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Trois poètes et Descartes, poèmes

26 septembre 2011

par Michèle Duclos

Descartes outre-France

Il s’agit ici de présenter succinctement trois grands poètes anglophones contemporains, encore très peu connus en francophonie et réunis ici fugitivement à travers un thème susceptible d’intéresser un lectorat universitaire : Descartes, vu ou entrevu par ces trois poètes ; pour les deux premiers, une réaction à la mise en doute métaphysique de ce monde de la matière, « res extensa », que le philosophe français soumet à la réalité ontologique de la pensée ; le troisième poète, très engagé moralement contre les compromis voire les compromissions de la société civile, relève la soumission du philosophe vis à vis des Grands.

Trois poètes anglophones contemporains :

Charles Tomlinson né en 1927, également peintre et traducteur, poète invité dans de nombreuses universités étrangères, ami d’Octavio Paz, a rempli une longue carrière universitaire à Bristol. En 2009, simultanément, une nouvelle édition des ses Collected Poems a paru chez Oxford University Press et un livre bilingue de ses poèmes, Comme un rire de lumière, aux éditions Caractères.

Eamon Grennan, né en 1941 à Dublin, y a accompli ses études à University College ainsi qu’en Italie et à Harvard. Toute sa carrière universitaire (essentiellement sur la culture irlandaise) s’est déroulée à l’université de Vassar dans l’Etat de New York, avec de fréquents séjours dans l’Ouest de son Ile natale. Ses livres de poèmes sont régulièrement publiés par la Graywolf Press aux USA et par The Gallery Press en Irlande. Des traductions de ses poèmes ont paru dans diverses revues dont Etudes Irlandaises, Le Journal des Poètes, Poésie/Première, et temporel.fr .

Harry Clifton, né en 1952 à Dublin, y a effectué ses études à University College puis a travaillé en Afrique et en Asie pour des ONG, avant de séjourner en Europe, en Italie, et à Paris qui donne son titre à son récent recueil, Secular Eden, Paris Notebooks 1994-2004, publié par Wake Forest UP aux Etats-Unis. Récipiendaire de nombreux prix il a été élu pour trois ans en 2010 « Ireland Professor of Poetry » pour les trois universités University College et Trinity College à Dublin et Queen’s à Belfast.
Bibliographie française : Le Canto d’Ulysse (Presses Universitaires Bordeaux, 1996).
Une attaque violente contre la médiocrité de la vie parlementaire irlandaise publiée dans le Times Litereray Supplement du 4 Mai 2007, est reprise en traduction dans le numéro 102 de la revue Friches (dossier « Onze poètes irlandais »).


Charles Tomlinson

DESCARTES AND THE STOVE

Thrusting its armoury of hot delight,
Its negroid belly at him, how the whole
Contraption threatened to melt him
Into recognition. Outside, the snow
Starkened all that snow was not –
The boughs’ nerve-net, angles and gables
Denting the brilliant hoods of it. The foot-print
He had left on entering, had turned
To a firm dull gloss, and the chill
Lined it with a fur of frost. Now
The last blaze of day was changing
All white to yellow, filling
With bluish shade the slots and spoors
Where, once again, badger and fox would wind
Through the phosphorescence. All leaned
Into that frigid burning, corded tight
By the lightlines as the slow sun drew
Away and down. The shadow, now,
Defined no longer : it filled, then overflowed
Each fault in snow, dragged everything
Into its own anonymity of blue
Becoming black. The great mind
Sat with his back to the unreasoning wind
And doubted, doubted at his ear
The patter of ash and, beyond, the snow-bound farms,
Flora of flame and iron contingency
And the moist reciprocation of his palms.

DESCARTES ET LE POÊLE

Lançant vers lui son blindage de chaleur délicieuse
Au ventre négroïde, comme l’appareil
Tout entier menaçait de l’attendrir
Jusqu’à la reconnaissance. Au dehors, la neige
Durcissait tout ce qu’elle n’était pas –
Le réseau nervuré des branches, dont angles et pignons
Bosselaient les brillants revêtements. L’empreinte
Que ses pieds avaient laissée en entrant était devenue
Lustre terne et ferme, que le gel
Doublait d’une fourrure de froidure. Maintenant
Le dernier flamboiement de jour changeait
Tout le blanc en jaune, remplissant
D’ombre bleuâtre les fentes et les foulées
Où, une fois de plus, renard et blaireau zigzaguaient
Dans la phosphorescence. Tout s’inclinait
Pour entrer dans ce feu glacé, enserré étroitement
Par les rais de lumière comme le soleil lent
Descendait vers sa disparition. L’ombre, maintenant
Ne définissait plus : elle remplissait, puis débordait
Chaque faille dans la neige, tirait chaque chose
Vers son propre anonymat d’un bleu
Tournant au noir. Le grand esprit
Assis le dos tourné au vent irraisonné,
Doutait, doutait de son oreille,
Du crépitement de la cendre, et, au-delà, des fermes prises
dans la neige,
Flore de flamme et contingence de fer
Et de la réciprocité moite de ses paumes.

(Comme un rire de lumière, Caractères, 2009)

Eamon Grennan

ERGO WHAT

Even Descartes’ head
after all his homeless
house-shifting in Holland
went missing. In the grave

he lies beyond cogito,
although the rest – that
vacant house of bone – that
remains at rest there,

abiding our question now
when we look out
at vines of bittersweet
blazing from bare rock

or at the lithe span
of the Mid-Hudson Bridge
walking tall on water,
so we can in the end

do no more than
propose mystery
as no more than
the way things are

and are seen from this
shifting peninsula, this
headland we have
to stand on, looking out.

(out of sight, new and selected poems, Graywolf Press, 2010)

ERGO QUOI ?

Même la tête de Descartes
après toutes ses quêtes erratiques
d’un chez-soi en Hollande
fut portée disparue. Dans la tombe

il git au-delà du cogito,
bien que ses restes – cette
demeure d’os, vide –
y reposent,

tolérant notre question désormais
quand nous contemplons
les lianes de douce-amère
éclatantes sur la roche nue

ou le pont qui agilement enjambe
l’Hudson à mi-parcours
haut sur l’eau,
si bien qu’à la fin nous ne pouvons

faire plus qu’
envisager le mystère
comme pas plus que
les choses comme elles sont

et sont vues de cette
péninsule errante,
ce cap où nous devons
nous tenir, contemplant.


Harry Clifton

DESCARTES AT THE COURT OF SWEDEN

When a man strays out of his private place
As you did, wandering the cold halls
Of Stockholm at ungodly hours,
Telling himself forever that duty calls,

When any normal man would still be in bed
Or crying Eureka ! on a Dutch stove,
His best work is behind him, and ahead
Only eminence, good behavior,

A self reconstructed from the inside out
To dignify the early morning whims
Of a northern Queen, who bowdlerizes hymns

At the top of her voice, proclaims herself Saved,
And leaves you to your Philosophic Doubt,
Your wine and tobacco cures, and your thankless grave.

(Secular Eden Paris Notebooks 1994-2004) Wake Forest UP, 2007


DESCARTES A LA COUR DE SUEDE

Quand un homme s’égare hors de sa sphère privée
Comme tu l’as fait, errant dans des salles glaciales
De Stockholm à des heures impies
En invoquant pour soi-même sans cesse l’appel du devoir,

Quand tout homme normal serait encore au lit
Ou s’écrierait Euréka ! dans son poêle en Hollande,
Le meilleur de son œuvre est derrière lui, et devant lui
Seule éminence, la bonne conduite,

Un moi reconstruit complètement retourné
Pour glorifier au petit matin les caprices
D’une Reine nordique qui expurge les hymnes

A pleine voix, se proclame Sauvée
Et te laisse à ton Doute philosophique,
Ta guérison par le vin et le tabac, et ta tombe ingrate.


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