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Sylvie Germain, par Frédéric Le Dain

30 septembre 2009

par Frédéric Le Dain

La « néant-morphose » d’Aurélien, portrait du personnage en « homme minuscule » ?
Notes de lecture sur Hors champ, de Sylvie Germain, éd. Albin Michel, 2009.



« Il se refuse encore à reconnaître l’énormité de son désastre (…) alors même que, de cette réalité, de la
communauté humaine, il entend comme jamais les pulsations du cœur. Ce n’est d’ailleurs pas tant qu’il la refuse,
cette néant-morphose, il est sidéré. Et soudain, devant tant d’aberration, il éclate de rire. »
Sylvie Germain, Hors champ (p.158)

« Les romans ont, très concrètement, et puissamment, « leur mot à dire » dans la réalité, quand, de
celle-ci, ils savent écouter au plus près des pulsations du cœur. »
« Journal de Joël », Sylvie Germain, Hors champ (p.25)

« Ainsi, la poétique de l’effacement (…) ouvre le lecteur à une méditation sur l’ « autrement qu’être ».
Milène Moris-Stefkovic, « L’écriture de l’effacement dans les romans de Sylvie Germain »,
L’Univers de Sylvie Germain, Presses Universitaires de Caen, 2008, p.182

Dans Opéra muet, paru en 1989 (éd. Maren Sell, puis « folio », Gallimard, 1991, citée ici), et dédié à Roger Grenier, le personnage de Gabriel était confronté à la destruction d’un « mur » (op.cit.,p.60), porteur d’un visage, celui du « Docteur Pierre » auquel il s’était attaché : « Il y avait ce mur, ce vaste mur gris (…) ce mur –ce paysage, ce visage » (op.cit., p.17) Et Sylvie Germain faisait le récit d’une forme d’effondrement progressif du personnage, jusqu’à l’effacement final, « l’arrêt sur image » (op.cit.,p.149) devenant « arrêt de mort » (Blanchot). La fin du récit trouvant à s’éclairer de cette comparaison : « (…) la chute du rideau était vraiment légère, dérisoire, qui saluait la fin de cet opéra muet. » (op.cit., p.62).
Ce faisant, ce récit paradoxal au titre oxymorique disait au passage, sur le mode de l’allégorie, l’importance de notre rapport au monde, cet « entrelacs » des choses et du monde cher aux phénoménologues, dans lequel nous sommes tissés, vivants, charnels : Gabriel, autour d’un « cageot d’oranges », image poétique (F. Ponge) de l’enfance, comme autour de la disparition du « Docteur Pierre » (« Ce visage, c’était un peu son compagnon, son confident muet », op.cit., p18), image ambiguë (pierre tombale ? ou image du père ? « Auprès de ce visage il avait appris la patience », op.cit., p.17) qui fait surgir des « blessures » (op.cit., p.127), était attentif à ce « monde muet », dont l’auteur se faisait « l’ambassadeur », selon la formule de Ponge.

Et l’effacement pathétique du personnage ouvrait à une « autre dimension », inaperçue, en anamorphose : le personnage minime, certes éloigné d’Enkidu, le personnage épique, était un « regard » sur le monde… Le « voyeur-photographe » Gabriel devenait « voyant », et ce roman de Sylvie Germain un traité de « poétique minime » (« L’orange tombait en poussière bleue, longtemps après Noël », op.cit., p.119, rappelant malicieusement un vers célèbre d’Eluard), un miroir pour dire la beauté du monde.
L’annonciation (Gabriel) pouvait, certes, aussi devenir dénonciation (« monde de Pierre », voué à la mort ?)… selon une réversibilité pleine d’espérance.

Dans Hors champ, qui vient de paraître (août 2009) Aurélien, lecteur d’un recueil de nouvelles de Roger Grenier, « Quelqu’un de ce temps-là » (p.100) est confronté également à un « mur » qui est là présent, un « mastodonte de béton » (p.38) qui empêche de « voir les étoiles », désormais hors vue, « hors champ » : « Aussi malingres soient les étoiles au-dessus de la ville, elles demeurent toujours troublantes à regarder, malgré tout, elles aiguisent l’imagination, déploient le sens de l’espace, du lointain, affolent le temps. » (p.37) Qu’est-ce qu’un univers dans lequel « l’infiniment grand » n’est plus perceptible ? Un univers humain ? Quelles sont les chances de « l’homme minuscule » (Aurélien) dans cet univers urbain (en l’occurrence la ville de Paris) ? Il peut parfois, c’est vrai, penser aux « martinets » de ce village de Charentes et à cette « constellation de notes crochées sur le mur rose-orangé par le crépuscule », perception ineffaçable. (p.108-109)
Aurélien Szczyszczaj est, ceci dit, ne nous y trompons pas, un représentant du « monde réel » (et l’on pense au personnage d’Aragon) « Quelqu’un de ce temps-là », le nôtre, celui d’aujourd’hui., et le présent de la narration vient souligner peut-être cette coïncidence avec un univers qui, par certains aspects, est familier du lecteur. Un univers familier qui semble atteint de « réduction », à tel point que, derrière ces murs de la ville où l’urbanité a disparu (p.115 et suiv.), ce n’est plus l’invisible, mais « le vide » qui règne, en une sorte de liturgie étrange en ce dimanche qui ouvre la semaine du personnage : « Les locataires de l’étage du dessus ont mené grand tapage toute la nuit. Ils célébraient la rénovation de leur intérieur et pendaient « la crémaillère du vide » (…) ce vide consistant à s’être débarrassés d’une partie de leurs meubles, et surtout de leur bibliothèque, remplacée par un objet magique, un e.book du format d’un livre de poche (…) » (p.11) L’univers du vide dans un espace vide ? « La réduction de leur bibliothèque à un unique élément poids plume doté d’une mémoire d’éléphant et d’une intelligence arachnéenne méritait bien une fête ; selon ces allègres videurs. » (p.12) Caricature ironique ?

Aurélien est, par sa mère, d’origine polonaise. Son grand-père a fait partie de ces soldats polonais exécutés par l’Union soviétique à Katyn, en 1940. Le père, le géniteur, a laissé une place vide, occupée par un père adoptif, Balthazar Labas.
Est-il, ceci dit, si différent de ses voisins « videurs » ? D’abord éclairagiste pour le théâtre, puis libraire, il travaille désormais dans une entreprise commerciale bien de ce temps puisqu’elle « a jugé nécessaire de fonctionner sept jours sur sept, soumettant ses employés à un emploi du temps plus variable qu’un ciel de mars. » (p.21) Nous sommes en pays connu, et le narrateur, ou la narratrice, peuvent donc nous proposer tout d’abord « trois jours » dans la vie d’un homme ordinaire.

Au pays du e.book (proposera-t-on le « e.livre » ?), Aurélien, « bel homme en blouson de cuir, au teint de miel foncé » (p.116) est en effet un « e.hominien » (p.29) de ce temps, à qui il arrive les déboires d’un homme ou d’une femme de ce temps : son ordinateur, « nouvelle fenêtre » lui joue des tours, le disque dur flanche, et l’écran s’installe dans le noir… « ordinateur naufragé » (p.29)

Petite singularité : sur cet écran devenu noir Aurélien transcrivait le « journal de Joël », journal d’adolescence de son demi-frère, naufragé de la vie après une agression qui a stoppé net son élan créatif. Aurélien n’est pas, de ce point de vue, un « videur »…

Personnage de ce temps, pourtant, qui boit une bière un dimanche dans un bistrot, regarde un clip de hip-hop, et se retrouve auditeur involontaire de conversations ou de « cette ritournelle de la fureur et des calamités » qui nous « harasse » en guise de « chant du monde » (p.39), le lundi matin. Pourtant, de petits signes de fatigue se font sentir : « Aurélien a l’impression d’être en déséquilibre continuel tant dans sa relation à l’espace que dans celle au temps. » (p.38) Un homme de ce temps, claudiquant… qui lit le journal ou des haikus par-dessus l’épaule d’un voisin ou d’une voisine de métro …Certes, Aurélien est bousculé dans la rue, comme s’il n’existait pas, mais il a le plaisir ordinaire de voir Gladys, jeune hôtesse d’accueil, au charme léonardesque, lui sourire le matin. Il travaille sur son ordinateur. Comme bien des gens aujourd’hui. En somme, la « Condition de l’homme » (Pascal, p.68) de ce temps ?

Comme les hommes de ce temps, il fait des insomnies ; et, grâce à son amie, Clotilde, ou son amante, se parfume ; plaisante avec Anaïs, collègue de travail ; écoute Maxence, autre collègue de travail, lui raconter un souvenir d’enfance, un fantasme peut-être, entre deux verres de pommard, évoquant la scandaleuse Origine du monde de Gustave Courbet, donné comme « fossoyeur du divin » dans un monde pourtant en pleine « désincarnation »… (p.69-73) Où est donc, pour Aurélien, cette « chair du monde », que les romans de Sylvie Germain s’emploient à dévoiler ? Impossible à dire. Dans le corps à vif, exposé, peut-être, celui des toiles de Courbet ? Peut-être. Une chair disparue…
Si Aurélien est bien un « personnage de ce temps », personnage sensible, peau sensible, il va devoir affronter un mur de malentendus et un mastodonte d’incompréhension, chez Clotilde, sa compagne, qui, en lieu et place d’une soirée à deux, a organisé une petite fête (du vide ?). Clotilde est peut-être bien devenue, à sa façon, aussi, une « videuse ».
Peu à peu, les « termites de la réduction » qui rongent ce monde, selon la formule de Milan Kundera (L’Art du roman) font leur œuvre dans ce monde miniature où règne l’ordinaire et où les « gros insectes » des temps préhistoriques auxquels s’intéresse notre « e.hominien », ont laissé place à nos « visionneuses » (p.11) – belle ironie de la narration, au passage. Hors champ fait donc le portrait d’un « homme de ce temps », et, les trois premiers jours sont en quelque sorte l’inventaire d’une vie à la manière de Georges Perec.

Ce « portrait d’un personnage » se poursuit les jours suivants : mercredi, jeudi, vendredi, samedi d’une « folle semaine »… Mais, à la manière de certains personnages de Gogol dans les Nouvelles de Pétersbourg, Aurélien, « e.hominien » perdu entre vide et néant, cousin proche de Grégoire Samsa, personnage de La Métamorphose de Kafka, auquel fait écho son frère Joël, naufragé en ce monde, se retrouve à subir une situation qu’il n’a pas voulue.

Lui qui voudrait être vu, va devenir invisible. Lui qui voudrait être entendu, n’est plus audible. Lui qui voudrait être aimé, n’existe plus aux yeux des autres et de Clotilde, qui le trouve « flou ». Situation à vrai dire déchirante. Une désincarnation profonde. Inéluctable. Et révélatrice.

Avec Magnus (2005), puis L’Inaperçu (2008), on a l’impression que Hors champ (2009) est le troisième volet d’un « triptyque de l’absence », qui interroge notre rapport au monde, au passé, à la présence au monde et à la mémoire, aussi, à travers des personnages qui ont tous une certaine densité, mais qui sont aussi des révélateurs de la fragilité du monde, atteints qu’ils sont de « virus à haute teneur en folie et en sagacité » (p.188).

Absence « d’origine » qui voue le personnage Franz-Georg Dunkeltal à une quête vertigineuse d’identité, un « qui suis-je ? » dans l’Histoire du 20ème siècle , pour Magnus  ; absence de « racines » qui propulsent le personnage de Pierre Zébreuze dans un énigmatique retour « dans la baleine » de Jonas, pour L’Inaperçu ; absence d’une relation au monde, d’un « lien » qui fait d’Auré-lien une sorte de Job des temps modernes, jeté là sans même « un dieu à qui parler », subissant un destin qui lui échappe, une malédiction dont il ne connaît pas le nom (« un virus », p.187-188 : une « peste » ?)

Le roman, ici, Hors champ, se déploie donc autour d’une semaine symbolique, semaine maudite en somme, qui creuse peu à peu un « vide problématique », annoncé dans la fête initiale, et qui fait retour chez Clotilde qui, depuis cette « fête entre amis », semble vouloir laisser s’installer ce vide étrange et indéfinissable. Qui, de banal, va devenir inquiétant…

Ce vide, qui se creuse progressivement au milieu du roman, jusqu’à la « néant-morphose » (p.158) va gagner progressivement toute la deuxième partie, c’est d’abord l’absence d’attention. Celle de Clotilde. C’est aussi l’absence de choses ordinaires : la mousse à raser le matin, les regards des uns, les paroles des autres. Et si, par chance, dans cet univers de l’absence, un univers autre survient, celui de la lecture, c’est pour évoquer en abyme l’absence, la solitude : « Je suis seule ! Je suis seule !... », hoquette la grosse Irène tout en touillant sa béchamel, dans la nouvelle qu’il vient de lire. Aurélien ressent la même détresse, le même vide, mais il n’éclate pas en sanglots. » (p.105) Une nouvelle de Roger Grenier, lue dans un livre : Aurélien, victime du « hors champ », n’est pas encore un « videur »…

La rencontre, déjà évoquée, d’un personnage de « naufragé » du métro et de la ville sans urbanité (p.115) agit à la manière d’un révélateur : « Une odeur de détresse rôde en lui, non pas sur sa peau, mais dessous, dans la chair ; elle lui lèche le cœur. » On ne peut s’empêcher de relier ces pages à cet article sur « La compassion », écrit par Sylvie Germain, et paru dans la revue « Etudes » en début d’année (janvier 2009).
Mais cette « odeur de détresse » est inodore… aucun effluve ne se dégage extérieurement. Aurélien « passe inaperçu », et va très vite devenir « l’inaperçu », pour disparaître, un jour de grand vent, comme une mouche que l’on chasse.
Le personnage reflet de ce temps est devenu un « homme minuscule », dont la disparition n’effraie personne, dont personne ne s’inquiète. Seule une « main blanche » (p.195), venue on ne sait d’où, semble, sur la visionneuse (qui permettait à Aurélien –désormais « hors-lien »- de projeter des « reproductions de peintures préhistoriques » (p.11)) rappeler sur la joue de Biedronka, sa mère, une vague caresse, souvenir ancien d’un monde humain.

Serions-nous désormais dans un « monde de disparus », où le « hors champ », fait de vide et de néant, a gagné les profondeurs de l’être ? C’est l’une des questions abyssales –et pascaliennes de ce temps- que se pose le lecteur au sortir de cette semaine cauchemardesque, de ce récit étrange et troublant, au cœur duquel l l’angoisse des « contes fantastiques » (ou des films d’Hitchcock ?) n’est pas absente, sous des allures de conte de la vie ordinaire. L’univers familier a lentement basculé du vide dans le néant. Et il semble n’y avoir personne pour dire, même, le psaume de Paul Celan, poète d’après Auschwitz : « Loué sois-tu, personne »…
Le roman de Sylvie Germain s’ouvre sur une célébration, sur une « fête du vide » (le livre est congédié) et se terminera sur une autre célébration, « fête du vide » (la présence est congédiée), plus tragique encore : le personnage, définitivement « vidé » et, comme une mouche (p.194), définitivement « chassé », n’est même pas déclaré disparu. A-t-il seulement « existé » ? De quelle malédiction était-il porteur ? Quelles sont les « bienveillantes » qui viendront le venger ? Conçu peut-être « avec un courant d’air » (p.15), il « part se perdre dans le vent » (p.194)
Au pays où les hommes sont devenus des fantômes, le roman est plus que jamais nécessaire, puisqu’il peut donner à voir l’invisibilité et permet de mesurer notre « degré de conscience » en nous faisant entrer dans l’intimité des personnages (voir Jean-Louis Chrétien, Conscience et roman, (I), éd. de Minuit, 2009) : c’est la seule « bienveillante » qui nous reste… Qui dira, sinon, la disparition ?
Il est ainsi possible de faire de ce roman de Sylvie Germain une sorte de « conte noir », une fable extrême qui dit à sa façon le monde d’aujourd’hui, un apologue nécessaire. Si Aurélien est réduit à n’être plus lui-même, invisible dans un monde où seul le visible compte, il n’est plus rien… Le roman est devenu un immense miroir dans lequel nous pouvons regarder ce monde, pour en percevoir le malaise, et chacun peut donc pour lui-même faire le compte de « ceux que l’on vide »… des « hors-liens » que ce monde fabrique (p.163, Aurélien est « hors du miroir »)…Le roman serait alors une façon de « récupérer ce Visage que chacun porte en soi », selon un formule de Maurice Zundel, cité par Sylvie Germain (« Expressions de la compassion », revue Etudes, janvier 2009, p.88)… Doit-on retrouver « le sens de l’invisible », pour voir ceux que l’on ne voit plus ? Car si Aurélien est « hors champ », la mort elle-même n’est-elle pas, dans nos sociétés, également « hors champ » ? Le roman serait alors comme une « vanité » moderne, avec la mort en anamorphose… et la « belle-de-nuit » et son client dans son regard satirique (p.153).Une façon de poser légèrement des questions graves ?

Hors champ est donc bien, à mes yeux, un « roman urbain » nécessaire, une invitation à penser et sentir l’aujourd’hui de nos vies ou de nos histoires, comme tous les romans de Sylvie Germain, depuis Le Livre des Nuits (1985). Mais disons aussi combien début et fin du présent roman, Hors champ, ouvrent la pensée sur un « autre espace », en contrepoint, car ce n’est pas un roman désabusé, mais bien un roman écrit sur plusieurs portées. En effet, la citation d’Edmond Jabès (auquel le titre du roman précédent, L’Inaperçu, faisait déjà écho) qui ouvre le livre, invite à la réflexion, à la pensée, pensée poétique s’il en est… Présence, et absence… Quant au haïku de Kobayashi Issa, qui vient clore le livre et faire écho au destin d’Aurélien (p.44), il invite, lui, à jouer les mots dans le vide de la page, ce qui est déjà exister, même de façon minuscule… Issa, comme une nourriture pour l’homme minuscule… qui peut jouer « aux cartes » sur une scène de théâtre en imaginant des histoires… comme les romanciers.

« Danser » avec les mots, donc, non pour célébrer « le vide », mais en une danse qui soit « danse vers l’abîme », selon la formule de Claude Vigée. Le poème, comme un espoir ? Chair des mots dans un monde désincarné ? C’est bien le sens à mes yeux de ces « trouées », dans le roman, sur « la neige d’enfance »(p.78-81) « un petit pan de peau très fine », la peau du monde, et son odeur (comme contrepoint à l’ « odeur de détresse » du métro) ; ou sur les martinets et les pipistrelles des Charentes (p.108-109)… contrepoints au malheur du monde (ailleurs, dans d’autres livres de Sylvie Germain, on trouve des hirondelles…). Poésie (poétique) minuscule pour les hommes minuscules que nous sommes devenus ? A l’heure des semaines sans « paresse de Dieu » (Claude Vigée) et des « fêtes du vide » à répétition, il est urgent d’écrire des poèmes et d’en lire dans les romans, témoins de notre présence au monde d’absents de passage. Au moins pour conjurer le vide…

De ce point de vue, il est aussi possible de regarder Aurélien comme une réplique de « Plume », le « personnage poétique » d’Henri Michaux. Sa légèreté même le rapproche étrangement du « théâtre de la création », romanesque, poétique ou théâtrale, et Sylvie Germain aime « brouiller les cartes » et les genres (Shakespeare) : tragédie de la disparition ou « comédie humaine » ? La fin est aussi, de ce point de vue, une « pirouette » de la créatrice, voire un pied-de-nez pirandellien à son personnage… comme dans Marbre ou les mystères d’Italie d’André Pieyre de Mandiargues…

Il y a, à travers le personnage silencieux de Joël (dont le nom, en hébreu, évoque Le Nom), pourtant, une étrange et énigmatique « figure de rédemption », qui fait songer à l’univers de L’Idiot, de Dostoïevski : « Il regarde Aurélien, lui sourit. Ses yeux rappellent, par leur limpidité, ceux de l’homme du métro, mais ils n’en ont ni la fixité ni la dureté, leur clarté évoque bien plutôt celle d’une flamme pâle et soyeuse qui luit en ondoyant. Et son regard, loin d’assigner les autres à indifférence, le monde à glaciation dans la colère et le refus, se meut en douceur dans le visible (…) »( p.128)

Dans les yeux de l’homme minuscule, « roseau pensant » (Pascal), il y a peut-être encore la place pour une majuscule… « Les paupières de Joël sont baissées mais pas complètement closes, une mince fente en forme de lunule luit entre les cils. Cet infime rai de blancheur humide suffit à répandre un peu de clarté sur le visage endormi. » (p.148)<


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