Temporel.fr

Accueil > à l’écoute > Notes de lecture > Ted Hughes

Ted Hughes

9 mars 2007

par Caroline Andriot-Saillant

Ted Hughes, Selected Translations, Edited by Daniel Weissbort, Faber and Faber, 2006.

L’activité de traducteur de Ted Hughes (1930-1998) accompagna continuellement son activité d’écriture poétique. L’ouvrage conçu par Daniel Weissbort, qui fut un très proche collaborateur du poète, fondant avec lui la revue Modern Poetry in Translation en 1965, a pour vocation d’éclairer le sens de ce travail en relation avec l’écriture de création. La richesse de la sélection des extraits traduits par Ted Hughes, la présentation précise des auteurs traduits et des circonstances de la rencontre, ainsi que les textes critiques en annexe, permettent de formuler des hypothèses stimulantes sur la place de cette activité chez un grand poète du XXe siècle.

L’introduction de Daniel Weissbort exprime un positionnement clair de Ted Hughes qu’il partage très certainement en tant que Professeur honoraire du Centre de Traduction de l’Université de Warwick : la traduction de la poésie est possible. L’intuition s’est fondée chez Ted Hughes sur la lecture et l’utilisation de transcriptions littérales de poèmes étrangers (ceux de János Pilinszky par exemple), dont la force originelle échapperait ainsi au polissage final du texte traduit. Celui-ci conserverait une étrangeté qui nourrirait en retour la pratique de la langue maternelle. La traduction participe ainsi de la recréation de sa propre langue : c’est le point essentiel sur lequel Daniel Weissbort s’appuie pour affirmer que la traduction de Ted Hughes fait œuvre et fait partie de son œuvre. La traduction ne produit en rien des équivalents.
Dans le cas de Ted Hughes, la lecture et la traduction se situent en amont de l’invention créatrice : le poète expérimente la recherche d’un nouveau langage, plus simple et plus direct, pour dépasser ce que Daniel Weissbort appelle la « dextérité et le langage poétique brillant » de Ted Hughes. L’intérêt qu’il porta aux poètes d’Europe de l’Est de l’après-guerre s’expliquerait par cette quête d’un « langage élémentaire », d’une raréfaction qui jette le doute sur le langage lui-même, au contact d’expériences humaines extrêmes, que le poète anglais n’aura pas vécues. Le devenir du langage est alors symptomatique du devenir philosophique de l’Occident, lieu d’interrogation continuelle. La mise en scène des conflits historiques de l’esprit humain trouve sa place dans la traduction de grandes œuvres théâtrales antiques et classiques (Sénèque, Eschyle, Euripide, Racine) dont les intrigues reprennent des épisodes mythiques.
Les extraits proposés dans l’ordre chronologique ont des statuts divers : il peut s’agir de traductions-adaptations comme l’extrait du Bardo Thödol destiné à un livret d’opéra commandé en 1957 par le compositeur sino-américain Chou Wen-chung. Il peut s’agir de projets de publication pour tel ou tel numéro de Modern Poetry in Translation, comme l’extraordinaire « The Boy Changed into a Stag Cries Out at the Gate of Secrets » de Ferenc Juhász. Les traductions (approximatives) de Du Mouvement ou de l’immobilité de Douve d’Yves Bonnefoy ont été retrouvées en 2003 et déchiffrées par Anthony Rudolf (traducteur d’Yves Bonnefoy) dans les carnets de Ted Hughes, conservés dans les Collections spéciales de l’Université d’Emory, à Atlanta. La traduction d’Oedipus de Sénèque fut accomplie sur la demande de Peter Brook. Elle fut montée en mars 1968 et publiée par Faber et Faber en 1969. La technique de Ted Hughes mérite d’être signalée : faute d’une connaissance précise de la langue étrangère, il s’appuyait souvent sur une transcription littérale qu’il sollicitait, parfois auprès du poète lui-même, comme ce fut le cas pour Yehuda Amichai. Ou bien il s’appuyait sur une traduction érudite littérale, comme celle de Franck Justus Miller pour Sénèque (1917). Le parti pris littéral de Ted Hughes pouvait alors fort bien se passer du texte source : il réécrivit ainsi le poème de Ferenc Juhász à partir d’une traduction contemporaine de Kenneth McRobbie qu’il ne jugeait pas satisfaisante sur le plan poétique. Les précieux documents en annexe de l’ouvrage, qui font figurer plusieurs traductions, permettent alors d’apprécier les écarts et les choix de Ted Hughes. Mais dans le cas de la traduction des vers 350 à 450 du chant V de l’Odyssée, demandée en 1960 par Anthony Thwaite à Ted Hughes pour une émission à la BBC, on ignore sur quelle traduction il s’est appuyé.
Le français était sans doute la langue étrangère la mieux connue de Ted Hughes, et l’ensemble constitué par les poèmes traduits d’Eluard à partir d’un Choix de poèmes publié par Gallimard est particulièrement frappant. Ted Hughes a trouvé là une liberté dans la composition musicale du poème (évoquée dans une lettre à sa sœur Olwyn Hughes de 1961) qui lui permet d’inventer en anglais ce qui manque à ses yeux dans la poésie de ses contemporains. A cet égard, l’éclectisme de l’ouvrage conduit le lecteur à s’interroger sur les raisons d’une curiosité qui dépasse le simple souci d’érudition. Le poète qui identifiait la création poétique au vol chamanique et qui décelait ce dernier dans la structure profonde de toutes les grandes épopées du patrimoine mondial (du Livre des morts tibétain à l’Odyssée) traversa les frontières de sa propre individualité dans l’approche au plus près de la langue de l’autre. Et le renouvellement du langage dans son expression directe et simplifiée, tel que Ted Hughes le saisit dans la poésie d’Europe de l’Est, est mis au service d’une puissance incantatoire ou épique dont le traducteur fait le choix prioritaire.
La rudesse primitive anti-moderniste d’un substrat folklorique ou mythologique est perçue comme le matériau universel du poète. Cette rudesse peut aller jusqu’au retournement absurde ou clownesque du langage contre lui-même, comme dans la pièce de Schéhadé Histoire de Vasco (1957) dont les corbeaux croassants annoncent l’anti-Genèse de Crow (1970). La sélection et les commentaires de Daniel Weissbort, qui accordent une large place au travail pour la scène, rendent sensible la cohérence profonde d’un projet poétique dont l’ambition collective rejoint parfois le sens du théâtre défini par Artaud. C’est assurément un pan inexploré de l’œuvre qui s’ouvre grâce à cette publication d’extraits souvent inédits.


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page