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Sylvie Largeaud-Ortega

20 avril 2013

par Anne Mounic

Sylvie Largeaud-Ortega, Ainsi Soit-Ile : Littérature et anthropologie dans les Contes des mers du sud de Robert Louis Stevenson. Paris : Honoré Champion, 2012.


Le titre de cet ouvrage contient les grandes lignes de son propos, et nous y trouvons d’emblée cette question : « Pourquoi littérature et anthropologie ? Parce que Robert Louis Stevenson était écrivain, et anthropologue du Pacifique. » (p. 13) Sylvie Largeaud-Ortega, en ces pages très denses, n’a toutefois pas l’impression d’avoir épuisé son sujet puisqu’elle termine sur une ouverture vers un approfondissement : « Nous-même, balbutiant en anthropologie, nous aurons à nous instruire davantage de cette science, pour espérer poursuivre plus avant son dialogue avec la littérature du Pacifique. » (p. 563)
L’ouvrage s’articule autour de quatre grands axes : « Le mythe des mers du Sud », « L’impérialisme, côté occidental », « L’impérialisme, côté océanien », et « Le nouvel homme, et la femme océaniens ». L’auteur, qui enseigne à l’Université de Polynésie française et ne parle donc pas dans l’abstrait, précise son propos dans l’introduction : « Notre démarche se définira ainsi : en quoi le travail anthropologique de Stevenson infléchit-il le récit littéraire ? Quels éléments constitutifs du discours anthropologique le discours narratif produit-il ? Comment ses récits s’inscrivent-ils dans la littérature du Pacifique ou dans les récit du temps des origines ? » (p. 31)

Stevenson, écrivant ses différents contes, rassemblés contre son avis sous le titre Contes des Mers du Sud et publiés en 1996 (p. 15), se heurte au « mythe des mers du Sud » forgé par Bougainville, sorte de fantasme du retour aux origines, aveugle au visage d’autrui : « Au lieu de rencontrer l’Autre, ils voient le Même : leur propre image idéale. » (p. 37) Ce mythe emprunte à la Bible ainsi qu’à la culture antique. « Leur lagon, ou l’immense Pacifique, n’est qu’un miroir où tel Narcisse, l’Occident observe son propre reflet. » (p. 39) Il est inséparable de la domination occidentale sur ces îles : « Sur Nouvelle-Ile également, les jardins comparables à ceux que chante Bougainville sont à présent envahis par les ‘mauvaises herbes’. Le décor est un paysage funèbre. le temps béni des premiers contacts est passé : l’homme blanc s’est installé, et avec lui, très vite, la mort. » (p. 122)

Sylve Largeaud-Ortega conteste l’idée selon laquelle Stevenson ne se serait intéressé à la colonisation que du point de vue du colonisateur ; elle en veut pour preuve « L’Ile aux Voix » et « Le génie de la Bouteille » (p. 209). Ajoutant à sa lecture littéraire et anthropologique une lecture « politico-psychanalytique » déduite des travaux de Bettelheim et tendant à assimiler le rapport de domination à l’ascendant du père sur le fils, l’auteur analyse cet impérialisme du côté océanien en suivant Stevenson, qui met en valeur le pouvoir envoûtant de l’argent (p. 217) ou de la modernité, la maison moderne s’opposant aux grottes traditionnelles (pp. 230-232). L’univers polynésien se décompose au contact des mœurs occidentales. « En devenant propriétaire, Keawe perd son identité polynésienne. » (p. 241) La maladie, la lèpre notamment, joue son rôle dans cette dissolution des valeurs. Stevenson, en décrivant les effets de l’impérialisme sur les sociétés polynésiennes, critique le modèle occidental (p. 253). Toutefois, il ne se contente pas de constater les méfaits ; il s’interroge sur l’avenir, mettant en relief le rôle essentiel de la femme océanienne, « porteuse en son sein des traditions ancestrales » (p. 303) et « érige la femme en guide et salut de l’homme » (p. 304). Sylvie Largeaud-Ortega met ici en valeur le symbolisme des couleurs, commun aux deux traditions, blanc de l’innocence sexuelle (p. 307) et rouge de la demeure originelle (p. 306). Elle insiste sur l’importance des noms choisis par Stevenson pour ses personnages, Lehua dérivant du nom d’un arbre originel et sacré (p. 314) et Uma étant un « signe discret ou secret pour alerter quelqu’un » (p. 339) ou voulant dire « creuser ». L’auteur retrouve ainsi les racines proprement polynésiennes du récit de Stevenson et montre, dans son dernier chapitre que « le pacifique est pour Stevenson le théâtre d’une bataille pour la fin d’une hégémonie occidentale et un harmonieux métissage en Polynésie » (p. 461).

La démonstration est très documentée ; l’analyse, fine. Citant Roland Barthes sur le mythe, Sylvie Largeaud-Ortega ne le réduit toutefois pas à la seule vision barthienne et en propose trois acceptions : mythe comme fantaisie, mythe comme cliché (Barthes) et mythe comme ce qui « structure l’imaginaire d’un peuple » (pp. 35-36). Elle montre comment, par-delà la domination politique, prend forme le drame humain en cette parole métamorphique. « Et d’autre part, Stevenson démontre dans son récit que les mythes, bien que variables, sont également invariants : ils se perpétuent dans leurs différences. Le Creux de la Vague apparaît ainsi comme une nouvelle épopée des temps modernes. Depuis l’Antiquité, l’espace narratif s’est déployé jusqu’aux lointaines îles du Pacifique et, dans les Tuamotu comme dans la Méditerranée, Herrick se surprend à rêver avec Enée de bâtir une nation nouvelle. » (p. 92)


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