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Thomas Traherne, par Nelly Carnet

27 septembre 2012

par Nelly Carnet

Thomas Traherne, Les Centuries, traduit de l’anglais et présenté par Magali Jullien, préface de Jean Mambrino, bilingue. Paris : Arfuyen, 2011.

L’œuvre de Traherne (1637-1674) a connu de véritables méandres : quasi absence de publication du vivant de l’auteur, manuscrits égarés puis retrouvés chez un bouquiniste de Londres et attribués indûment à Henry Vaughan à la fin du dix-neuvième siècle, identification de leur paternité en 1903 par Bertram Dobell… Mais les Centuries ne seront publiées qu’en 1908. En français, seuls les poèmes de la félicité connurent une publication en 1951 par les soins de Jean Wahl. Les éditions Arfuyen éditent aujourd’hui quatre cent dix méditations extraites des centuries illustrant toute la métaphysique de Traherne. La cinquième centurie nous montre un être solitaire vouant son temps à la contemplation et à l’écriture. Penseur et mystique tout à fois, il cherche, dans une langue simple et juste, à livrer au lecteur ses principales préoccupations d’homme de foi. Les majuscules qui jalonnent toutes les méditations mettent l’accent sur les mots les plus importants. L’auteur cherche un retour à l’origine de notre appréhension du monde, à son élémentaire donné. C’est ainsi que la « Paix » et l’« Amour » nous dirigent vers le divin, cette partie bonne et suprême en soi, et que le respect de la nature, de la lumière et de la mer deviennent une source de notre condition de vie. L’Amour » est la ligne directrice des pensées car il « a la merveilleuse faculté d’être ému en autrui ». Il est « trésor infini pour son objet et son objet l’est par lui ».

Les réflexions de Traherne sont issus du constat suivant : les hommes ne savent pas reconnaître et accueillir le monde et ses richesses, premier don de Dieu. Pourtant, donné sans être attendu, nous ne nous imaginons pas sans. Il convient alors d’y vivre et de le regarder comme s’il pouvait, du jour au lendemain disparaître à jamais. Traherne conseille de jouir des éléments naturels qui composent ce monde dans le souci de leur permanence. C’est une philosophie d’être au monde que l’auteur développe tout au long de ses centuries. Chaque regroupement, cinq au total, insiste sur des orientations spécifiques mais, au final, ils se font tous écho. Traherne montre combien il est nécessaire de se laisser aller à l’émerveillement source de félicité. Dans la troisième Centurie il écrit : « Quand, arrivé à la campagne, assis parmi les Arbres silencieux, je Disposais de tout mon Temps, je résolus de le passé tout entier, quoi qu’il m’en coûte, à la recherche du Bonheur et de rassasier cette Soif brûlante que la Nature avait Allumée en moi depuis ma prime jeunesse. (…) Et Dieu fut si content d’accepter ce Désir que, depuis ce temps jusqu’à aujourd’hui, toutes choses m’ont été fournies en abondance, sans aucun souci, mon Étude même de la Félicité me faisait davantage prospérer que tout le souci du Monde. De sorte qu’avec Sa Grâce je vis une Vie libre et Royale comme si le monde était redevenu Éden ou bien plus, tel qu’il l’est à ce jour. »

Traherne a aussi prôné la félicité dans les études. Ce qui manquait justement aux enseignants universitaires tout comme aux étudiants de son époque. L’expérience est le matériau des pensées. Ce n’est que parce qu’il a connu le manque et le découragement qu’il est en mesure de mieux appréhender une manière d’être au monde non déceptive. Le contemplatif qu’il est, ne signifie pas qu’il met l’action au rebut. Bien au contraire, pour « ce poète de l’infini », l’action peut mener à la contemplation et le bonheur doit être avant tout contemplatif et pratique. Sans doute faut-il se souvenir de l’enfant que l’on fut et de sa manière d’être au monde pour ne rien oublier des priorités à donner tout au cours d’une existence tant privée que publique.
Nelly Carnet


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