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Sylvie Germain, par Frédéric Le Dain

26 avril 2010

par Frédéric Le Dain

Le Nom, la mouche et les abeilles. Lecture de Magnus, de Sylvie Germain

« Les abeilles parlent dans ma bouche, elles dansent sur ma langue, elles chantent dans ma gorge, elles
flamboient dans mon cœur. Elles sont ma joie, ma lumière, mon amour. »
(dit Blaise-le-laid dans) Sylvie Germain, Jours de colère, Gallimard, 1989, « folio » p.105.


Magnus
, de Sylvie Germain (éditions Albin Michel, 2005 ; « folio » Gallimard pour cet essai) n’est pas seulement le roman d’une remarquable « quête d’identité » (et il n’est pas dit que cette lecture soit inutile en notre temps, si l’on souhaite toutefois ne pas voir simplifier des notions fondamentales, à des fins idéologiques obscures) mais aussi, et d’abord, le roman complexe de la quête d’un Nom, qui n’est pas à entendre, d’ailleurs, au sens de l’état-civil. Ce roman s’intègre dans une œuvre qui s’écrit autour de ce que l’on pourrait appeler un « roman généalogique », rendu nécessaire en une époque où le roman comme forme a pu apparaître problématique (et le roman généalogique est donc une généalogie du roman), mais également par la configuration de l’Histoire elle-même, celle héritée du XXème siècle, qui nous oblige non pas seulement à compter les morts, mais à nous situer dans l’ordre de la mémoire, ce que la science historique ne peut faire seule, si elle oublie le pouvoir de l’imaginaire, comme le regard singulier du romancier.

Le but que j’assigne au présent essai n’est pas de lever définitivement le voile sur cette complexité du « roman généalogique », mais d’essayer d’élucider, en résonance avec le thème de la revue dans lequel il s’insère, la place singulière qu’y tiennent des « abeilles » qui, à mes yeux de lecteur, ne sont pas sans importance. En effet, le roman de Sylvie Germain dont il est ici question, Magnus peut être lu comme s’organisant intimement (et poétiquement ?) autour de deux « chants » : le chant des insectes et le chant des abeilles. Pour éclairer cela, un détour est nécessaire pour refaire le trajet du personnage central, et aussi pour interroger quelques résonances dans l’œuvre antérieure de la romancière.


(Le chant des insectes ou le retour de l’origine)
Le premier nom du personnage central qui est au cœur de l’histoire de Magnus, c’est Franz-Georg Dunkeltal. Héritage d’une époque sombre (comme l’indique le patronyme choisi, qui évoque en allemand l’obscurité), le nazisme. En effet, le personnage qui nous est présenté est le fils adoptif d’un médecin nazi qui a commis des crimes contre l’Humanité. Le double prénom, Franz-Georg, est l’héritage symbolique de la mort de deux frères de sa mère adoptive (Théa Dunkeltal), Franz Johann et Georg Felix, « morts à Stalingrad en 1942 à trois jours d’intervalle » (Magnus, p.51 et 53, édition « folio », Gallimard, désormais M, suivi de la page), spectres d’une piètre « épopée familiale » (M, p.16) qui ne peut en rien racheter les horreurs commises. Le berceau du personnage, c’est d’abord le Mal de l’Histoire, le Mal dans l’Histoire. Et la question qui est posée est bien sûr : comment vivre dans une époque qui vous a légué en héritage, un tel fardeau ?

Au terme de la guerre, en 1945, Franz-Georg Dunkeltal devra donc, pour fuir, s’appeler d’abord Franz Keller, car désormais « Seul l’ours Magnus a le droit de conserver intacte son identité. » (M, p.29).

Recueilli à Londres par Lothar Schmalker, un des frères de sa mère adoptive, Franz Georg Dunkeltal, devenu momentanément Franz Keller pour passer les frontières, va s’appeler Adam Schmalker, et c’est sous cette identité que nous le connaissons une partie du roman : « Après une longue et morose réflexion, il finit par opter pour un prénom qui passe partout –le premier de l’humanité : Adam. » (M, p.54) Une question de salut ?

C’est sous l’identité d’Adam Schmalker que le personnage va désormais avancer dans la vie. Mais une carte d’identité ne fait pas de vous un être humain, et les questions que se pose Adam Schmalker sont tenaces et font de lui un étranger à sa propre vie.

La lecture de Pedro Paramo, de Juan Rulfo, va précipiter une première crise qui intéresse notre sujet. En effet, dans ce « Village-ossuaire suintant de résonances, d’appels et de plaintes, village-mirage au carrefour des vivants et des morts, du réel et du rêve » (M, p.83), Comala, le personnage, dans le désert mexicain, va faire une étrange expérience, qui est d’abord amorcée par « le chant des insectes » : « Le chant assaille le corps rompu du chasseur de chimères. C’est le chœur des insectes dans la chaleur vibrante de midi, voix multiple, monocorde et vorace. (…) Les insectes brodent de leurs petites voix têtues le silence de la terre recrue de soleil, ils vaquent à leur destin minuscule, à fleur de vide, ils rayent l’heure incandescente de stries vocales comme pour laisser une trace de leur présence dont nul n’a souci, se prouver qu’ils existent, et jouir le plus bruyamment possible de leur passage si éphémère en ce monde. Chant d’ivresse, de désolation et de pugnacité. Chant des vivants, bêtes et hommes. » (M, p.87)

Et la « crise » du personnage va ouvrir un espace jusque-là comme fermé : « Et soudain, ce qui complotait tout à l’heure dans sa tête enfiévrée, tandis qu’il titubait sous le soleil, explose dans son corps étendu sur le sol, criblé de cris d’insectes – une crue de visions sonores déferle en lui. » (M, p.87). Suit une « vision » qui est un retour de la mémoire refoulée, « opéra muet » surgi sur le mode hallucinatoire (« Il voit le ciel…Il voit des humains… Il voit des arbres…Il voit l’eau s’embraser…Il voit des torsades d’un jaune cru… », M, p.88-90). De ce désastre, nous saurons la signification, du moins la narration en éclaire quelque chose : c’est à Hambourg, en 1943, que « Magnus », « garçonnet bouclé, aux yeux noisette, au crâne en parfaite conformité avec les normes aryennes » (p.97) a été recueilli par Théa Dunkeltal, femme d’un médecin nazi. Garçonnet « sans identité », orphelin de la guerre, enfant-trouvé-perdu.

La crise d’identité – appelons les choses ainsi, pour l’instant – de Franz Schmalker a un effet : « Magnus. Alias Magnus. Sous ce vocable fantaisiste, il décide d’entrer dans l’âge d’homme. » (M, p.106) C’est le nom le plus près des origines, le nom d’avant l’adoption, le nom qui est là sur l’ourson qui l’accompagne, nom transitionnel, en somme. Et c’est donc cette « scène intérieure » de Comala qui, à ses yeux, fonde désormais son « identité » : « Il a vingt ans, et il est un inconnu à lui-même, un jeune homme anonyme surchargé de mémoire à laquelle cependant il manque l’essentiel –la souche. Un jeune homme fou de mémoire et d’oubli, et qui jongle avec ses incertitudes à travers plusieurs langues, dont aucune, peut-être, n’est sa langue maternelle. » (M, p.116)

Et la vérité le concernant est rapportée au « chant des insectes » qui ont dévoilé l’origine : « C’est la terre qui me l’a dit. La terre, les insectes, le soleil » ? Il répond juste : « Je le sais, voilà tout. » » (M, p.115). D’un « savoir » que le préambule a peut-être en partie désigné : « L’mmémorial est pailleté de traces » (M, p.13) Et l’on peut penser que le « chœur des insectes » a en partie percé le mystère des « yeux de mouche monstrueuse, aveugle et aveuglante » (M, p.67), métaphore des yeux de diamant que Théa Dunkeltal a symboliquement installés au cœur du regard du personnage de l’ours Magnus. En tout cas il en a levé l’inquiétante malédiction.
C’est à travers l’amour (pour May Glanerstones, puis pour Peggy Bell), que Magnus va en fait désormais se construire. Mais l’amour va révéler aussi une partie de sa solitude. Et Magnus se retrouve seul, en effet, après la mort de May et l’assassinat de Peggy pas Walter Dörhlich-Clemens Dunkeltal. Et le chant des insectes laisse la place au chant des abeilles…

(Le chant des abeilles de Blaise-le-laid )
La fin de Magnus est une fin surprenante, déconcertante. Le lecteur attend, au terme de cette histoire, des éléments qui lui permettent en effet de mieux comprendre le trajet du personnage, voire une révélation concernant son véritable nom, à l’état-civil. Or la romancière ne nous donne rien de tout cela, construisant son récit sur une absence, qui donne lieu toutefois à l’assomption d’un Nom, qui n’est en rien celui de l’état-civil.
Au cœur de cette révélation finale, qui se substitue aux attentes du lecteur, il y a un personnage dont l’identité n’est pas moins problématique que celle du personnage central, Magnus. Ce personnage, c’est le personnage de Frère Jean, qui surgit au détour du séjour que fait Magnus à Bazoches, tout près de Vézelay, dans l’Yonnne.

Magnus est tout d’abord plongé au cœur d’un monde féérique (M, p.228-229), qui est une première étape dans la rencontre de Frère Jean. Cette forêt n’est en fait rien d’autre que la forêt qui est au cœur d’un roman précédent de Sylvie Germain, Jours de colère (Gallimard, 1989, « folio », pour l’édition citée ici, par convention J, suivi de la page). C’est en effet au cœur de la forêt de Notre-Dame des Hêtres (que l’on peut entendre comme « Notre-Dame des Êtres »…) que se trouve Magnus.

Cette irruption du merveilleux est en contraste avec ce qui précède, mais appartient bien à l’univers du roman lui-même, développant son « esthétique de l’étrangeté » au service d’un « quête d’identité ».

Jours de colère semble, au premier abord, n’avoir aucun rapport avec l’univers de Magnus. Pourtant, à y regarder de plus près, ce sont bien deux « romans généalogiques », qui tous deux scrutent « le mystère du Mal » dans l’histoire. Et, à vrai dire, tous deux se rattachent, si je m’en tiens ici à la lecture des romans, à une veine plus ancienne encore, que Le Livre des Nuits a inaugurée : faire la généalogie du « Mal moderne », qui commencerait avec la guerre de 1870 et son contemporain « Dieu est mort », et viendrait jusqu’auprès de nous, avec Hors champ (2009), décliner ses effets : irruption du malheur, certes, mais aussi quête d’une identité souvent problématique, que le roman se charge de faire surgir, y compris à rebours, comme dans le dernier roman cité.

Disons-le donc : Frère Jean et Magnus ne sont pas sans parenté dans l’univers romanesque de Sylvie Germain et un certain nombre de résonances sont repérables. Frère Jean est d’abord Blaise-Marie Maupertuis, fils d’Ephraïm Maupertuis et de Reine Verselay, femme féconde. En tant que fils d’Ephraïm, il est le descendant d’une « généalogie brisée » par Ambroise Maupertuis, le père, qui a renié son fils au cours d’une scène très violente : « Il cingla son fils en plein visage avec son ceinturon. Le coup frappa Ephraïm de la tempe jusqu’au cou. Tout un pan de son visage était blessé. Etait marqué. Il était l’arbre condamné, le fils rejeté. » (J, p.39).

Ambroise Maupertuis, témoin du meurtre de Catherine Corvol, et complice de Vincent Corvol son mari meurtrier, est une figure du Mal et en cela il peut être rapproché de Clémens Dunkeltal, autre figure du Mal dans l’Histoire.

Or Frère Jean, alias « Blaise-Marie, le bec-de-lièvre qui défigurait son visage lui valait d’être appelé Blaise-le-laid » (J, p.101) est une figure de rédemption dans cet univers sombre : sa laideur, qui rappelle la blessure du père, est une promesse, comme la blessure du père est perçue dans l’ordre du « sacré » par Edmée et Jousé Verselay, ses beaux-parents. Comme Magnus, il est l’héritier d’une famille problématique. Certes, là où, pour Magnus, manque « la souche » (M, p.116), pour Frère Jean les choses semblent beaucoup plus enracinées. Pourtant, la forêt des Maupertuis, que découvre Magnus, est en partie dévastée : « Mais ces hêtres étaient morts, certains toujours debout, d’autres renversés sur le sol, tous envahis par le lierre, les ronces. » (M, p.229). Et la généalogie est donc tout aussi problématique.
L’identité romanesque de Frère Jean est double : « Blaise-le-laid élevait des abeilles. Là-bas on les appelait des mouches à miel et on désignait les ruches sous le nom de courtil des mouches. » (J, p.103) Ce sont bien ces ruches que découvre Magnus : « Sur son pourtour étaient alignées des cloches de paille entrelacées de branches effilées, installées sur des planchettes ; des ruches à l’ancienne, comme Magnus n’en avait jamais vu. » (M, p.228)

Mais l’apiculteur Blaise-Marie est d’emblée associé au thème rédempteur : « Les abeilles parlent dans ma bouche, elles dansent sur ma langue, elles chantent dans ma gorge, elles flamboient dans mon cœur. Elles sont ma joie, ma lumière, mon amour. » (J, p.105). Outre la dimension messianique, elles rappellent en fait le Verbe, dont elles sont l’éclat dans la bouche de Blaise.

Cette identité mystique du personnage se trouve confirmée à la fin du roman, puisqu’il devient moine au monastère de la Pierre-Qui-Vire, dans l’Yonne (J, p. 340). Et c’est donc comme ermite dépendant de ce monastère qu’il réapparaît dans Magnus  : « Mon prénom était Blaise, on me l’a enlevé, tu t’appelleras Frère Jean, on m’a dit. Va pour Jean, comme le Baptiste qui se nourrissait de sauterelles et de miel, ou comme l’Evangéliste. Ah, celui-là, en voilà un qui a été illuminé par la visite de l’Ange du mystère ! L’Ange du Verbe… Oui, l’Ange du Verbe, qui lui a fait manger le petit livre de feu. A mon avis, ce livre, c’était un rayon de ruche aux alvéoles ruisselantes de miel. » (M, p.247)

Le « retour » de ce personnage haut en couleurs et, surtout, symboliquement fort –témoin de la victoire sur le Mal ?- au terme du roman de la quête de Magnus n’est donc pas sans conséquences. L’homme du Verbe (Frère Jean) rencontre l’homme sans langue (Magnus). L’homme à la mémoire perdue rencontre l’homme du « secret » (M, p.247), un « sauvage nourri de miel de et de sauterelles » (Sylvie Germain, Céphalophores, « L’un et l’autre », Gallimard, 1997, p.101, désormais C, suivi de la page), selon l’expression employée pour Jean-Baptiste, saint céphalophore, à qui l’on a coupé la tête et qui devient « porteur de tête », à entendre au second degré (un porteur de Nom ?).

Le portrait qui nous est proposé de Frère Jean est en effet assez proche de celui qui apparaissait, déjà, en 1997, dans ce magnifique essai intitulé Céphalophores, celui du prophète Jean-Baptiste : « Pour le Christ son amour s’embrasa, le miel de la bénédiction donnait à sa voix de puissantes inflexions et faisait luire et chanter son âme. » (C, p.89) Mais il est ici traduit en termes romanesques et devient un « moinillon coiffé de sa ruche ambulante » (M, p.243), personnage digne de Chagall, d’une certaine façon (en tout cas dans mon imaginaire, mais l’appellation de « moine clownesque » (M, p. 237) va dans ce sens).

Pointe sèche d'Anne Mounic
Mais quel est l’enjeu de cette rencontre entre les deux personnages ?

(Magnus et le Nom retrouvé)

C’est l’oubli de son nom qui va amener ce que l’on pourrait appeler la deuxième crise de Magnus : « Il a beau réfléchir, il ne retrouve pas son nom. Cet oubli qui perdure le consterne, il n’y décèle aucun bon signe, tout au contraire. Il se sent frappé d’anonymat comme on est frappé par un coup, par un mal. » (M, p.237)
Au terme de cette « nuit de l’oubli », nuit de lutte avec l’Ange à bien des égards : « Il titube, appuyé sur son bâton, toujours en quête de son nom. Le clair d’étoiles s’est éteint, le jour commence à poindre, une ombre cendreuse baigne à présent la grange. Le cortège des noms aimés se dissout dans le silence, il reste seul. Il s’effondre d’épuisement, tombe sur les genoux. Mais dans sa chute, sa pensée se casse et son nom resurgit brutalement. Magnus. » (M, p.240) Jacob devenant « Israël » ?

L’écriture du nom se fait à l’aube, comme un rappel du poème de Paul Celan cité plusieurs fois au long du roman : « Lait noir de l’aube nous le buvons le soir » (Todesfuge, de Paul Celan, voir M, p.62). « A ce moment, le soleil en se levant répand dans le ciel une clarté laiteuse, et cette lueur d’aube se glisse sur son doigt » (M, p.240). Ou encore : « Un jet de lumière blanche. Une lactation. » (M, p.240)

Des « échos du silence » surgit donc le Nom de Magnus. Mais ce Nom, écrit, n’est pas celui de Magnus : « Et son doigt n’écrit pas les lettres de « Magnus », mais celles d’un autre nom qui lui est totalement étranger. » (M, p.240)

Dans ce nom, dont nous ne saurons rien, il y a un « l » (« El » ?), comme dans « Paul Celan », c’est vrai , mais aussi comme les « ailes » des abeilles de Frère Jean, et comme dans « Israël » (qu’évoquait déjà le nom des « Péniel » dans Le Livre des nuits) : « Il n’a donc pas rêvé, il avait bien tracé un autre nom, insoupçonné, « Magnus » ne comporte aucun l. Mais il a beau examiner le sol, il ne déchiffre rien de plus. »

Au cœur du silence, Magnus va « écouter » le chant intime de Frère Jean, les échos d’un silence étrange : « Magnus a un léger sursaut, il tourne la tête vers la gauche ; son regard capte l’instant où une feuille jaune translucide, aussi fine qu’une aile d’insecte, atteint le sol à quelque distance de lui. Son ouïe a perçu avant ses yeux. « Je vous écoute », dit-il à Frère Jean. » (M, p.256)

Ce « chant intime », c’est une « exhalation de silence » : « Rien de plus, mais les deux hommes sont si totalement abandonnés dans l’écoute de ce soupir et si unis dans cet abandon que Magnus en est bouleversé –ce chant grêle et sourd de son propre corps autant que de celui de l’autre, il lui caresse la chair sous la peau, flue dans son sang. » (M, p.257)

Dans cette communion de silence, quelque chose s’abolit, et le chant des insectes de Comala s’est mué en « chant des abeilles », silence du Verbe.

Dès lors, le Nom de Magnus, qui est dans l’esprit du lecteur comme une attente, s’efface : « Le vent qui se glisse par l’ouverture a achevé d’effacer le nom qu’il avait écrit dans la poussière. Cela n’a plus d’importance, ce nom s’est écrit sur la peau de son cœur. Un nom léger comme un oiseau qui nidifie sur son épaule ; un nom brûlant au creux de ses reins et le poussant à s’en aller.

Il ne fuit plus, il part au-devant de son nom qui toujours le précède. » (M, p.263)

Dès lors, dans le silence de l’Histoire, dans les silences de l’Histoire, le bourdonnement des abeilles souligne-t-il quelque chose comme l’espoir messianique ? C’est, quant à moi, dans ce sens que je lis le roman, aimanté en cela par l’opposition proposée dans Céphalophores (p.87 et suiv.) entre les « sauterelles » et les « abeilles », les premières liées à l’existence du mal, les secondes à une douceur céleste. La consultation du Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant (éditions Robert Laffont/Jupiter coll. « Bouquins », 2008, pages 1-2), que cite Sylvie Germain en intertexte explicite (M, p.75-76, à propos de « Ours » et de « Bélier ») article « Abeilles », est ici très éclairante de vérité (on pourra faire un saut aux pages 632-633, article « Miel »…). On se souviendra au passage, comme le rappelle ces auteurs, que la racine hébraïque דבר sert à nommer « l’abeille » (d’où le prénom « Déborah ») et la Parole (« Dabar »), celle de Dieu… Tout cela dans « la bouche de Jean » ?

Notes.

- 1) La plupart des romans de Sylvie Germain, à l’exception des deux derniers, se trouvent en « livre de poche » (collection « folio », Gallimard). Signalons la récente parution en poche du bel essai Les Personnages, qui permet d’entrer dans la poétique de l’auteur.

- 2) Le soir du jour où cet essai était quasiment terminé, le 1er mars 2010, Sylvie Germain s’entretenait avec Xavier Houssin, critique littéraire, au Centre Georges-Pompidou, à Paris, de 19h00 à 21h00. Lors de cette rencontre, Xavier Houssin a lu le très beau texte de « la glaneuse » rencontrée par Laudes-Marie Neiged’août, dans Chanson des mal-aimants (Gallimard, 2002, « folio », p.108-110 ). Ce texte a pour moi immédiatement fait écho. La glaneuse, allégorie de l’écrivain… « La glaneuse grappillait, martelait et mangeait avec application. Elle concoctait ses phrases. Quand les monticules de cailloux ont été épuisés, elle s’est relevée. Elle était grosse comme une femme sur le point d’accoucher. Elle a fait quelque pas, s’est arrêtée, a calé ses mains contres ses reins cambrés et, la tête rejetée en arrière, elle a crié. Son cri, inaudible, s’est échappé sous l’aspect d’un essaim, pas seulement d’abeilles, mais aussi de papillons, de libellules, de hannetons, de mouches, de multiples coléoptères. Une nuée de mot-insectes a tournoyé dans l’air vrombissant ; puis des groupes se sont constitués, alignés, le vrombissement s’est affiné et rythmé. Il est devenu ample chuchotement. Des signes de ponctuation ont louvoyé un moment autour de mots-insectes, puis se sont accrochés ici et là, vibrant imperceptiblement. » Allégorie de l’inspiration de l’écrivain…

- 3) Lors de cette même rencontre, une question a été posée à la romancière au sujet de Magnus et de son écriture. Elle a alors elle-même pointé la singularité dans son univers du retour d’un personnage, celui de Frère Jean. Elle a situé l’entrée de Frère Jean à la Pierre-Qui-Vire en 1920-1925… pour situer la rencontre de Magnus et du moine dans les années 1980. Cela va bien dans le sens de ce « roman généalogique » que j’évoque ici. Et, non sans humour, Sylvie Germain a ajouté, pour expliquer le transfert de ce personnage d’un roman à l’autre : « Comme une puce, il a sauté d’un livre dans un autre ». Je me suis donc interrogé sur l’importance du « petit », de l’insecte dans l’oeuvre de la romancière, et j’aurai tendance à situer ces métaphores récurrentes du côté… de Blaise Pascal. Nous ne sommes pas grand-chose, et tout être n’est-il donc pas important pour nous ? L’infiniment petit, l’infiniment grand. Magnus.


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