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« Terre, patience d’aimer » : Entretien avec Hélène Péras

28 septembre 2008

par Anne Mounic

Tivoli, Villa d'Este. Photo Guy Braun

Anne Mounic : Chère Hélène, je vous remercie vivement d’avoir accepté le principe de cet entretien. Le ton de vos poèmes, entre secret et confidence, mais toujours sur un chemin initiatique, sans grandes figures mythiques proclamées, mais dans l’intimité des choses menues, me touche beaucoup. Vous creusez sans cesse, à la fois, la blessure et la joie de l’existence. « Cruel est le miracle de vivre », écrivez-vous (Mémoire et voix, p. 22).
Avant d’aller plus loin dans la lecture de votre œuvre, j’aimerais commencer, comme je le fais pour chacun des entretiens sur ce thème : Poésie Existence Spiritualité, par des définitions. Comment définissez-vous « existence » ? Comment définissez-vous « spiritualité » ?

Hélène Péras : J’ai bien peur, chère Anne, de vous décevoir. Je me sens totalement incapable de donner une définition satisfaisante de ces termes. Je n’aime pas beaucoup le mot « existence ». Il évoque, pour moi, une extériorité, un « en-dehors » de l’être ou, plutôt, du devenir.
De même, la notion de spiritualité – du moins quand il s’agit de moi-même – me semble un peu présomptueuse, un peu dangereuse, comme s’il y avait d’un côté le corps, la chair, de l’autre l’esprit. La vie est une totalité. En russe, le même mot désigne le souffle et l’esprit. Le corps sans le souffle est un cadavre. Tout au plus pourrait-on dire que le souffle anime, pénètre plus ou moins le corps et que notre tâche est, jusqu’au terme, de ne pas lui faire obstacle.

A.M. : Vous êtes chrétienne orthodoxe. S’agit-il d’un choix que vous avez fait ou avez-vous été éduquée dans la foi orthodoxe ? Qu’est-ce qui, dans l’orthodoxie, résonne plus particulièrement en vous ?

H.P. : Oui, il s’agit tout à fait d’un choix, fort ancien déjà. Il date d’un peu plus d’un demi-siècle. L’orthodoxie m’a permis un retour à la communion de l’Église dont, comme beaucoup, je m’étais éloignée à l’adolescence. Ce qui résonne en moi ? la lumière, la chaleur, le respect de la personnalité propre de chacun, la beauté et la densité symbolique du rite, en particulier dans la tradition russe. Pour résumer, la prédominance de la joie qui, comme vous le savez, est, pour moi, un mot-clef.

A.M. : Les titres de vos recueils paraissent délimiter le domaine propre du poème : Résonances (1978), La mémoire et la voix (1983) et Le dévoilement (1998). Je vois dans cette succession la définition d’une spiritualité poétique : répons et correspondances du Je et du Tu ; retour sur le passé pour dans l’instant ressourcer l’avenir (« Instant, mon amphore, ma cathédrale », écrivez-vous dans le premier recueil, p. 88) ; puis acte de creuser, de dénuder, jusqu’à l’origine. En outre, en abordant le premier recueil, j’ai tout de suite pensé au Je/Tu du Cantique des Cantiques, entre amour et absence, entre amour et deuil. Il semble que ces résonances appellent à une conversion : « Si la peur de mourir / Devenait joie de vivre » (Résonances, p. 51) et induisent une connaissance nouvelle :
« Alors nous entrerions dans notre vérité
Chacun de nous conduisant l’autre
Jusqu’au seuil de lui-même. »
Le Je / Tu ouvre-t-il un itinéraire spirituel ? Comment ?
H.P. : Tout d’abord merci pour cette association que vous suggère ce premier recueil. Je n’imagine aucun rapprochement qui pourrait être plus élogieux. Je doute que cet éloge soit mérité, mais il me touche beaucoup.
Appel à une conversion, dites-vous…Peut-être plutôt ressaisissement, acte de se redresser, de se remettre debout, de reprendre la marche, rassemblement des forces vives de l’être pour continuer. Continuer quoi ? Ce que vous désignez comme l’itinéraire spirituel ? Je dirais peut-être, simplement, le chemin. L’itinéraire s’entend, pour moi, comme un trajet tracé d’avance, avec un point de départ et un point d’arrivée déterminés. Il me semble que le chemin, notre chemin terrestre, se révèle pas à pas, même si nous pouvons, parfois très tôt, le pressentir.
Cela dit, bien sûr, je crois que l’amour humain se définit par ce chemin de révélation mutuelle de la vérité propre de chacun, au-delà de tous les masques, de tous les faux fuyants de la vie sociale ordinaire.

A.M. : Le deuxième recueil, La mémoire et la voix, conduit à « Renaître ». Quelle est la part de la voix dans la mémoire ? La quête poétique consiste-t-elle, avant toute chose, à renaître ? Et qu’est-ce que cela veut dire, selon vous ?

H.P. : La voix est, pour moi, essentielle dans la mémoire. Quand il s’agit de la voix poétique, ce peut être cette musique, cette vibration particulière, cette justesse du son que le lecteur peut entendre à travers les mots du poème, qu’il va reconnaître, faire sienne. Ce peut être aussi la voix parlée, disant le poème et là, c’est le corps qui pèse de tout son poids, qui fait que la parole, véritablement, s’incarne, est un don de vie pour celui qui la reçoit. Elle peut même avoir un pouvoir de guérison. Je le sais d’expérience.
Que veut dire « renaître » ? Mais il me semble que le mot lui-même n’offre guère d’ambiguïté : il y a, dans la vie humaine, des moments où le sol se dérobe, où le sens se perd et puis la grâce d’une rencontre rend à l’être son unité, le rend, tout simplement, à la vie. Cette rencontre peut-être celle d’une personne, d’un regard, d’une œuvre d’art, d’un lieu, d’une parole. Entendue ou lue, ou même seulement perçue dans la beauté silencieuse d’un instant cette parole est toujours une voix qui se donne.
En vous répondant, je me surprends à me demander quelle sonorité devait avoir la voix du Christ…

A.M. : Toujours dans ce deuxième recueil, certains lieux, ceux de vos voyages, sont mis en valeur. Quelle est la part de certains lieux dans la quête existentielle et spirituelle ?

H.P. : Comme il y a des musiques et des voix, il y a des lieux avec lesquels on se sent en résonance, en accord. Ce peut être très physique. C’est un bien-être, une plénitude. Cela peut aussi ne pas aller sans déchirement quand, à ces lieux, sont attachés des souvenirs. Les lieux les plus émouvants sont sans doute ceux qui portent la trace d’un passé à jamais révolu mais perçu comme agissant, voire déterminant dans notre destin. Inversement, il y a des lieux qui apportent une sorte de familiarité hors du temps. Quand il s’agit de pays plus ou moins lointains, il est évident que la langue joue un grand rôle dans ce sentiment d’intimité.

A.M. : Le poème est-il « le miroir / Du devenir où l’ange advient » (p. 98) ?

H.P. : Honnêtement, je ne sais pas. Le lecteur seul peut le dire si, lisant, il perçoit une présence qui se donne dans une vraie rencontre. En tout cas il n’y a pas eu d’intention explicite de cet ordre dans l’écriture de ces mots.
A.M. : Le dévoilement du dernier poème du recueil de 1983 paraît mener directement au recueil de 1998. Si nous prenons, dans celui-ci, les poèmes qui figurent des pages 19 à 22, il semble qu’il y ait là un écho de votre activité de psychanalyste, notamment quand vous dites : « Je demande à celui qui étouffe : / Quelles larmes avez-vous retenues ? » (p. 21) Il semble que vous alliez plus loin toutefois que de simplement débusquer le refoulement. Ne s’agit-il pas plutôt pour vous d’une démarche positive, visant à susciter une épiphanie intime de l’être ?

« A quelle profondeur nous faudra-t-il descendre
Pour trouver la lumière
Sous le limon des nuits ? » (p. 20)

H.P. : De toutes façons, débusquer ou plutôt lever les refoulements serait déjà quelque chose de positif.
Dans les premiers vers que vous citez il ne s’agit pas d’un écho de ma pratique professionnelle mais du souvenir d’une confidence amicale qui m’avait beaucoup émue.
Oui, l’expression d’épiphanie intime me paraît pertinente. Je crois, en effet, qu’il y a en chacun, un foyer central qui est notre vérité, notre identité profonde, et que notre tâche est de descendre, à travers l’obscur, pour y accéder. On n’est peut-être pas très loin, ici, de ce noyau igné qui est un des thèmes récurrents de la réflexion de Claude Vigée. En ce qui me concerne je ne dissocie pas cette notion d’un centre lumineux toujours espéré, toujours à dévoiler que désigne aussi, je crois, la figure de l’ange ; je ne la dissocie pas non plus de la délivrance de cette voix singulière, évoquée tout à l’heure, qui définit chacun de nous et qui est si souvent captive, étouffée.

Rome, Thermes de Dioclétien. Photo Guy Braun

A.M. : Vous demandez la joie aux « montagnes du matin » (p. 36) et parlez du « cri, muet comme un sourire, / Des confiances unies » (p. 35). Est-ce que ce qui pourrait résumer votre quête existentielle et spirituelle n’est pas ce vers, ce poème (p. 31) : « Terre, patience d’aimer » ?

H.P. : Là encore, le terme de quête existentielle et spirituelle me déconcerte un peu. Je n’ai pas l’étoffe d’un chevalier du Graal. Mais il y a, bien sûr, l’urgence constante d’un sens, de ce « pain substantiel » ou de cette « eau vive » qui fait de nous des vivants.
Peut-être la réponse se trouve-t-elle dans cette phrase d’Yves Bonnefoy : « …lutter ainsi, en vue de la finitude, contre les abolitions, les clôtures, ce ne peut être qu’aimer, puisque c’est la présence qui s’ouvre, l’unité qui déjà s’empare de la conscience qui cherche… ».
La lutte contre les abolitions, les clôtures, cet accès libre à « l’ouvert » si cher à Rilke, est sans doute une des définitions possibles de la poésie. Elle est aussi le fil d’Ariane que le psychanalyste ne doit jamais lâcher.

A.M. : Vous avez appris le vietnamien et traduit un poète, Han Mac Tu. La traduction vous semble-t-elle prolonger votre quête poétique de résonances ?

H.P. : Bien sûr. Et c’est une grande émotion d’essayer de faire de sa propre voix l’instrument qui essaie de donner à entendre celle d’un autre, à la fois si lointain et si proche. Les grandes voix poétiques portent toute la puissance de vie de la langue et, en elle, celle de la terre, du pays dont cette langue est le symbole et le cœur. Tenter de les traduire est une aventure périlleuse, dans laquelle on s’engage avec crainte et respect, avec tendresse aussi, et qui transforme toujours, en quelque manière, l’identité de celui qui l’a vécue. Il s’agit là d’une relation personnelle, intime, et l’expérience n’est pas sans liens avec celle évoquée tout à l’heure à propos de certains voyages.
A.M. : Voudriez-vous ajouter des remarques auxquelles je n’aurais pas songé ?

H.P. : Si vous le permettez, je voudrais d’abord vous prier de me pardonner, ensuite vous remercier.
Me pardonner d’avoir, un peu brutalement, peut-être, écarté d’instinct certains concepts que, d’une certaine façon, je ne réussissais pas à entendre, où il m’était difficile de me reconnaître et d’avoir infléchi vos questions vers un terrain qui m’est plus familier.
Vous remercier, aussi et surtout, pour votre lecture si attentive, le choix que vous avez fait du titre de cet entretien et des différentes citations. Il y a toujours, dans ce que l’on a écrit, des instants où l’on sait que l’on a été au plus près de l’essentiel, et je vous remercie de les avoir aperçus.

A.M. : Je vous remercie vivement.

Bibliographie :

Poèmes : Résonances. Paris, 1978.
La mémoire et la voix. Paris, 1983.
Le dévoilement. Arfuyen, Le Noroît, 1998.
Ce qui demeure. Qui Vive, N° 21, 1982.
Apprentissage, in Identity and Alterity in French-Language Literatures- Thresholds of Otherness, International Conference in honour of Professor Roger Little, Grant and Cutler, 2002.
Variations. Temporel N° 4, septembre 2005.

Essais : Figures de l’ange dans l’œuvre de Claude Vigée, in La Terre et le Souffle, Rencontre autour de Claude Vigée, Colloque de Cerisy, août 1988, sous la direction d’Hélène Péras et Michèle Finck. Albin Michel 1992.
Que maintenant soit le miroir… Poésie 89,N° 29.
Définitions croisées. L’Information psychiatrique, vol.80, N°6, Métissages, juin-juillet 2004.
Le dévoilement. Le Coq-Héron, Psychanalyse et création littéraire, N° 185. Erès 2006.
Confidences avant la nuit(Prologue). Le Coq Héron, L’expérience analytique en tant qu’expérience poétique, N° 189. Erès 2007.

Traductions : Michael Edwards, Pierres levées. Polyphonies, N° 4, automne 1986.
Michael Edwards, De la nuit et du jour (extraits). Polyphonies, N° 8, hiver 1988-89.
Hàn Mặc Tử , Le Hameau des Roseaux, en collaboration avec Vu Thi Bich. Arfuyen, 2001.
Hàn Mặc Tử et la rivière des Parfums. Bulletin de la Nouvelle Association des Amis du Vieux Hué, N° 7, décembre 2002.
Hàn Mặc Tử, Promenade en saison de lune. Bulletin de la Nouvelle Association des Amis du Vieux Hué, N° 10, septembre 2007.
Nguyễn Du, Oraison pour les âmes errantes. Bulletin de la Nouvelle Association des Amis du Vieux Hué, N° 8, janvier 2004.


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