, en essayant toujours de se rappeler l’état d’esprit qui a engendré ces vers et en relevant avec une héroïque méticulosité la différence entre ce qui est pensé et ce qui est écrit. […] Ce n’est qu’avec cette méthode, que pourra, une bonne fois pour toutes, être clairement dit ce qui est resté vivant de la plus ancienne forme d’expression littéraire, contre laquelle aujourd’hui il y a tant de préventions, certaines tellement justifiées ; ce n’est que lorsque les poètes, ou plutôt le plus grand poète de sa génération, aura renoncé à la dégradante ambition propre - hélas ! - aux tempéraments lyriques et qu’il travaillera avec la scrupuleuse honnêteté des chercheurs de vérité, que l’on verra ce qui doit encore être signifié en vers, non par la force d’inertie, mais par nécessité.

Il s’agissait d’obéir à l’exigence d’œuvrer avec la scrupuleuse honnêteté de ceux qui recherchent la vérité, de répondre à une véritable nécessité intérieure de clarté et à l’urgence d’apporter, dans ces temps troublés, un sens nouveau, authentiquement humain, pour ne pas se prêter au jeu illusionniste des manipulateurs du langage : un jeu dont Gabriele D’Annunzio s’était fait l’orfèvre, en rompant avec l’honnêteté dont le grand poète et écrivain du XIXe siècle, Alessandro Manzoni, avait été le représentant le plus illustre, alors que l’Italie était engagée dans le processus unitaire [8] :


Quiconque sait dépasser un tant soit peu la surface des vers, sait percevoir dans ceux de Manzoni le souci constant et rare de ne pas dire un mot qui ne corresponde exactement à sa vision : alors qu’il voit que l’artifice de D’Annunzio n’est pas seulement formel, mais substantiel, il exagère ou va jusqu’à feindre des passions et des admirations qui n’ont jamais été dans son tempérament : et ce péché impardonnable contre l’esprit, il le commet dans l’unique but, bien mesquin, d’obtenir une strophe plus voyante, un vers plus retentissant. Il s’enivre pour s’amplifier, l’autre est le plus sobre et le plus modéré des poètes italiens : pour ne pas dénaturer son moi et ne pas tromper, par de fausses apparences, celui du lecteur, il demeure tout au plus en deçà de l’inspiration. Cette austérité, en lui innée, était par ailleurs accrue par des motifs religieux ; parce que, bien sûr, il croyait que Dieu lui avait donné le génie, lui demanderait des comptes pour chaque parole, je dirais presque, pour chaque interponctuation.

Contre le Vate (le surnom dont s’affublait D’Annunzio, le Poète divinement inspiré), et contre la tentation – qu’il confesse à plusieurs reprises – de se soumettre à son jugement et d’en imiter les attitudes et le style (le récit d’une rencontre alors qu’il était tout jeune homme, ne manque pas d’auto-ironie), Saba dresse, en cette même année 1911, un étrange réquisitoire sous la forme d’une comédie, Il letterato Vincenzo (L’écrivain Vincent) [9] : cet essai théâtral, qui a les traits du drame bourgeois de la mésentente conjugale (représenté une seule fois à Trieste et sans aucun succès, au point que le poète le remisa dans un tiroir) pose, en réalité, le problème du rapport entre la vie et l’œuvre, de la responsabilité éthique du poète, de son intégrité, de sa cohérence ; la condamnation de la superficialité, de l’égoïsme, de la lâcheté de l’écrivain, célèbre et couvert de lauriers, face à la générosité de son épouse, est sans appel.


C’est à la seule condition de faire preuve de conscience morale et de rigueur, que le poète peut s’éloigner définitivement du modèle détestable de l’homme de lettres courtisant la renommée, de l’intellectuel mondain au service de quelque pouvoir ou parti [10] :

À cette plus grande honnêteté dans la méthode de travail, doit nécessairement correspondre un programme de vie plus austère. Le poète doit tendre à un type moral le plus éloigné possible de celui de l’homme de lettres professionnel, et se rapprocher, en revanche, de celui des chercheurs de vérités extérieures ou intérieures, qui, sauf peut-être la plus haute forme d’intellectualité qui convient pour poursuivre les secondes, sont une seule et même chose. […] Aux poètes de la génération actuelle, il reste à faire ce que devraient faire les enfants dont les parents furent malencontreusement prodigues de biens et de santé : une vie de réparation et de pénitence, sans se préoccuper de savoir si ce sont eux ou leurs descendants qui cueilleront le fruit de l’activité réparatrice. Ils peuvent même être comparés à des malades, loin de leur patrie, dont le dernier espoir de guérison est l’air natal. C’est ce qui leur reste à faire pour mener une existence utile et engendrer des enfants sains, un retour aux origines : avec une œuvre peut-être plus constituée de sélection et de révision que de création très neuve : il leur reste ce qui jusque-là ne fut que rarement et partiellement accompli, la poésie honnête.

Ce type moral de poète cherche au contraire humblement son inspiration dans une attention et une curiosité bienveillantes aux êtres vivants et aux choses ; dans un retour à l’enfance et aux origines : « Un poète est toujours un enfant ; et même un "enfant terrible", et aux enfants on ne met pas de toges. […] La poésie, si elle est de la vraie poésie, n’est pas de la culture ; mais de l’anticulture » [11].

Saba exprime avec les mots les plus simples du monde sa poétique de l’authenticité [12] :


J’ai aimé

J’ai aimé les mots simples
que nul ne hasardait, et m’a ravi la rime
amore-fiore, la plus
ancienne et la plus difficile du monde.

J’ai aimé ce qui gît au fond - la
vérité, rêve oublié, que la douleur
retrouve amie. Tremblant de peur, le cœur
s’approche d’elle qui ne l’abandonne
plus.
 
J’aime toi qui m’écoutes et ma bonne
page, cette carte restée au bout de mon jeu.

Giacomo Debenedetti, son meilleur lecteur et critique, avec Morante, ne s’y trompait pas : sa poésie est « une poésie qui aide et illumine les hommes dans ce qu’un autre poète contemporain [Pavese : NdR] a nommé le métier de vivre » [13].

Morante avait également rendu hommage au fait que Saba s’était imposé de parcourir, au-delà de tout conformisme et tout au long de son œuvre, en vers et en prose, un itinéraire périlleux au risque de la solitude et même de l’aliénation [14] :

Et ce trop que (selon l’accusation de certains) Saba aurait mis dans son Canzoniere, c’est justement au contraire, la substance intime et singulière de sa poésie. A travers ce trop, nous apprenons l’histoire de cette poésie, et la sincérité difficile et désintéressée qui conduit à ses révélations absolues […] On pourrait dire que le Canzoniere de Saba est le poème, ou le roman de l’homme qui, sorti du XIXe siècle, cherche à travers l’expérience angoissante de l’époque présente les signes de ce que Saba appelle le « monde nouveau ». Ces valeurs qu’on pourrait définir, en imitant une phrase de Saba, des valeurs de la mort, se reconnaissent dans nos esthétiques contemporaines à l’étrange culte que celles-ci ont de l’informe (et que cet informe veuille même se camoufler sous les apparences de l’abstrait, du naturalisme maniéré ou des jongleries philologiques). Or, l’informe est vraiment le contraire de la poésie, comme il est le contraire de la vie : puisque (et la chose paraît vraiment trop banale pour être dite !) la poésie, comme la vie, veut précisément donner une forme et un ordre absolus aux objets de l’univers, en les tirant de l’informe et du désordre, c’est-à-dire de la mort.

Pour Morante, à travers Saba, le poète est conduit à déchiffrer – tel qu’il s’inscrit dans le devenir de l’histoire et à travers pérégrinations et persécutions – le « destin des pères » [15] :

L’homme et son univers sont compris par Saba avec irrémédiable sympathie, voire amour : heureux Saba ! Puisqu’une loi irrémédiable de l’art et de la nature a établi qu’il n’y a pas d’autre moyen pour extraire les formes de la vie hors de l’informe de la mort. Et la sympathie amoureuse de Saba attendrit et magnifie toute chose vivante : rendant à chaque chose un sentiment définitif de gratitude et de pardon.

Elle interprétait, d’ailleurs, cet attachement à la vie, à la fois naïf et profond, coloré et mélancolique dans l’origine triestine de Saba, comme le témoignage de son appartenance à une zone de frontière et de confluences multiples.
Le poète, dans une lettre adressée à sa fille, peu avant sa mort, en forme de bilan ou de testament spirituel, revenait sur cette condition existentielle aux contradictions finalement non résolues [16] :

[…] je dois annoncer que je n’ai pas été un poète triestin, mais un poète et un écrivain italien, né en 1883, dans cette grande ville italienne qu’est Trieste. Je ne sais même pas si – du point de vue de l’hygiène de l’âme – cela a été, pour moi, un bien que de naître, avec un tempérament classique, dans une ville romantique ; et avec un caractère (comme celui de tous les faibles) idyllique, dans une ville dramatique. Ce fut un bien (je crois) pour ma poésie, qui se nourrit aussi de ce contraste, et un mal pour mon – disons – bonheur de vivre… En tout cas, le monde, je l’ai regardé à partir de Trieste. Son paysage, matériel et spirituel, est présent dans nombre de mes poésies et de mes proses, même dans celles – et c’est la grande majorité – qui parlent de toute autre chose, et ne citent même pas Trieste.

Morante complète cet aveu [17] :
Le cours entier de cet aventureux, iridescent poème du Canzoniere est accompagné par une voix, qui semble répéter une sorte de remerciement, ou d’adieu : car au moment même où elle vante, ou plaint, ou accuse les biens et les maux de la vie, cette poésie extraordinaire n’oublie jamais, dans sa piété presque maternelle, la qualité vulnérable de tout ce qui vit. Mais, c’est précisément cette conscience adulte et désespérée qui illumine la réalité-poésie de Saba, au lieu de l’humilier : comme un continuel rachat de sympathie sur l’angoisse, et de la vie sur la mort. Pour inventer son roman de l’univers réel, Saba n’a qu’à vagabonder « avec des yeux neufs dans le soir ancien » dans sa périphérie triestine : parmi ces échoppes, et ces gargotes, et cette plèbe ; et puis, revenir aux compagnons fidèles (ou même volubiles et traîtres) de sa destinée tourmentée. Ce qui pour d’autres est, et reste, refus, absurdité, horreur multiforme, ruine, pour lui se change en grâce, en absolu.


Écoutons le poète [18] :

Mots,
où le cœur de l’homme se reflétait
nu et surpris – aux origines ; je cherche
au monde un coin perdu, l’oasis propice
à vous laver par mes pleurs
du mensonge qui vous aveugle. Alors
fondrait la masse des souvenirs
effrayants, comme neige au soleil.

L’épopée de l’Homme

Avec L’Homme (1928) – aux dires de Giacomo Debenedetti qui en était le dédicataire – Saba présentait son premier « art poétique ». Il y reconstruit, comme il l’avait fait pour sa propre biographie, les étapes charnières de la vie du personnage qu’il a choisi comme figure exemplaire, emblématique : il s’agit d’un homme du peuple, un travailleur, appartenant à cette classe laborieuse qui caractérise à ses yeux une ville industrieuse et commerçante comme Trieste ; les étapes correspondent à l’exubérance de l’adolescence, à l’engagement dans la vie adulte et professionnelle, aux amitiés, au mariage, aux deuils, aux consolations tardives jusqu’à la mort. Mais cette figure quelque peu sculpturale et biblique c’est aussi l’image paternelle, absente, fantasmée, qui hante l’œuvre de Saba – comme d’ailleurs celle de Morante.

Dans ce poème qui se veut en même temps une représentation de la réalité la plus banale, quotidienne et même prosaïque, Saba s’essaye à conférer à l’expérience singulière une dimension épique, universelle.
En somme pour Saba – et pour Elsa Morante – seul l’art honnête (désintéressé, innocent, héroïque, épique) peut désormais sauver le monde de la désintégration [19] :

L’art est le contraire de la désintégration. Et pourquoi ? Mais simplement parce que la raison d’être de l’art, sa justification, son seul motif de présence et de survie, ou si l’on préfère, sa fonction, est précisément là : empêcher la désintégration de la conscience humaine dans son quotidien, et épuisant, et aliénant usage du monde ; lui restituer sans cesse, dans la confusion irréelle, et fragmentaire, et usée, des rapports extérieurs, l’intégrité du réel ou en un mot la réalité […].La réalité est perpétuellement vivante, ardente, actuelle. […]Si l’écrivain est une antagoniste prédestiné de la désintégration, il l’est – nous l’avons vu – en tant qu’il porte témoignage de son contraire. S’il a participé, comme homme, à l’aventure angoissante de ses contemporains, et s’il a partagé leur risque et reconnu leur peur (peur de la mort), comme écrivain, il a dû tout seul fixer pour ainsi dire en face les monstres aberrants (édifiants ou sinistres) engendrés par cette peur aveugle ; et démasquer leur irréalité, en comparaison avec la réalité, sur laquelle justement il est venu porter témoignage. […] La qualité de l’art est libératrice, et donc, dans ses effets toujours révolutionnaire. N’importe quel moment de l’expérience réelle et transitoire devient, dans l’attention poétique, un moment religieux. En ce sens on peut parler d’optimisme. Quoique, tout au long de son existence, il puisse arriver au poète, comme à tout homme, d’être réduit par l’adversité à la mesure nue de l’horreur, jusqu’à la certitude que cette horreur restera désormais la loi de son esprit, il n’est pas dit que celle-ci sera l’ultime réponse de son destin. Si sa conscience n’est pas descendue dans l’irréalité, mais au contraire l’horreur même lui devient une réponse réelle (poésie), au moment où il tracera ses mots sur le papier, il accomplira un acte d’optimisme.

Saba cherche ainsi dans la figure d’Ulysse, une réponse à l’énigme de l’existence, à cette quête sans fin, qui tente en vain de percer le mystère  [20] :

Ulysse
J’ai navigué dans ma jeunesse
le long des côtes dalmates. Des îlots
émergeaient à fleur d’eau, où parfois
s’arrêtait un oiseau guettant sa proie,
couverts d’algues, glissants, beaux
au soleil comme des émeraudes. Quand la marée
haute et la nuit les annulaient, les voiles
sous le vent dérivaient plus au large,
pour en fuir l’embûche. Aujourd’hui mon royaume
est cette terre de personne. Le port
pour d’autres allume ses feux ; l’esprit
indompté me pousse encore au large,
et de la vie le douloureux amour.

Saba restera en raison même de son attachement conflictuel à Trieste restera un éternel exilé. Franck Venaille écrit à son sujet [21] :
L’enfant qui a si souvent erré sur le môle San Carlo, rêvé du destin d’Ulysse, assisté à l’arrivée et au départ quotidien des bateaux, n’a jamais quitté sa ville. Adulte il découvre Paris. Ce n’est pas un voyage mais une fuite. Il séjourne à Rome, Florence et Milan. Voilà les seuls jalons de l’"errance" d’un homme pour qui chaque pierre, chaque rue, chaque muret triestin évoque le plus souvent un souvenir douloureux. L’enfance marque à jamais le poète. L’enfance et l’immaturité, le lien douloureux avec la mère, la liberté apportée par le premier salaire perçu, l’initiation sexuelle, le sentiment d’une faute commise - autrefois - peut-être avant la naissance, tout cela s’inscrit dans son œuvre. […] Trieste ! Trieste aimée et haïe ! Trieste quémandeuse et exigeante ! Ville où tout s’achète et se vend, sauf l’essentiel et la raison d’être du poète Umberto Saba : son écriture.

En fait lorsque Saba réussit à se libérer de ses démons, des affres de l’angoisse existentielle, il peut s’abandonner à la sensualité innocente et vitale des échappées lumineuses de Choses légères et vagabondes (1920), où les mots acquièrent une limpidité qui n’est autre que la transparence à soi et aux autres.

Principio d’estate  [22]
 
Dolore dove sei ? Qui non ti vedo ;
ogni apparenza t’è contraria. Il sole
indora la città, brilla nel mare.
D’ogni sorta veicoli alla riva
portano in giro qualcosa o qualcuno.
Tutto si muove lietamente, come
tutto fosse di esistere felice.

Début d’été

Douleur où es-tu ? Ici je ne te vois pas ;
toute apparence t’est contraire. Le soleil
dore la ville, brille dans la mer.
Des véhicules de toute sorte jusqu’à la rive
enmènent faire un tour quelque chose ou quelqu’un.
Tout va joyeusement, comme
heureux d’exister.
 
Felicità [23]

[…] Vagabondaggio, evasione, poesia,
cari prodigi sul tardi ! Sul tardi
l’aria si affina ed i passi si fanno
leggeri.
Oggi è meglio di ieri,
se non è ancora la felicità.
 
Assumeremo un giorno la bontà
del suo volto, vedremo alcuno sciogliere
come un fumo il suo inutile dolore.


Bonheur

[...] Vagabondage, évasion, poésie,
chers prodiges au soir de la vie ! Au soir
l’air est subtil et les pas se font
légers.
Aujourd’hui est meilleur qu’hier,
si ce n’est pas encore le bonheur.
 
Nous accepterons un jour la bonté
de son visage, nous verrons un jour se dissiper
comme fumée son inutile douleur.

Trieste : statue d'Umberto Saba
Laissons conclure le poète, avec ces paroles à la fois solennelles et empreintes d’humilité prononcées lors de la remise de la Laurea honoris causa, qui lui fut conférée, à sa grande surprise, à l’Université de Rome en 1953 [24] :

Qu’est-ce qu’un poète au fond, si c’est vraiment un poète ? Je l’ai dit ailleurs : c’est un enfant qui s’étonne des choses qui lui arrivent, une fois qu’il est devenu adulte. Il reste, donc, dans l’intimité de sa nature, beaucoup, trop de sa prime enfance, de sa préhistoire et de celle du monde. Tout cela est pour lui source de faiblesses et d’égarements infinis. Bien qu’il soit devenu adulte par ailleurs, qu’il ait, dans les cas les plus heureux, développé même un caractère, un poète souffre toujours d’attachements excessifs à son passé, qui lui rendent la vie plus difficile qu’aux autres hommes, lesquels n’en ont pas ou se comportent comme s’ils les avaient surmontés. En d’autres termes, un poète est toujours, plus ou moins, un « enfant terrible » ; on ne sait jamais ce qu’il peut faire ou dire : dire surtout. Or les « enfants terribles » sont des êtres un peu gênants, bien que – je le reconnais volontiers – ils puissent parfois, comme le font justement les poètes, rafraîchir chez les autres le sens de la vie.

Notes

[1Elsa Morante, Il poeta di tutta la vita, in Pro o contro la bomba atomica e altri scritti, Milan, Adelphi, 1987 ; trad. par J.N. Schifano, Pour ou contre la bombe atomique, Paris, Gallimard, 1992, p. 145-154.

[2Umberto Saba (de son vrai nom Umberto Poli) était né à Trieste, le 9 mars 1883. Italien par son père et d’origine juive par sa mère, il vécut son enfance dans une famille séparée. Il souffrit de dépression toute sa vie et s’intéressa de près à la psychanalyse. Auteur d’une ample production poétique (contenue dans le Canzoniere dont les éditions sont augmentées de nouveaux recueils au fil des années), Saba écrit également un roman (Ernesto), des nouvelles, des essais littéraires et critiques, des recueils d’aphorismes.

[3Cf. Mario Lavagetto, "L’altro Saba", in Tutte le prose, Milan, Mondadori, 2001, p. XLVI. Les vers de Il Borgo, Cuor morituro (1925-1930), sont traduits par nos soins.

[4Umberto Saba, Epigrafe, Tutte le poesie, Milan, Mondadori, 1988, p.564 ; Du Canzoniere, traduit de l’italien et présenté par Philippe Renard et Bernard Simeone, Paris, Orphée/La Différence, 1992, p.180-181.

[5Umberto Saba, Quatrièmes raccourcis, Ombre des jours, Aphorismes et nouvelles, Traduit de l’italien par René de Ceccaty, Paris, Rivages, 1991, p.60.

[6Lettere a un’amica, Turin, Einaudi, 1966, p. 21 (NdR : notre traduction).

[7Umberto Saba, Quello che resta da fare ai poeti, in Tutte le prose, Milan, Mondadori, 2001, p. 674-681 ; trad.fr. par René de Ceccatty, in Femmes de Trieste, Paris, José Corti, 1997, p. 49-61 (NdR : soulignement de l’auteur).

[8Ibid., p. 50.

[9Umberto Saba, Il letterato Vincenzo, Lecce, Piero Manni, 1989.

[10Ce qui reste à faire…, op. cit., p. 59-61.

[11Lettere a un’ amica, op. cit., p.40 (Notre traduction).

[12Umberto Saba, Comme on cherche un trésor, Traductions de Franc Ducros, Genève, La Dogana, 2005, p. 75.

[13Giacomo Debenedetti, Ultime cose su Saba. La sua quinta stagione, in Intermezzo, Milan, Il Saggiatore, 1972, p. 85-88 (notre traduction).

[14Elsa Morante, Le poète..., op.cit., p.149 ; à propos du sentiment de culpabilité, Saba écrit toujours dans ses Lettres à Nora Baldi : « […] je vois ma poésie comme un "péché" (parce qu’elle est née, inévitablement, de ma névrose, c’est-à-dire du mal absolu) ; je me haïs et je me méprise. Voilà tout » (op. cit., p. 77-78).

[15Ibid., Le poète..., op.cit., p.150.

[16Umberto Saba, Trieste telle qu’autrefois Saba la vit, in Femmes de Trieste, op. cit., p. 23.

[17Elsa Morante, Le poète..., op. cit., p 151.

[18Umberto Saba, Du Canzoniere, op. cit, p. 41.

[19Elsa Morante, Pour ou contre la bombe atomique, Paris, Gallimard, 1992, p. 14-22.

[20Du Canzoniere, op. cit., p.147.

[21Cf. Franck Venaille, Trieste. Svevo. Saba. Le commerce et l’écriture, in Italo Svevo et Trieste, Paris, Cahiers pour un temps, Centre Georges Pompidou, 1987, p. 239-240.

[22Umberto Saba, Comme on cherche…, op. cit., p. 59.

[23Umberto Saba, Tutte le poesie, op. cit., p. 450 (Traduit par nos soins).

[24Umberto Saba, Discours de Thèse, in Femmes de Trieste, op.cit., p. 32-33.


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