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Sylvie Reff, par Heidi Traendlin

23 septembre 2015

par Heidi Traendlin

Sylvie Reff, Schrei. Strasbourg : BF Editeur, 2014.

« Schrei », le nouveau recueil de poésie de Sylvie Reff paru aux éditions BF à Strasbourg réunit deux poèmes  : « De Zopf = La natte » qui évoque la fin tragique d’une grand-mère placée par ses enfants dans une maison de retraite et « De Zwang = La contrainte », un dialogue entre une fille et son père âgé et malade.
« La natte » est la reprise d’un texte publié en 2000 chez le même éditeur. Comme le second, il se caractérise par sa composition alternée en trois langues, celles qui sont encore en vigueur dans la poésie alsacienne : le français, l’allemand et l’alsacien « qui ne faisaient qu’une seule sous nos peaux », nous rappelle l’auteur. L’univers sonore ainsi restitué est celui de la génération née en Alsace après la Deuxième Guerre mondiale, quand les enfants parlaient généralement l’alsacien en famille, apprenaient le français à l’école et entendaient parfois l’allemand à l’église ou plus rarement de la bouche des aînés qui avaient vécus l’Annexion en 1940 et la germanisation impitoyable sous le règne de Hitler.
Par le truchement des figures maternelle et paternelle dont elle raconte les cours de vie, Sylvie Reff appréhende l’histoire de son pays natal où elle a grandi et vit encore aujourd’hui, souffrant d’ « une déchirure qui sans cesse zigzague / d’une langue à l’autre, d’une guerre à l’autre ». Le lecteur entre dans ces récits portés par le souffle poétique dont les ruptures et les reprises aident à se familiariser avec un silence lourd et douloureux qui sépare des langues si intimement liées. La natte est le symbole de la vie des femmes, des épouses et des mères nées au début du XXème siècle en Alsace allemande. Annele est une paysanne dont l’auteur restitue une parole déchue dans l’ignorance et le mépris général :
La douleur a jeté ses frusques / dans l’étuve du samedi, / avec quoi laverons-nous / toutes ces paroles pas dites / dans une bouche interdite ?
Ce récit en vers témoigne avec force et courage de la génération rendue muette par les conflits linguistiques, ainsi que de l’abandon et de la solitude des personnes âgées. Sylvie Reff dénoue les langues comme personne ne l’a fait pour la tresse blanche et soyeuse de la vieille dame. La parole poétique qui résonne entre terre et ciel est à la fois une oraison funèbre et un chant de vie,
au soir tu n’y tiens plus / il te faut descendre vers la fraîcheur / de la terre. Alors tu étends / ton rêve entre les montagnes // et l’âme se souvient qu’elle sait voler.
Un extrait du second texte « De Zwàng » est paru dans l’anthologie bilingue de poésie alsacienne « Pluie de noix » publiée par l’Association des Amis de l’œuvre de Claude Vigée. Dans ce poème, Sylvie Reff reprend la lutte pour rompre le silence qui fut celle de ses aînés, poètes nés dans l’Entre-deux guerres tels que Claude Vigée, André Weckmann, Conrad Winter et d’autres... Elle se confronte avec la figure paternelle d’un « Malgré-nous » enrôlé de force dans l’Armée allemande qui n’est pas resté silencieux sur les déchirements et les souffrances qu’il a subis en refusant de se soumettre aux ordres nazis :
L’Annexion te prend de court / refusant de saluer la croix gammée, tu échappes de peu / à un lynchage par la Hitlerjugend. / Puis à un premier envoi au camp de rééducation de Schirmeck / pour avoir refusé / d’encadrer de jeunes sportifs (…)
Cependant, le récit paternel n’a pas pu résister face à l’enseignement scolaire dans « la langue de bois des manuels d’histoire » sans égard pour la psyché enfantine :
Durant le cours d’histoire, je venais de comprendre / qu’il avait combattu chez l’ennemi, / sous l’uniforme abhorré de la Wehrmacht : / mon père, un boche ! / je lui déclarai qu’il n’était plus mon père
La vie des soldats alsaciens contraints à se battre sous le drapeau ennemi sous peine de mort ou de représailles n’est pas portée à la connaissance des élèves. Le dilemme vécu individuellement par les Malgré-nous ainsi que leur souffrance restent ignorés, sinon niés. Au doute porté sur la langue alsacienne interdite au lendemain de la Libération, s’ajoute la négation de la figure paternelle, de son expérience vécue et de son témoignage.
Ce sont des paroles poignantes et tragiques à l’heure de la mort du père suscitées par la volonté de sortir du piège du dénie de l’histoire, libérant le désir de vivre, d’aimer et de parler encore :
La mort se tait, l’amour parle / tente l’impossible parole des pères / qui n’ont pas osé, qui n’ont pas pu. (…) / Nos chaires se touchent, nos peines se mêlent, / pires peines des pères sans paroles permises (…) / Nous ne mourrons pas de nous taire, papa, / nous ne partirons pas sans parler (…)
Ce recueil trilingue est rempli de ferveur, de beauté, de vers sonores et rythmés. Le double cri de révolte et d’impuissance se mue à la fin en un chant de joie cosmique. Saisie par les apparitions de l’instant, Sylvie Reff aspire à dire l’universel : le doute, les obsessions et les espoirs du désir. Qu’y-a-t-il de plus singulier, de plus humain ?
N’entends-tu pas ? C’est Pâques aujourd’hui / l’amour chante dans tous les arbres / jamais on ne peut se séparer de la vie / elle fredonne dans les semences / elle soulève la mort / tu peux te réjouir, cher père / l’Alsace n’est plus très loin à présent.
Heersch nit ? Es isch Ostere hit / d’Lieb singt en alle Baim / kànnsch di nie vum Läwe trenne / es singt em Soot, es lepft de Dood / kànnsch di freije, liewer Vàder / s’Elsàss isch jetzt nem meh wit.


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