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Sibylle Baltzer par elle-même

27 septembre 2006

par temporel

Temporel  : Comment es-tu devenue peintre ? A quelle époque cette vocation t’est-elle venue ?

A vrai dire, je ne me suis jamais posé la question d’une vocation. J’ai toujours beaucoup dessiné. Les choses semblent s’être faites « naturellement ». Disons que je me servais du dessin pour communiquer petites idées et sentiments, d’abord avec les proches, puis vis à vis du monde. Plus tard, j’ai envisagé la peinture un peu comme une entreprise philosophique, c’est à dire faite de questions, de possibilités, d’ouverture, de cheminement, avec la différence que j’ai employé « des matières »pour confirmer ce cheminement, des matières qui ressembleraient à des « idées ». Orientées, construites et en même temps amovibles.

Temporel : Quelles influences y ont-elles présidé ? (Je songe bien entendu à ta famille, au goût de Laure pour la peinture, et à l’oeuvre de ton grand-père.)

Les influences sont difficiles à définir précisément. Je veux dire par là qu’elles ne sont jamais choisies. Je pense bien sûr que l’influence familiale (aussi du côté de mon père qui est très bon dessinateur) a sûrement joué un grand rôle ; cela soulève la question de la part d’inconscient chez un artiste, de la part « culturelle » toujours mise en exergue, mais cette part peut aussi prendre la tangente et s’affirmer en contraire... comment la définir ?
Michel avait une présence très influente dans mon enfance. Les rapports étaient plutôt silencieux, cependant. Je me souviens surtout de sa puissance de concentration ; elle était palpable lorsque j’entrais dans son bureau et qu’il y avait passé la matinée à écrire. Il était alors comme habité d’une existence encore plus profonde. J’avais l’habitude de lui laisser des petits croquis que je glissais dans ses manuscrits.
Un fait marquant, s’il en faut un, fut la visite de l’exposition Fautrier avec Michel. Je devais avoir une dizaine d’années. J’ai éprouvé une sorte d’approche immédiate, de familiarité, comme si cela était LA peinture, ce fut un début symbolique à mon intérêt envers le monde artistique, avec tout cela comporte d’affects éphémères et de changements subits. Je garde une grande admiration pour cette peinture qui semblait mener à la matière avec une grande souffrance intérieure, une expression de la dramaturgie humaine.
L’univers de Laure a toujours été très visuel et esthétique, pictural. Hockney dominait le paysage, mais aussi tout un univers cinématographique - et notamment Antonioni qui reste pour moi un des metteurs en scène les plus frappants visuellement. (Le désert rouge...), mais j’ai pris un autre chemin, beaucoup plus « interprété » - sans prédominance d’une « image » lisse et palpable, plutôt accidentelle. Allant dans l’abstraction.

Temporel : Quelles études as-tu faites ?

Je suis partie à Londres pour faire des études d’Art plastique. Je recherchais une sorte de confrontation avec une culture picturale différente, plus « pragmatique » ! Justement, pour consciemment subir des influences étrangères à ma culture (familiale aussi). Un éloignement m’était très nécessaire. Je suis partie très jeune - 17 ans - pour faire une école de préparation aux Beaux-arts. Je dessinais beaucoup - des grands nus traités à la Jasper Johns, des robinets géants - début d’influence anglo-saxonne !
Puis je suis entrée à la Chelsea School of Art après un court séjour aux Beaux-arts de Paris qui m’ont semblés très rigides et hiérarchiques. A Chelsea, le rapport avec les professeurs était beaucoup plus « organique » - pas de notion de grand « Maître ».

Par la suite, j’ai fait un Master à la Slade School of Fine Art. Deux années dans des anciennes galeries d’exposition, au coeur du Londres universitaire, à UCL. Là, j’ai rencontré surtout des jeunes artistes d’origines diverses : Brésil, Israël, Ecosse, Etats-Unis. C’est d’ailleurs vraiment la particularité de Londres, sa communauté artistique vraiment éclectique et en perpétuel mouvement. L’année suivante, j’ai obtenu une bourse qui m’a permis de m’installer dans un atelier (ancienne usine à hélices au sud-est de Londres) et d’y travailler sans trop de souci d’ordre matériel. Aujourd’hui mon atelier est dans ce même local. Un endroit vaste et lumineux, dans un environnement industriel, entre la voie ferrée et la Tamise.

Temporel : Tu as choisi la peinture abstraite. Quelles sont les raisons de ce choix ?

Je repense à Fautrier. Encore. J’ai toujours pensé à son travail en terme de figuration abstraite. Pour ce qui est de ma peinture, je cherche un langage qui soit pétri d’une matière. Il se trouve que c’est une matière urbaine dont je tente d’extraire une certaine archéologie de signes et d’aplats. Par ce biais, j’ai atteint cette abstraction. C’est en travaillant que les structures s’imposent. Cependant, rien n’est jamais arrêté, je cherche à préserver une forme d’ouverture perpétuelle. Par exemple, en incorporant dans un « pictural » classique (au niveau de la facture) des éléments existants (morceaux trouvés de métal, plastique, caoutchouc ; matière ordinaire et extraordinaire du quotidien de la ville) des éléments parfaitement « figuratifs » du réel. Au-delà des notions de beauté et de laideur bien sûr. Des objets « indépendants », libres. Surtout dans les petits formats, plus aptes à proposer des sortes d’impacts forts, grandis par le (petit) format justement. Là ils procèdent d’une confrontation violente avec des éléments plus formels et construisent un processus de stratification élaborant par là même un contenu. Ce qui m’intéresse, c’est cette tension entre le muet du tableau (le silence du monde) et l’exprimé ; tracer des plans, recouvrir et entremêler parfois de façon presque mécanique cette immensité de propositions matérielles inhérentes à chaque mégapole. Si le geste demeure à l’évidence une problématique, il n’est jamais autorisé à devenir le signe conscient de lui-même, car il passe par le réel et le réel le bafoue.

Temporel : La poétique de ton grand-père a-t-elle une incidence sur ton travail pictural ?


Je ne pense pas que ce soit le cas. En tout cas, pas littéralement. Pas littérairement (!) - Je pense avoir conscience de travailler à faire émerger des visions, je ne suis pas sûre qu’elles soient de même acabit que les siennes, les siennes émergent d’un travail extraordinairement « remémoratif », ses visions atteignent par ce travail même un envol poétique - Un envol qui traverse « un » temps, Je suis plus attachée à une réalité plus rassurante, physique. Comme si, au lieu d’ouvrir le champ, je le fermais d’une certaine manière, afin de m’y recueillir, et aussi afin de le « définir », de le cibler, de l’entourer désespérément et à jamais. Pour qu’il ne bouge plus. Michel était dans le mouvement, car la poésie s’émancipe à tout instant. C’est peut-être aussi une question si personnelle, et encore proche de la douleur de sa disparition, que à vrai dire, je ne me la suis pas posée !


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