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Sylvie Weil : prose

26 avril 2010

par Sylvie Weil

American Road Story

Il est presque midi. Le ciel est bleu. Pas un nuage. Dans trois heures, Lise sera à New York. Elle passera une soirée tranquille chez les amis qui l’hébergent. Demain elle aura toute la matinée pour… Pour rien. Pour boire son café sans hâte. Pour attendre, ensuite. On ne va pas chez le coiffeur, on ne songe pas à se maquiller quand il s’agit de rencontrer le vrai amour.

Au moment où elle va s’engager sur l’autoroute, elle s’aperçoit que les freins réagissent mollement. Elle s’arrête et laisse plusieurs voitures la dépasser. Elle hésite. Elle imagine un gros titre du genre : “Elle volait vers le bonheur, ses freins l’ont trahie.” C’est idiot, bien sûr, l’idée du gros titre. N’empêche. On ne conduit pas avec des freins qui risquent de lâcher. Même, et surtout, quand il s’agit de voler vers le bonheur.

Elle se souvient qu’elle a traversé un village, ou plutôt un hameau, peu avant
d’arriver à la rampe d’accès de l’autoroute. Il lui semble avoir aperçu quelque chose qui ressemblait à un garage. Elle rebrousse chemin et trouve bientôt, en effet, sur sa droite, en plein dans un tournant, trois ou quatre constructions basses dont l’une abrite un garage qui ne paie pas de mine. Deux mécaniciens s’y affairent. Le plus jeune des deux prend la place de Lise dans la voiture, fait quelques manœuvres, ressort, regarde Lise et prononce laconiquement :

- Les plaquettes des freins sont usées mais je n’ai pas celles qu’il faut.
Elle, tout de suite inquiète :
-Qu’est-ce que je vais faire ?
Le mécanicien est couvert de cambouis. Combinaison, mains, cou, visage, des cheveux assez ras qui doivent être blonds, tout est noir. Seuls des yeux très bleus jettent une note claire. Il sourit.

- Attendre. Mon frère doit aller à Schenectady. Il rapportera les plaquettes.
Elle se livre à un calcul rapide. Une heure de route pour Schenectady, qui sait pour combien de temps le frère en a, là-bas, une heure pour revenir. De toute façon elle n’a pas le choix.
On lui indique un siège, une vieille banquette de voiture, recouverte de plastique. Elle s’y installe avec son sac, en sort de la lecture, un roman pas très intéressant, elle va le terminer assez vite et ensuite ? Une promenade ? Dans quelle direction ? Elle pense qu’il faudrait toujours voyager avec Guerre et Paix, de Tolstoy. Elle commence à lire, sans rien retenir de ce qu’elle lit. Elle songe à la rencontre du lendemain. Elle n’a passé avec lui qu’une soirée, dîner puis promenade à la fête de San Gennaro dans le quartier italien du Bronx. Il y a de cela quinze jours. Ensuite elle est venue retrouver des amis dans le Vermont. Pendant quinze jours elle les a harcelés de questions, répétant : C’est lui, oui, c’est lui que je cherchais depuis toujours. Crois-tu que ce soit réciproque ? - Bien sûr que c’est réciproque, pourquoi pas, répondaient les amis. - C’est fou, non, après une seule soirée, interrogeait-elle sans se lasser. - Non, pas fou, tout ira bien, tu verras. Les amis souriaient, rassurants, indulgents.

L’odeur âcre et chaude du caoutchouc, mêlée à celle de l’essence, l’étourdit un peu. L’endort. Curieusement, le bruit des coups de marteau sur le métal et celui, prolongé, strident, du chalumeau, au lieu de lui donner la migraine, la bercent. La ramènent dans le village de la Sarthe où la maison de sa grand-mère jouxtait l’atelier du charron. Lenteur d’un après-midi d’été, sonorités familières, rythmées, du métal qui heurte le métal, sonorités mâles, bruits de gladiateurs, épées frappant les boucliers.
Mouches et guêpes vont et viennent, affairées, bourdonnantes. Lise somnole, penchée sur son livre. Une somnolence délicieuse. Dans ce lieu sale et obscur, elle se sent extraordinairement en sécurité, à l’abri, livrée au temps qui s’écoule de lui-même, en douceur, sans qu’elle ait envers lui la moindre obligation. Un état d’enfance.

Elle est sortie de sa torpeur par le mécanicien. Il se tient debout devant elle. Il lui dit qu’il s’appelle Bob. Il lui propose d’aller déjeuner. D’un geste il lui désigne l’épicerie, en face, de l’autre côté de la route.

Ils se sont assis à l’unique table, une table carrée bancale et recouverte d’un formica craquelé. Les vitres sont presque opaques à force d’être crasseuses. Ils mangent des sandwiches, et boivent du café dans des gobelets en carton. Le café est mauvais. Une eau de vaisselle laiteuse et sucrée qui laisse pourtant derrière elle un goût amer.

Bob a remarqué qu’elle lisait un livre français. Elle lui dit qu’elle est française, qu’elle est venue passer ses vacances en Nouvelle Angleterre.
Bob, enchanté, s’exclame :

- Une Frenchie ! Nous n’en voyons pas beaucoup, ici.
Elle ne lui dit pas qu’elle a rendez-vous le lendemain, à New York, avec un homme qu’elle va aimer.

Les yeux de Bob sont vraiment bleus. Il a un bon sourire. Il parle d’un livre qu’il a lu, un livre qui explique qu’il faut sauver l’Amérique, sauver la nature, les forêts, les lacs, les animaux menacés par le big business. Bob parle de l’Antéchrist, il pense que l’Amérique est tombée entre les mains de l’Antéchrist. Lise ne suit pas très bien. Elle dit que c’est un sujet sur lequel elle n’est pas très informée. Elle n’y a pas réfléchi.
Leur café bu, ils retraversent la route. Lise se rassied, lit et somnole tour à tour. Enfin elle voit revenir la voiture du frère, elle voit le frère parler un moment avec Bob, puis redémarrer et disparaître. Bob disparaît à son tour, sous la voiture de Lise.

Quand Bob lui annonce que la réparation est terminée, l’après-midi est déjà largement entamé. Bob invite Lise à prendre place au volant de sa voiture, puis il s’assied à côté d’elle. Elle pense qu’il va mettre du cambouis sur le siège et ça l’ennuie, mais déjà il a refermé la portière et lui propose de conduire un peu pour s’assurer que tout fonctionne bien. Il lui désigne une petite route qui monte vers la gauche. Docile, elle suit ses indications, tourne à gauche, roule quelques instants et tout à coup, gorge sèche comme un désert, mains soudain transpirantes et glacées de terreur, crispées sur le volant, se réveille de sa somnolence : où l’emmène-t-il ?

Elle tente de se rassurer. Tout le monde le connaît, tout le monde connaît le mécanicien. Mais qu’est-ce que tout le monde, dans ce coin perdu ? Le vieux, dans le garage, doit être de mèche, ainsi que le frère. Et aussi la grosse blondasse qui leur a servi des sandwiches. Tous de mèche. Tous complices pour faciliter à ce Bob au regard si bleu son métier de tueur de jeunes femmes dont les freins ont cédé au moment où elles allaient se lancer sur l’autoroute. D’ailleurs, ses freins n’ont pas vraiment cédé. Cette histoire de plaquettes qu’il fallait aller chercher très loin est une invention, un piège.

- Ici, on tourne à droite. C’est très joli, par là. De tous les endroits que je connais, c’est celui-là mon préféré.

La voix de l’homme est douce, son débit un peu lent. Un accent yankee, pas désagréable à entendre. Rien n’empêche un assassin d’avoir un accent agréable. Lise tourne à droite, incapable de ne pas obéir, envahie par une sorte de docilité effarée. La docilité de la victime prise au piège. Effectuer un virage brusque ? Pour aller où ? Dans le fossé ? Dans un arbre ? Elle ne conduit déjà pas tellement bien.
Steady now ! S’agit pas de nous mettre dans le décor !
Il prononce ces mots sans hâte, sans élever la voix et il sourit. Imperturbable. Tandis qu’elle, elle pense : Mon fils sera orphelin, alors qu’il avait tant besoin de moi. Toute sa vie il me détestera de l’avoir oublié au point de m’être laissé assassiner dans un bois. Ce Yankee silencieux et tranquille va me violer et m’étrangler dans son endroit préféré. Préféré parce que pratique et discret pour violer et étrangler.
Elle entend la voix désolée de sa mère : Est-ce que je ne t’avais pas appris à te méfier des inconnus ? A ne jamais accepter de bonbons, même offerts par des vieilles dames à l’air inoffensif ? Et maintenant, à quoi, mais à quoi pensais-tu ?
Maintenant, elle aussi, comme tant d’autres qui ne se sont pas méfiées. Alors qu’à New York l’attendait le vrai amour. C’est trop bête.

- C’est là, on entre dans le bois et on y est.
Elle pense : Voilà où mon corps sera retrouvé. Quand ? Par qui ?
Elle conduit comme un automate, elle est en train de vivre l’intérieur caché du fait divers, le moment qui précède le meurtre, le moment que le fait divers ne raconte jamais, et pour cause. Elle est en train de vivre l’instant où la victime comprend qu’elle a commis une erreur irréparable, cet instant de solitude horrible, définitive, qu’elle ne pourra partager avec personne.

Bob dit :
- Nous y sommes.
Elle arrête la voiture. Ils sont au bord d’un étang nourri par une petite chute d’eau. La surface de l’étang est propre et verte car elle reflète les arbres. Tandis que, par réflexe, elle tire le frein à main, Bob a déjà ouvert la portière. Sans plus s’occuper de Lise, il marche vers l’étang, défait sa combinaison de mécanicien pour en émerger, nu et blanc, aussi lisse que l’eau où il plonge tandis qu’elle, rivée sur son siège, ahurie, pense soudain : l’amant de Lady Chatterley !

Ce serait pourtant le moment de fuir. De fermer la portière et d’appuyer sur l’accélérateur. Le temps qu’il sorte de l’eau, elle aurait fait demi-tour. Elle y songe, mais elle y songe au conditionnel : ce serait le moment. Le corps blanc et lisse qui est sorti de la combinaison couverte de cambouis ne lui donne aucune envie de fuir. Tout a changé. Le paysage n’est plus le même. Elle est au bord d’un bel étang où nage un garçon souple comme une otarie. Au-dessus d’elle, les cimes des grands arbres se rejoignent, laissant tout de même entrevoir des petits lambeaux de ciel encore clair. Des rayons de lumière jouent au-dessus de l’eau. Un merle chante, follement. L’amant de Lady Chatterley remonte à la surface, souffle de l’eau, la regarde en riant, lui fait signe de le rejoindre.

Elle crie :
- Je n’ai pas mon maillot de bain.
Il répond très sérieusement :
-Quelle importance ? Il n’y a personne.
Comme si lui ne comptait pas.
Alors, très vite, elle retire son T-shirt, sa jupe. Quand elle s’approche de l’eau, elle ne le voit plus nulle part. Il a plongé. Elle se dit que l’amant de Lady Chatterley a d’excellentes manières. Il ne veut pas qu’elle soit gênée. A son tour, elle entre dans l’eau fraîche, avance avec précaution, car elle a peur de perdre pied. Elle s’arrête lorsque l’eau lui arrive aux épaules.

Quand il fait surface, juste devant elle, cela lui paraît tout naturel. Tout naturel aussi qu’il tende les bras vers elle pour l’attirer contre lui, tout naturel qu’il l’embrasse. Tout naturel qu’il l’embrasse très bien.

Tout naturel, encore, lorsqu’ils remontent en voiture, qu’il lui propose de se rendre chez lui.
La maison est une grande maison blanche, comme il y en a tant dans la région, ni belle ni laide, avec des pignons et une véranda. Le tout aurait besoin d’un coup de peinture. Il commence par lui faire visiter le jardin potager, dont il est fier. Il aime manger des légumes frais. Il pense que c’est important, les légumes frais.

Tout en longeant les rangées de tomates et de haricots, de poivrons et de courgettes, ils parlent. Il raconte qu’il a fait la guerre du Viêt-Nam, qu’il y a perdu
plusieurs copains. Il les a vus exploser en mille morceaux juste à côté de lui.

Elle, elle lui confie qu’elle a un fils de dix ans dont la santé lui cause beaucoup de souci.
Et voilà que, d’un coup, la peur la reprend et lui tord le ventre. Beaucoup de gars sont revenus du Viêt-Nam fous. Complètement détraqués. Et si ce mécanicien aux yeux bleus, avec ses airs paisibles, ses baignades en apparence impromptues, mais peut-être, au contraire, soigneusement programmées, et son innocent jardin potager, si ce Bob était justement l’un d’eux ? Revenu fou, rempli de haine, obsédé de cette histoire d’Antéchrist à laquelle Lise n’a rien compris. Elle a constaté qu’aucune autre habitation n’est visible. La maison blanche se dresse, seule, au milieu de la campagne. Alors, apercevant une courge plus grosse que les autres, une courge vraiment énorme qui dépasse de sous les feuilles et doit être à peine mangeable, Lise se penche et la ramasse. Elle va la garder sur elle. Elle se dit : s’il devient méchant, violent, s’il me menace, je ne serai pas sans défense. Je l’assommerai avec la courge géante et ça me donnera le temps de courir jusqu’à ma voiture.

Elle se sent plus calme, rassurée par ses projets d’autodéfense. Bob marche devant elle. Sans se retourner, il demande d’une voix tranquille, à peine moqueuse :
- Tu veux que nous cuisions cette courge pour le dîner ? Elle ne sera pas très bonne, tu sais. Plutôt coriace.
La véranda est jonchée de vieux outils. La maison, dès l’entrée, sent le grenier. Une odeur chaude et simple de poussière et de foin, de soleil et de vieux meubles. L’escalier de bois craque un peu. La chambre est éclairée par trois lucarnes, devant lesquelles dansent d’épaisses colonnes de poussière. Le lit est un très grand, très vieux lit aux montants de fer forgé. Doucement, Bob pousse Lise vers le lit. Tous deux ont encore sur leur peau l’odeur de l’étang, une odeur fade et fraîche de mousse et de vase.

Plus tard, il la taquine :
- La courge, c’était pour te défendre ? Remarque, je te comprends. Mais la courge ne t’aurait pas servi à grand-chose.
Il la caresse. Il navigue sur le corps de Lise comme il nageait tout à l’heure dans l’étang au milieu des bois.
Il dit :
- Pas mal, non, pour un mécano, dans un bled perdu au milieu de nulle part ? Le mécano auquel tu as affaire ne s’y connaît pas qu’en freins et en boîtes de vitesses !

Il rit, il l’appelle My little French queen ! Ma princesse venue de loin.
Lorsque, par les lucarnes, il n’entre plus dans la chambre qu’une vague lueur grisâtre, ils s’aperçoivent qu’ils ont faim. Ils descendent dans la cuisine. Bob prépare des hamburgers et des haricots verts de son jardin puis, quand ils ont fini de manger, il annonce qu’il va lui montrer des choses qu’elle n’a jamais vues.
Cette fois, c’est en jeep qu’ils partent dans la nuit. Presque tout de suite ils quittent la route pavée, s’engagent sur une route étroite qui s’enfonce dans la forêt, grimpe, et bientôt n’est plus qu’un étroit chemin broussailleux. La jeep a raison de tous les obstacles. La forêt est épaisse et noire. Parfois, au moment où Lise s’y attend le moins, ils débouchent sur une clairière illuminée par un brillant croissant de lune. Alors ils descendent de la jeep, ils écoutent les bruits de la forêt autour d’eux. Pour la première fois de sa vie, Lise entend l’horrible glapissement des renards. Et l’espèce de petit gémissement de l’ours noir. Bob rit, de son rire tranquille que Lise commence à aimer.

- On n’imagine pas que le renard, qui est si joli, puisse avoir un cri si déplaisant. Ni que les ours poussent des cris de bébé. Les citadins ne savent pas que c’est la nuit que la forêt s’éveille et vit. Pour voir les castors, par exemple, c’est la nuit qu’il faut longer les étangs.

Il l’entraîne, ils courent dans les hautes herbes, remontent dans la jeep, s’embrassent, avant de s’enfoncer encore plus loin dans la forêt. Ils vont voir un étang où des castors s’affairent à ronger des troncs d’arbres pour construire leur cité lacustre.
Bob hulule et les chouettes lui répondent. Il sait dans quels arbres dorment les faucons, il explique à Lise que le vol d’un faucon varie selon les heures du jour et la température de l’air.

La lune descend vers l’horizon, il fait plus sombre, même dans les clairières. Bob raconte ses années de Viêt-Nam. Il dit qu’il n’est jamais allé au bordel, là-bas. Il a vu les maladies horribles qu’en rapportaient ses copains. Il pense que c’était la punition de Dieu.

Le vent se lève, la forêt grince et craque de partout, les arbres se frottent et se cognent les uns contre les autres. Lise frissonne. Bob retire aussitôt son pull-over et l’en couvre. Elle trouve rassurante la légère odeur de cambouis qui se dégage de la laine rêche. Bob lui passe le bras autour des épaules et la tient contre lui.

- N’aie pas peur. La nature, qui est la création de Dieu, ne nous veut aucun mal. Nous sommes Adam et Eve. Dieu bénit l’amour entre l’homme et la femme. Il l’a prouvé. Mais les gens ne sont pas au courant.
Lise est intriguée.
- Prouvé ? Comment cela ?
-Il a créé le clitoris.

Lise n’est pas certaine d’avoir bien entendu. C’est peut-être l’accent yankee. Ou bien il se moque d’elle. Elle scrute son visage et voit, malgré l’obscurité, qu’il est parfaitement sérieux. Déjà il enchaîne, de sa voix grave et douce :
- Lorsque j’apprends qu’un mariage va se célébrer dans la région, je rends visite au futur marié. Je lui explique que Dieu aime les mariages et déteste les divorces. Je lui explique que, dans son désir d’éviter le divorce, Dieu a créé le clitoris. C’est l’évidence même. Or, beaucoup de gens, hommes et femmes, ignorent l’existence du clitoris. Personne ne les a mis au courant, tu comprends. Ils se marient. Même si elle sait, car cela arrive, la jeune mariée n’ose pas le dire à son mari. Elle a honte. De déception en déception, ils en viennent au divorce. Le divorce fait pleurer Dieu. Donc, moi, Bob, le mécano d’un garage de rien du tout situé au milieu de nulle part, je me suis donné pour mission d’instruire les garçons qui projettent de se marier. Je leur explique le clitoris.

Bob tient toujours Lise par les épaules. Il l’embrasse. Il dit :
- Quand on a vu ce que j’ai vu, là-bas, au Viêt-Nam, et qu’on a eu la chance de revenir, on fait le tri. On oublie tout pour ne retenir que ce qui est important. Mais viens, j’ai autre chose à te montrer.
La jeep peine et ronfle sur une route presque inexistante qui monte, redescend, se tortille en lacets, et voilà que soudain ils ont devant eux, violemment éclairée, une piste ovale où sont lancées une douzaine de voitures comme Lise n’en a jamais vu. Des voitures-Frankenstein, fabriquées de grosses pièces mal assorties. A cause du bruit de la jeep, Lise n’avait rien entendu, ni le crissement des roues énormes sur la terre, ni les vrombissements aigus des moteurs.

Autour de la piste, des spectateurs fantômes se tiennent debout dans la semi-obscurité, des hommes et des femmes aux figures blanchâtres, aux cous épais, aux épaules larges. Un certain nombre de casquettes de baseball. Les yeux de Lise s’attardent un moment sur le visage rond, blême et gras d’une femme aux cheveux mal peignés, vêtue d’un gros blouson d’homme.

- Tu vois, les gens des bois ont, eux aussi, leurs distractions.
A nouveau la jeep s’enfonce dans la forêt. La piste de course et les voitures extra-terrestres n’ont jamais existé.

Quand ils rentrent dans la maison, dans la chambre aux trois lucarnes, Lise a l’impression de rentrer chez elle. La poitrine solide et lisse de Bob est un rempart. Lise s’endort en paix, serrée contre l’homme qui croit en Dieu et au clitoris.

Au réveil, le soleil inonde la chambre. Bob a fait du café. Il lui dit :

- Reste. Nous nous marierons. Ton fils grandira ici. Il jouera dans le jardin. A force de respirer le bon air il ne sera plus fragile. Je lui apprendrai un métier. Le mien n’est pas mauvais, tu sais, le mécanicien gagne bien sa vie. Toi, tu feras ce qui te plaît. Reste. Tu seras ma princesse venue de loin, my little French queen.

Le soleil du matin est doux, comme un ami très tendre, le café est bon, Lise écoute Bob, se laisse bercer par sa voix de Yankee, par les syllabes un peu étouffées. Elle aime la façon dont il dit my little French queen, jamais elle n’a été cela pour personne, elle serait la princesse dans le conte de fées, elle resterait dans la cabane au milieu de la forêt, la cabane qui serait en réalité un palais, et ils y vivraient toujours heureux. Lise écoute Bob parler et elle l’aime. De tout son coeur elle l’aime. Elle est sa princesse venue de loin. Elle imagine son fils courant dans le jardin potager.

Mais petit à petit, elle sent la tristesse la gagner, car elle sait qu’elle va bientôt remonter en voiture, s’élancer sur l’autoroute, rouler vers New York où l’attend le vrai amour.

Le jardin potager s’éloigne, et aussi la grande maison blanche. La route est poussiéreuse, il fait chaud, Lise agite une dernière fois le bras par la fenêtre de la voiture, dans un grand geste qui se veut joyeux, insouciant, prometteur. Dans un grand geste menteur.

Elle passe devant le garage, elle aperçoit le vieux penché sur un moteur. Puis elle retrouve l’autoroute. Elle est triste. Elle aurait voulu être la princesse du mécanicien, dans un bled perdu au milieu de nulle part.

Photographie d'Anne Mounic


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